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22 octobre 2010 5 22 /10 /octobre /2010 14:05

Detour (id- 1945), un film de Edgar G. Ulmer, avec Tom Neal, Ann Savage

 

Detour_Edgar-UlmerUn homme mal rasé, un peu débraillé, marche le long d’une route de campagne la nuit. Il est pris en stop et déposé dans un café. Là, accoudé au bar, l’air douloureusement abattu, il se plonge dans ses pensées, mais se montre irritable, réagissant violemment à une chanson jouée dans le juke-box; car cette chanson le ramène en arrière. Alors il nous raconte: il s’appelle Al Roberts et était pianiste –et fauché- dans une boîte de nuit new-yorkaise de second ordre où il accompagnait sa fiancée chanteuse, Sue. Un soir, après leur prestation, Sue lui annonce qu’elle en a marre de se produire dans des boites minables et part tenter sa chance à Hollywood. Quelques temps après, Al décide d’aller la rejoindre et part en auto-stop. Parvenu en  Arizona, un homme nommé Charles Haskell le prend à bord de sa décapotable pour faire route ensemble jusqu’à Los Angeles. Ayant relayé Haskell au volant pour conduire de nuit tandis ce dernier semble s’être assoupi sur le siège passager, comme il se met à pleuvoir, Al, après avoir vainement tenté de réveiller son passager, arrête le véhicule et en descend pour aller remonter la capote. Haskell demeurant apparemment endormi, Al va ouvrir la porte côté passager et Haskell s’écroule soudain sur le sol et s’y fend le crâne sur une pierre. Persuadé d’être accusé de meurtre, Al dissimule le corps, s’empare de l’argent et des vêtements de Haskell et reprend la route. Les évènements vont alors s’enchaîner de mal en pis pour Al, particulièrement lorsqu’il fera la connaissance de Véra.

 

Un perdant un peu minable pris dans un engrenage dont il ne peut s’échapper, le destin qui prend la forme d’un inconnu, une garce fatale manipulatrice, un crime... incontestablement, avec Detour, on est dans un film noir.

De fait, non seulement il s’agit bien d’un film noir, mais Detour pourrait presque être l’archétype du genre, tant le scénario en est "près de l’os", la thématique évidente: le destin s’est penché sur Al et va décider de son sort, jouant à son encontre de coïncidences fatales; comme le dit lui-même le personnage avec résignation: "C’est la vie: quoi qu’on fasse, le destin s’ingénie à vous écraser".

Cette impression de fatalité est renforcée par la structure en flash-back du film: tout ce que nous voyons à l’écran s’est déjà déroulé (ou pas? nous y reviendrons...), l’enchaînement funeste des évènements a déjà eu lieu et donc rien ne peut être fait pour modifier le cours des choses. Ce film est marqué par le sceau tragique de l’inéluctable.

Du point de vue de la réalisation, ce qu’il convient d’abord de relever, c’est qu’il s’agit d’une série B: ce film a été tourné pour 30 000 dollars, en six jours, avec des acteurs plutôt "seconds couteaux", des décors parfois proches du minimalisme, un très grand nombre de scènes de dialogues et d’une durée de moyen-métrage (à peine plus d’une heure). Pourtant, Ulmer, par son talent, son imagination, son inventivité, parvient à palier à cette absence de moyens: des audacieux effets de lumière, des lieux presque stylisés, d’étonnants et rapides travellings avant et une mise en scène qui globalement rappellera l’origine européenne du réalisateur, tant certains plans semblent marqués par le cinéma expressionniste allemand (comme d’ailleurs la plupart des films noirs hollywoodiens de la grande période). Et finalement, cette absence de moyens vient renforcer ce sentiment d’avoir affaire à une œuvre qui s’approcherait de la pure essence, d’une représentation épurée du film noir.

Detour_Ann SavageLa réussite de ce film repose aussi sur l’adéquation des acteurs à leur rôle: Tom Neal compose un modèle de loser un peu stupide aux réactions par moments inadéquates, épaules voûtées et visage décomposé par l’accablement. En face, Ann Savage, dans le rôle de Véra, campe une formidable garce teigneuse et énergique, pleine de ressources (que pourtant à peine quelques attitudes, quelques allusions sous-jacentes à son passé suffisent pour montrer l’épaisseur du personnage, pour laisser entendre une histoire tragique cachée derrière la carapace inflexible).

Ajoutons encore, pour l’anecdote, que ce film doit aussi son statut de quasi-culte à son originale mais plutôt improbable scène de meurtre (scène que la technologie moderne rend désormais impossible...).

Enfin, au sortir de ce faux road movie, le spectateur pourra s’interroger: entièrement relatée par la voix off de Al, peut-on prendre cette histoire pour argent comptant? Comment être certain que les choses se sont effectivement déroulées comme il nous le dit ou doit-on en douter, comme le fait Véra? Et est-on sûr de l’interprétation à donner au dernier plan du film?Detour_Tom Ryan

Detour n’est en définitive sans doute pas à porter aux tous premiers rangs du Panthéon du film noir; cependant, ne pas l’avoir vu constitue une impardonnable lacune pour tout amateur du genre.

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commentaires

Dj Duclock 30/10/2010 20:13


Directe dans ma Pile A Voir. Dis moi, tu as vu "Le Port de l'angoisse" ? ou pas.


One More Blog in the Ghetto 31/10/2010 05:46



Hello !


Vu il y a super longtemps (même lu le bouquin d'Hemingway qui l'a vaguement inspiré) et souvenir d'un excellent film noir (et puis, la rencontre Bogart-Bacall, la réplique culte de Bacall: "Just
whistle"...). Très bonne idée: il va falloir que je le ressorte du fond de la DVDthèque, celui-là; il mérite bien une nouvelle vision !



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