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7 avril 2012 6 07 /04 /avril /2012 13:47

 

L’homme inquiet (Der orolige mannen – 2009) de Henning Mankell, traduit du suédois par Anna Gibson. Editions du Seuil, 2010.

 

L-homme-inquiet_Hennig-Mankell.jpgLinda, la fille du commissaire Kurt Wallander, va avoir un enfant avec Hans, un jeune homme dont la famille appartient à la haute bourgeoisie suédoise. Le père de Hans, Håkan Von Ecke, donne une réception pour fêter son soixante-quinzième anniversaire à laquelle est invité Wallander. Au cours de la soirée, Håkan, ancien officier de haut rang de l’état major de la marine suédoise, s’isole un moment avec Wallander. Il lui raconte alors l’étrange histoire survenue une trentaine d’années auparavant d’un sous-marin russe repéré dans les eaux territoriales suédoises et à propos duquel, au moment où il allait être capturé, contre toute attente, il reçut l’ordre, incompréhensible pour lui encore aujourd’hui, de le laisser filer. Tout en écoutant, Wallander note que son interlocuteur manifeste des signes d’inquiétude. A quelques temps de là, Wallander, qui vit désormais à la campagne seul avec un chien, apprend l’inexplicable disparition de Håkan au cours de son jogging matinal. Bien qu’en congé forcé suite à une bévue alors qu’il était ivre dans un restaurant, Wallander se met en devoir d’enquêter de son propre chef sur cette disparition. Puis Louise, la discrète femme de Håkan, se volatilise à son tour.

 

Dès la couverture de ce roman, le lecteur est averti que cette dixième enquête sera l’ultime du commissaire Wallander. Mais contrairement aux neuf précédentes qui, sans désagrément, peuvent chacune s’apprécier en soi, en ignorant celles antérieures, il est plus difficile de parvenir à vraiment ressentir cet Homme inquiet si l’on n’a pas déjà partagé quelques heures avec Kurt Wallander: trop d’éléments factuels et d’émotions passées, réactivés dans ce livre, risquent de manquer à l’amateur de polars qui aurait la malencontreuse idée de s’initier aux aventures du personnage de Mankell avec ce roman, et qui, se focalisant alors sans doute plus sur la trame policière, prendrait le risque d’une déception, tant cet aspect purement polar n’y est finalement que secondaire.

Oh, bien sûr, Mankell connaît son métier et, pour ce qui est de ce versant polardeux, cette enquête sur de mystérieuses disparitions faisant ressurgir les démons de la Guerre Froide avec ses relents -un peu désuets- d’espionnage est plutôt bien menée. C’est de la bonne investigation à même d’aiguillonner l’attente du lecteur, avec ses méandres et détours bien ficelés avant d’aboutir à sa résolution (résolution pas aussi inattendue que cela avec son twist plutôt prévisible). De plus, Mankell sait parfaitement créer des personnages, y compris secondaires, solides, crédibles, vivants. Un peu plus qu’un simple professionnel, c’est un conteur de talent qui ici entremêle habilement -imbrique même- l’histoire du pays de son héros avec l’enquête qu’il mène; et avec l’intime. Mais c’est sur ce dernier plan que se situe le cœur de l’ouvrage.

Car si Håkan Von Ecke est explicitement désigné comme étant l’homme inquiet, le lecteur perçoit très vite que ce titre s’applique tout aussi bien (et même bien plus, en réalité) à Wallander. Et plus encore que de l’inquiétude, c’est de l’angoisse qui imprègne ce livre; l’angoisse de cet irrémédiable vieillissement qui glace sourdement Wallander mais s'impose aussi brutalement à sa conscience lorsque se révèlent, de plus en plus fréquemment, les défaillances de son corps (pertes de mémoires, crainte de l’attaque cardiaque...). Mankell ne ménage pas son personnage et il est très rapidement évident qu’au bout du compte, il va effectivement s’en débarrasser.

Wallander n’a donc plus que quelques centaines de pages à vivre. Il s’est installé avec un chien (réalisant-là un dernier désir frustré) à la campagne et songe à sa retraite. Seul, hors de la ville, exclu pour un temps de son milieu professionnel, il est déjà un peu hors de la vie. Son avenir est bref et partant, malgré le potentiel de projection vers un futur post mortem "d’encore un peu de soi" que pourrait être sa petite-fille, il est sans perspective, il n’est plus capable de regarder devant lui; et c’est donc vers le passé qu’il se tourne.

Sur ce passé qu’il a, durant une vingtaine d’années, partagé avec le lecteur fidèle (lecteur disposant ainsi des éléments qui vont lui faire lire ce livre autrement que le novice en "Wallander"), il pose un regard qui n’est pas tant nostalgique ou auto-apitoyé que, plus inquiétant et certainement plus glaçant, récapitulatif. C’est l’heure du bilan; bilan professionnel qui le fera évoquer la quasi-totalité ses enquêtes antérieures; bilan relationnel pour lequel seront convoquées les figures disparues de collègues et d’amis; bilan intime sur ses relations familiales; bilan amoureux qui verra -de façon un peu artificielle- réapparaître Mona, son ex-femme, et Baiba, son amour malheureux (dans une partie du roman qui, sans être pesante, fait malgré tout plus que friser le pathos). Ce sera un triste bilan, désenchanté, au solde plutôt déficitaire. Plus que l’enquête qui constitue le fil rouge de ce roman -et qu’il oubliera assez vite-, c’est cet examen intime, humain qui étreindra le lecteur/compagnon de Wallander de longue date et lui restera en mémoire.

Mais Mankell va également tenter d’aller au-delà de cette simple évaluation individuelle, va chercher à ouvrir son roman sur une perspective plus vaste. A travers les interrogations rétrospectives de son personnage, il va vouloir se questionner lui-même et questionner ses compatriotes: à propos de l’indélébile traumatisante tache sombre sur le "modèle suédois" qu’est l’assassinat, encore irrésolu, d’Olof Palme; à propos de la fameuse neutralité suédoise, de son positionnement politique international qui se voulait impartial mais que sa situation géographique, à proximité du bloc de l’Est, a mis à mal; à propos enfin du manque d’engagement citoyen, d’implication dans la vie de la société de Wallander -et plus largement des Suédois-. Car malgré son métier et la façon dont il l’a exercé qui lui permettent peut-être de croire, un peu, qu’il a cherché à améliorer, à une échelle infime, le monde (point discutable, mais n’accablons pas le vieil homme: lire ce livre -qui est quand même un polar-, c’est accepter les codes et figures du genre), Wallander, "le nez dans le guidon" de sa routine, semble s’en être toujours tenu à l’écart -ou a probablement réduit sa participation à glisser la plupart du temps où cela lui était demandé un bulletin de vote dans une urne-. Comme il se l’avouera à lui-même: "Pourquoi diable aurait-il dû se préoccuper des chamailleries des politiciens suédois? Ce qui l’intéressait, lui, c’était tout au plus la question des impôts (trop élevés) et de son salaire (trop bas), point à la ligne. Souvent, au cours de ses ruminations à la table de la cuisine, il se demanda si ses amis les plus proches avaient été, comme lui, indifférents à la vie collective, uniquement préoccupés par leurs histoires personnelles. Les rares fois où ils parlaient politique, cela ne dépassait jamais une sorte de litanie monocorde où l’on cassait du sucre sur le dos des politiciens, de leurs combines et de leurs initiatives imbéciles, sans prendre la peine de s’interroger sur ce qui pourrait être fait à la place."

Et puis, finalement, l’enquête résolue, en quelques paragraphes brutaux, s’en sera fini de Wallander. Et le lecteur/ami de Kurt, faisant fi du cynisme et la dérision qui sont encore de bon ton de nos jours, de se laisser aller au sentimentalisme, à l’émotion basique d’avoir perdu un vieux compagnon.

 

D’autres points de vue chez Pol'Art Noir ou Le Vent Sombre

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