Vendredi 18 juin 2010
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Boulevard du crépuscule (Sunset Boulevard - 1950) de Billy
Wilder, avec Gloria Swanson, William Holden, Erich Von Stroheim, Nancy Olsen.
Préambule : Périodiquement, il me prend l’envie de plonger dans ma
"cinémathèque idéale" pour en ressortir un film, a priori simplement pour le plaisir de le revoir, mais aussi, un peu, pour faire comme une vérification, avec un regard plus âgé, de son
appartenance à cette "cinémathèque idéale". Concernant Sunset Boulevard, la question ne se posera plus: ce film y demeurera à jamais. N’espérez donc aucune objectivité
dans ce qui suit.
Flottant dans la piscine d’une grande demeure hollywoodienne, le cadavre d’un homme tué par balles, Joe Gillis, nous raconte son histoire : scénariste débutant, dans la dèche, qui cherche,
sans succès, à faire son trou à Hollywood, il s’est retrouvé par hasard embauché par Norma Desmond, une ex-grande star du cinéma muet, oubliée et vieillissante, au bord de la folie, qui vit en
quasi autarcie avec son majordome, Max von Mayerling, dans une immense résidence. Joe Gillis doit retravailler le scénario que Norma a écrit pour son grand retour au cinéma. Petit à petit,
Gillis, qui s’est vu installé dans la résidence, devient plus qu’un simple employé.
Le thème de cette oeuvre, qui débute comme un film noir pour basculer ensuite dans le drame, c’est l’industrie du cinéma hollywoodien : la difficulté à y travailler, la dureté de ce milieu à
l’égard de ses employés, l’impossibilité à accepter de ne plus être en haut de l’affiche, la démesure des stars du temps du cinéma muet ; la versatilité du public, également. Mais c’est aussi un
hommage au cinéma, à sa "magie", à ses mondes factices (la balade nocturne de William Holden et Nancy Olsen dans un décor de la Paramount). Dans ce film,
Billy Wilder critique et célèbre en même temps Hollywood.
Ce film est admirable à de nombreux niveaux : le scénario parfaitement mené, profond sans être lourd, (comme toujours chez Billy Wilder), les dialogues (Gillis à Norma, à propos
de ses films d’antan : «Vous avez été très grande » ; ce à quoi elle répond : « Je suis toujours aussi grande. Ce sont les films qui sont devenus petits. »), les incroyables
décors baroques de la gigantesque demeure de la star, la mise en scène discrète, les touches d’humour que glisse Wilder (la visite dans le bureau du producteur), etc.. ; tout
quoi !
Admirable ainsi la façon dont les sentiments du spectateur basculent doucement, sans qu’on s’en aperçoive, au cours du film, nous éloignant d’un Gillis qui semble se laisser glisser sur le
versant vénal de sa personnalité, pour nous rapprocher d’une Norma Desmond qui passe du tyrannique au pathétique.
Admirables, ô combien, les acteurs : Gloria Swanson avec son visage aux expressions trop accentuées et sa gestuelle trop théâtrale, datant de l’époque du cinéma muet. Mais cela
colle à la perfection avec le rôle, celui d’une actrice qui vit dans l’illusion, dans le passé, qui paraît rejouer sans cesse ses grands rôles d’antan. Et malgré - ou grâce ? - à cette façon de
jouer, elle parvient à finalement nous transmettre une vraie émotion. Le contraste est assez saisissant avec un impeccable William Holden au jeu sobre, moderne (pour les années
50). Et puis, il y a le gigantesque Erich Von Stroheim : guindé, tout en retenue, un rôle de personnage discret et efficace mais chargé de tous les secrets du film, et dont on
découvre, au fur et à mesure, tout ce qu’il est censé avoir été et l’incroyable souffrance qui doit être la sienne, le quasi masochisme de cet homme dont pourtant rien ne transparaît jamais.
Admirable la formidable mise en abyme sur le cinéma qu’est ce film et qu’un petit peu de cinéphilie permet d’en goûter toute la profondeur (et le côté un peu cruel de Billy
Wilder):
- Le rôle de Norma Desmond, la star abandonnée du cinéma muet, est tenue par Gloria Swanson qui fut une des plus grandes stars du cinéma muet et dont la carrière s’écroula
brutalement avec l’arrivée du cinéma parlant. (Elle tourna dans plus de 40 films entre 1915 et 1930, dans 4 seulement entre 1933 et 1950 !) 
- Le rôle de Max von Mayerling, ancien metteur en scène devenu majordome, est tenu par Erich Von Stroheim, lui-même ancien metteur en scène du cinéma muet devenu simplement
acteur parce blacklisté par Hollywood pour cause de films trop ambitieux par rapport à ce qu’il rapportait.
- Le film muet que projette chez elle Norma Desmond à Joe Gillis et dont on voit un extrait, c’est Queen Kelly (1929), le dernier film réalisé par Von
Stroheim dont il eut la maîtrise, avec comme actrice principale Gloria Swanson.
- Les "figures de cire", autres anciens du cinéma muet qui viennent jouer au bridge chez Norma, sont des rôles - muets ! - tenus par Anna Nilson, H.B. Warner et
Buster Keaton qui tous ont réellement été stars du muet.
- Norma Desmond se rend à un moment sur le tournage d’un film que dirige un réalisateur qui est censé l’avoir fait tourner dans le passé. Ce réalisateur, c’est Cecil B. De Mille
(dans son propre rôle) que l’on voit, tant dans le film que dans la réalité, en plein tournage de Samson et Dalila et qui, par le passé, tourna réellement une demie
douzaine de films avec Gloria Swanson.
Etc, etc..., les mises en perspective pullulent.
Et il y aurait tant à dire encore sur ce film !
Pour finir, je ne
peux me retenir d’insister sur la dernière scène du film (sans rien en révéler): Max/Erich Von Stroheim se retrouve soudain amener à agir comme un metteur en scène de cinéma. Il
faut alors voir son visage, ses yeux, ses expressions, ses brèves mimiques tandis qu’il se met à diriger la lumière, les caméras, à dire « Moteur »... Il y passe quelque chose
d’incroyablement douloureux, d’une profondeur prodigieuse dont on ne sait plus si la cause en est son empathie amoureuse avec Norma, l’émotion ressentie par son personnage à retrouver, pour un
illusoire instant, son ancien métier, ou l’émotion de Von Stroheim lui-même d’être à nouveau, même "pour de faux", dans la peau d’un metteur en scène de cinéma. Une de mes séquences favorites de
toute l’histoire du cinéma.
Sunset Boulevard ? Simplement un chef d’œuvre.
En complément :
Sur un thème proche, mais se situant dans le milieu du théâtre, un autre chef d’œuvre noir à voir et à revoir: Eve (All about Eve) de Joseph L.
Mankiewicz (1950).
A lire, Et tout le reste est folie, le livre de mémoires de Billy Wilder en collaboration avec Helmut Karasek. Karasek
écrit notamment à propos de Sunset Boulevard: « (...) ce film qui reste le meilleur, le plus profond, le plus mordant et le plus émouvant film hollywoodien sur
Hollywood, et sur la puissance et la folie des illusions. ».
A lire encore, le livre de Robert Bloch - à mes yeux le meilleur Bloch - Le crépuscule des stars (The star-stalker), roman noir qui
raconte, sous couvert de roman policier, le moment où Hollywood est passé des mains de "forains" à celles des "comptables".
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