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Les brouillards de la Butte (2001), de Patrick Pécherot. Editions Gallimard – 2001.
1926. Pipette, un jeunôt persuadé d’être "un rimailleur de première", est monté à Paname de son Midi natal. Mais à Montmartre, c’est la dèche et il vivote de petits boulots journaliers,
traînant les bistrots le soir pour y déclamer ses vers. Il fraye avec les milieux anars et, la mémoire de la Bande à Bonnot encore vivace dans le coin, avec des petits truands mi-révolutionnaires
mi-gangsters. Une nuit, avec trois complices plus aguerris, ils cassent l’hôtel particulier d’un rupin et embarquent le coffre-fort. Une fois à l’abri, lorsqu’ils le forcent, c’est un cadavre
qu’ils découvrent à l’intérieur. Après quelques temps pour se remettre du choc, Pipette finit par se souvenir d’avoir déjà croisé le type trouvé mort: c’était un fouineur qui apportait des tuyaux
à une feuille de choux à ragots et scandales pour laquelle Pipette fait lui aussi parfois quelques boulots de réécriture. Intrigué, il commence à jouer les détectives et sur le chemin de son
enquête, il va tomber sur d’autres cadavres.
Cet ouvrage de Patrick Pécherot est un hommage avoué à Léo Malet; un hommage honnête et sincère, car s’il semble parfois écrit un peu "à la manière de...", c’est sans une once de parodie, au premier degré. Et de fait, le narrateur, Pipette, est un personnage ouvertement inspiré de la vie de l’auteur de Nestor Burma -voire de son personnage-.
Dans ce roman, s’il y a bien une trame polardeuse, à base de chantages et de meurtres, un peu alambiquée mais parfaitement à même d’intriguer le lecteur, c’est toutefois plus par son ambiance, son contexte que l’on se laisse séduire: Pécherot nous promène en effet dans le Paris de l’entre-deux-guerres, notamment du côté de Montmartre, de riches boulevards en minables ruelles, de petits bistrots enfumés ou marché aux Puces en hôtels particuliers cossus, du milieu bohème à la Haute en passant par le Milieu tout court, où l’on rencontre artistes en devenir -ou pas-, anars mobilisés par la défense de Sacco et Vanzetti, truands minables ou établis, bourgeois en goguette, miséreux et célébrités de l’époque (Georges Thyl, Antonin Artaud, Abel Gance ou André Breton, Pécherot faisant même du pape des surréalistes -que fréquenta effectivement un temps Léo Malet- un personnage actif de cette histoire). Même si l’on frise par instants l’image d’Epinal, l’auteur réussit pourtant à faire revivre, au gré de l’enquête de Pipette, cette atmosphère bouillonnante d’un autre temps.
Pour la rendre plus vivante encore, l’écriture de Pécherot est alerte, rapide, et l’auteur a truffé son texte d’un argomuche plus ludique que réaliste (et bien plus accessible que celui d’un Le Breton ou d’un Simonin). Et le lecteur s’amusera aussi de quelques réjouissants aphorismes distillés ça et là ("Puisque la propriété c’était le vol, autant faire le truand.") ou de finaux clins d’œil ("Léonie apportait nos sandwiches en balançant ses cent kilos avec la lenteur d’un chaland qui passe.")
Si l’on a donc plutôt tendance à sourire en suivant les pérégrinations (qui tiennent du parcours initiatique) du dégourdi Pipette dans ses investigations, assez vite épaulé par Leboeuf, attachant personnage entre l’anar, le chiffonnier et le brigand, -et, sorte de lointain cousin du Tiny de Westlake car comme lui fort comme un...-, il apparaît rapidement qu’une ombre mortifère plane sur l’ambiance de ce roman: celle de la guerre de 14-18 que l’on a beau cherché à oublier ("Loin du front, l’Enfer n’évoquait plus qu’un music-hall pour noctambules. Charleston et champagne. Lavée à grand renforts de bulles, la boue des tranchées ne reviendrait pas de sitôt."), mais qui se rappelle pourtant à tous avec ses gueules cassées que l’on croise au détour d’une rue ou ses amputés devenus gardiens de musée, hantant encore les esprits comme le révèlera la soudaine montée en colère d’un André Breton à son évocation; une guerre de 14-18 dont, in fine, on perçoit que plus qu’une victoire des Français sur les Allemands, ce fut celle des profiteurs de guerre sur de pauvres bougres victimes de la Grande Boucherie, quel que soit leur côté du Rhin d’origine. Les profiteurs de guerre, ils se révèleront au bout de l’enquête de Pipette, gros industriels que le conflit a enrichi et à qui la paix revenue a offert de nouvelles opportunités de s’enrichir plus encore; eux, les véritables coupables.
Finalement, ce roman -qu’on a envie d’affilier à certaines BD de Tardi ou certains romans de Daeninckx-, est encore un de ces "petits" polars qui, sous couvert d’une enquête -et ici, en plus, d’un hommage-, nous donne à lire un peu mieux le monde.