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18 juillet 2010 7 18 /07 /juillet /2010 10:28

Les forbans de la nuit (Night and the city – 1950), de Jules Dassin, avec Richard Widmark, Gene Tierney, Herbert Lom, Francis L Sullivan,Googie Withers, Stanislaus Zbyszko, Mike Mazurki, Hugh Marlowe.

 

les forbans de la nuit jules dassinHarry Fabian, costume pied-de-poule ou à fines rayures, chaussures deux tons et fleur à la boutonnière, est un petit magouilleur connu de tout le Londres des bas-fonds, toujours un "grand projet" en préparation, toujours à la recherche d’argent pour le monter. Harry est rabatteur pour le Renard Argenté, une boite de nuit où chante Mary, sa fiancée. Cette  boîte est dirigée par le gros Phil Nosseross et sa compagne Helen. Une nuit où Harry, à la recherche de gogos à attirer au Renard Argenté, se mêle au public d’un match de catch, il assiste à la colère de Grégorius, un ancien champion de lutte gréco-romaine outragé par ce spectacle qui déshonore ce noble art. C’est le propre fils de Grégorius, Kristo, un patron de la pègre craint et respecté de tous, qui a le monopole de l’organisation des combats dans Londres. Harry a l’idée d’un nouveau coup et, profitant de la brouille entre père et fils, il se lie avec Gregorius et lui propose d’organiser des combats respectueux de la tradition. Pour lancer ce nouveau "big plan", Harry réussit à obtenir de l’argent d’Helen en échange d’une licence qui permettra à celle-ci de quitter Phil, qu’elle méprise, et d’ouvrir sa propre boite de nuit. Grâce à cette somme de départ, Harry convainc Phil de devenir son associé et de le financer. Harry devient ainsi patron d’une salle de sport  et organisateur des combats du poulain de Grégorius, Nicolas, Kristo ne pouvant rien contre lui tant qu’il est sous la protection de Grégorius. Mais Phil, jaloux, croyant à une histoire entre Helen et Harry, va chercher à perdre ce dernier. Commence alors la chute de Harry.


Londres, la nuit. Un homme traqué court à travers des ruelles sordides. Ces premières images de Harry Fabian placent d’emblée le personnage sous le signe de la traque, de la fuite en avant, et de la nuit. Et tout au long de ce film nocturne,  Harry Fabian sera sans cesse en mouvement, sans cesse en quête.

Harry Fabian, c’est Richard Widmark qui trouve-là l’un de ses meilleurs –si ce n’est son meilleur- rôles. Visage de fouine au regard tour à tour traqué, moqueur ou séducteur, il in carne dans une composition extraordinaire un petit embrouilleur roublard, hâbleur, manipulateur, charmeur, persuasif, imaginatif, à la faconde inépuisable. "He’s an artist without an art", dira de lui le voisin de Mary. les forbans de la nuit richard widmark 1Malgré les multiples défauts, malgré les bassesses dont se montre capable son personnage, Widmark nous le rend sympathique, attachant. Car Harry est généreux, exempt de toute méchanceté, de toute volonté de nuire. Harry est un aimable loser pour les autres "forbans de la nuit" qui le regardent d’un œil plutôt bienveillant et désabusé tout à la fois, voire même presque attendri. Car en réalité, Harry est resté un enfant, comme le dira sa fiancée Mary ; un enfant dévoré par l’ambition, au besoin de reconnaissance démesuré qui lui donne une inépuisable énergie (voir sa réaction lorsqu’il reçoit la plaque à son nom le désignant comme manager). Son credo : "I wanna be somebody." Lorsque à la fin du film, Harry, épuisé, vidé, abandonné, cessera enfin de courir, ce sera auprès de la vieille Anna, une trafiquante de cigarettes et de bas nylon des bords de la Tamise qui, dans un bercement maternel, lui offrira sa dernière cigarette -comme un ultime biberon- tandis que Harry, baissant les bras pour la première fois, évoquera un bref instant son enfance, posera un dernier regard lucide sur sa vie de perpétuel fuyard de lui-même, dans une séquence où il voit enfin le jour se lever.

Quelles que soient l’énergie, la débrouillardise d’un Harry Fabian, dans ce monde qu’est la face cachée de Londres, son enthousiasme naïf ne fait pas le poids face au machiavélisme torturé d’un Phil Nosseross, face au pouvoir et au sang-froid méthodique d’un Kristo.

Un excellent Francis L Sullivan campe Phil Nosseross, personnage pachydermique qui semble avoir enfoui sous d’énormes couches de graisse et d’argent une douleur lointaine en faisant un être à l’affectivité totalement dépendante de Helen, tandis qu’il se montre une figure paternelle méprisante vis-à-vis de Harry. Cet attachement vital mais vain de Phil pour Helen l’amènera à ourdir un plan retors pour entraîner la chute de Harry lorsque qu’il le croira responsable de la trahison de Helen.

les forbans de la nuit sullivan withersGoogie Withers est Helen, belle figure de garce plus dans la tradition du film noir, femme frustrée et revancharde, avide, dirigeant fermement le cheptel féminin du "Renard Argenté".

Herbert Lom interprète Kristo, chef de pègre froid -personnage lui aussi habituel du film noir- avec un jeu bien plus sobre que ce ne sera le cas dans la suite de sa carrière. Pourtant sa relation défaite avec son père, Grégorius, vient épaissir le personnage, y ajoutant, un temps, une touche de sensibilité.                               

Bien sûr, on regrettera les apparitions bien trop rares, le rôle bien trop ténu, le personnage trop peu étoffé de Mary, qu’interprète une Gene Tierney toujours aussi resplendissante de beauté ; Mary dont les aspirations à une vie plus conventionnelle trouveront leur accomplissement plus sûrement auprès de son voisin artiste plutôt qu’auprès d’un Harry toujours sur la brèche, et ce malgré toute la sincérité de l’amour et le soutien sans faille qu’elle porte à ce dernier.

Dans une filmographie pourtant guère étincelante, Jules Dassin réussit avec ce "Night and the city" son chef-d’œuvre. Ce film, son dernier pour un grand studio hollywoodien, il le tourna à Londres, envoyé là par la 20th Century Fox parce que "Dassin-le-rouge" commençait à être un peu trop dans le collimateur de la Commission des Activités Anti-américaines (et aussi pour permettre à la Fox d’utiliser un argent impossible à rapatrier alors compte tenu de certaines lois en vigueur). Le Londres que filme Dassin, n’est pas celui, diurne, des monuments et musées pour guides touristiques. Dassin nous entraîne au contraire dans des ruelles sordides, des arrière-cours sinistres, des lieux interlopes et malfamés à la rencontre de faussaires, trafiquants, faux mendiants, hommes de main, racketteurs ; les "forbans de la nuit" qui peuplent la face sombre de Londres, (une visite qui n’est pas sans rappeler "M Le Maudit" de Fritz Lang), dans un noir et blanc magnifiquement photographié (remarquable travail du directeur photo berlinois Max GreeneMutz Greenbaum- de son vrai nom-).

les forbans de la nuit richard widmark 2Car multiples sont les images magnifiques de ce film à la mise en scène parfois audacieuse qui viennent se graver dans la mémoire du spectateur : ces gros plans sur le visage tourmenté de bête pourchassée de Widmark ; ces contre-plongées sur Francis L Sullivan, énorme stature écrasant l’image de son embonpoint wellesien (plans évoquant notamment "La soif du mal" dudit Orson Welles) ; et cet étrange moment de calme fatigué, lors de ce plan fixe en légère plongée où l’on voit Phil, de dos, gros ours assis à son bureau dans sa cage de verre/tour de contrôle surplombant la salle du "Renard Argenté", en un premier plan occupant toute la gauche de l’écran, échanger quelques paroles anodines, d’un quotidien las, avec Mary, au second plan à la droite de l’écran, assise seule à une table dans la pièce désertée au moment de la fermeture de la boite de nuit.

A la vision de ce film riche, on pourra aussi s’interroger sur l’ambiguïté d’un discours sous-jacent de Dassin –grec de naissance- sur son pays d’origine : ceux qui provoqueront la chute de Harry ont un nom qui sonne grec (Nosseross) ou le sont effectivement (Kristo). A ceux-ci s’oppose la fière figure de Grégorius, campée par Stanislas Zbyszko, véritable lutteur que Jules Dassin vit dans son enfance en Grèce, qui semble porteur d’une noblesse et d’une grandeur  passées –révolues ?-. Alors que dire de la relation brisée puis renouée –le pardon- entre Grégorius le père garant d’une Grèce éternelle mais intransigeante et Kristo le fils exilé et corrompu mais qui "a réussi" (exilé comme l’est Jules Dassin...)

Au final, c’est une tragédie (grecque)  que nous propose  Dassin.forbans de la nuit widmark tierney Le Destin a  jeté son dévolu sur Harry et scellé son sort, et qu’elle que soit l’énergie avec laquelle il se débattra, rien ne lui fera y échapper à sa fatale issue. Une tragédie ; comme l’est tout très grand film noir.

Aucune cinémathèque "noire" qui se respecte ne saurait se priver de ce "Night and the city".

 

Le film est tiré du roman homonyme de Gerald Kersh écrit en 1938.

A noter l’existence d’un médiocre remake par réalisé Irwin Winkler ("La loi de la nuit" en français - 1992), avec Robert De Niro et Jessica Lange.

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