Partager l'article ! Fredric, go home!: Rouge gueule de bois de Léo Henry (2011). Editions La Volte – 2011. Dans une Amérique alternati ...
Rouge gueule de bois de Léo Henry (2011). Editions La Volte – 2011.
Dans une Amérique alternative
de 1965, Fredric Brown, auteur de polars et de SF en panne d’inspiration, fait la rencontre, dans son bar favori, de Roger Vadim, metteur en scène de cinéma en quête d’un scénario. Devisant
autour d’une partie d’échecs de plus en plus alcoolisée, les deux hommes en viennent à imaginer le crime parfait. Après le départ de Vadim, Brown décide de passer à la mise en pratique. Mais
c’est un échec, qui a pour conséquence de contraindre Brown à quitter le domicile conjugal. Il retombe alors sur Vadim et tous deux partent à bord de la Ferrari du réalisateur à la recherche de
la femme de ce dernier, Barbarella, qui est en fuite pour tenter d’échapper à des poursuivants extraterrestres.
Démarrant par une rencontre pas si improbable que cela (dans les "vraies" années soixante, Fredric Brown a
effectivement travaillé à un scénario que devait mettre en scène Vadim et qui aurait eu Jane Fonda dans le rôle principal), ce livre entraîne ses deux héros dans
une poursuite ébouriffante dans l’univers psychédélique de Barbarella (personnage principal d’une fameuse bande dessinée de Jean-Claude Forest que Vadim adaptera
pour le cinéma en 1968, avec Jane Fonda dans le rôle titre); et par la même occasion, emporte très vite le lecteur!
Mais dans un premier temps, l’histoire s’offre un bref détour polardeux à la manière des romans de Brown,
s’attachant durant quelques dizaines de pages à suivre un Fredric Brown en solo, auteur à sec qui a "cessé d’écrire des bêtises pour se mettre sérieusement à picoler."
Dans une année 1965 dont on découvre par incidence le décalage uchronique (la guerre de Corée se poursuit; l’homme, en la personne de l’astronaute Buzz Aldrin, a déjà marché sur
la Lune), Brown, sans doute par désoeuvrement -ou peut-être pour se prouver à lui-même qu’il est encore vivant?-, suite à sa première rencontre éthylique avec
Vadim, s’atèle à l’exécution d’un crime parfait, choisissant sa victime -sa femme- sous un prétexte futile (elle s’est mise en tête de rédiger l’autobiographie de son écrivain de
mari). Mais un auteur de polars, aussi malin soit-il, n’est décidément pas un tueur.
Cette courte première partie, bien construite, est vivement menée, se lit avec plaisir, titille l’imagination et prête à sourire. Pourtant, a posteriori, elle pourra paraître légèrement en décalage avec ce qui viendra ensuite: si elle a pour conséquence de jeter Brown à la rue -où il recroisera Vadim et, n’ayant plus d’endroit où aller, s’embarquera alors avec lui pour l’aventure qui constitue le cœur du roman-, cette construction en deux temps n’est pas totalement convaincante, l’articulation entre ce début d’histoire -malgré l’interférence d’éléments que l’on retrouvera plus tard- et sa suite est un rien bancale, à la limite de la rupture de ton, ayant d’abord laissé augurer au lecteur un fil conducteur autre que ce qu’il en sera effectivement.
Quoiqu’il en soit, dès que les deux compères se retrouvent, c’est avec une délectation anticipée que l’on monte alors avec
Brown dans la Ferrari de Vadim (offerte par Fellini). S’ensuit un road trip délirant sur les traces de la femme de
Vadim à travers le Nouveau-Mexique et la Californie, une course-poursuite dont les carburants de base sont l’alcool et la nicotine, menée à toute berzingue et durant laquelle
l’insolite va aller crescendo, les rencontres que font nos deux lascars devenant de plus en plus extravagantes (entre autres: des Hell’s Angels anthropophages, de sexy tueuses
extraterrestres, des morts revenus à la vie...) tandis que le monde -dont on annonce la fin- se détraque et se délite, des trous dans l’espace-temps y apparaissant de plus en plus fréquemment ça
et là pour grignoter l’univers environnant. Et nos deux héros imbibés en permanence de faire face sans jamais se déparer d’un imperturbable sang-froid, d’une réjouissante désinvolture, ni perdre
le sens des priorités (d’abord maintenir à un niveau conséquent leur stock d’alcool et de cigarettes). On est bringuebalé avec bonheur en compagnie de ces deux personnages suscitant une
irrépressible sympathie dans cette espèce de Las Vegas Parano (Hunter Thompson – 1972) SFo-picaresque sous acide lysergique où l’auteur, pour notre
plaisir, ne s’interdit grand’chose.
Toutefois, vient un temps où cette succession d’épisodes déjantés commence à tourner un peu à vide et le lecteur de s’interroger, de
se demander où tout cela conduit-il? Et bien cela conduit à un retour au bercail de Fredric Brown. Quittant son compagnon de route et de libation, dans un monde qui a maintenant
atteint un état de dévastation avancée et irréversiblement dévoré par des trouées de vide, Brown rentre chez lui. Léo Henry, dans les quelques dizaines de pages
qui vont alors clore cette histoire, change à nouveau de ton, mais cette fois opportunément, et livre -à mon sens- une clef à toute cette désintégration ambiante: cette disparition d’un univers
de SF et de polar dévoré par le néant n’est-elle pas, derrière le masque de l’aventure, de la truculence, du saugrenu et de la distanciation, celle de Fredric Brown lui-même? Son
ivrognerie est-elle aussi joyeuse que cela?
Les dernières pages de ce roman donnent lieu en effet -j’aime à le croire- à une sorte de poignant retour du réel totalement
paradoxal: Brown-le-héros-d’un-roman se retrouve in fine face à un personnage "encore plus fictif" (si l’on peut dire et dont il convient de ne rien révéler) qui va le
pousser à un examen de conscience; et le lecteur de se demander si, à travers ce personnage "encore plus fictif", ce n’est pas en réalité Léo Henry qui s’adresse lui-même,
post mortem, à Fredric Brown-le-vrai pour lui reprocher d’avoir baisser les bras, de s’être laissé aller à s’enfoncer dans un océan éthylique plutôt que d’écrire?
"Rentrez chez vous, m’a-t-il dit, un de ses grands bras autour de mes épaules, embrassez votre épouse de ma part, et tachez d’écrire de bon bouquins.", telle sera l’ultime phrase de ce
personnage "encore plus fictif"/Léo Henry à l’adresse de Brown-le-héros-d’un-roman. Malheureusement, cette fin d’existence alternative ne fut pas celle de
Brown-le-vrai. Fredric Brown-le-vrai a effectivement cessé d’écrire en 1965, laissant un roman inachevé, pour sombrer dans un alcoolisme qui n’a rien de
réjouissant et mourir sept ans plus tard. C’est un sentiment de frustration ulcérée devant le gâchis d’un talent que donne -en tout cas m’a donné- à ressentir Léo Henry avec
cette fin. Si Fredric Brown avait poursuivi son œuvre, combien de romans, combien d’heure de plaisir à procurer aux lecteurs, auraient pu naître de ces sept dernières
années?
Si l’histoire s’achève donc en laissant un petit goût amer lorsqu’on sait ce qu’il en fût dans la réalité, le lecteur n’en a pas pour
autant terminé avec l’ouvrage de Léo Henry. Il nous propose en effet ensuite d’abord un index détaillant les lieux traversés et personnages croisés durant le roman, mais aussi,
bien sûr, les recettes des nombreux cocktails ingérés par les deux protagonistes tout du long, index où l’on retrouve de cet esprit ludique qui a animé le reste du livre. Suit un court et plutôt
intéressant vade mecum fait de quelques citations de ou à propos de Brown et de Vadim, avant de s’achever sur de brefs instantanés de voyage d’un
Léo Henry à la recherche des lieux de vie de Fredric Brown.
Ce livre-hommage à un écrivain -voire à toute une culture sixties-, mené tambour battant, plein de références -qui, pour autant,
n’ont à aucun moment la vanité des clins d’œil pour happy fews-, se voulant d’abord ludique (mais pas que), malgré quelques défauts (notamment un style parfois trop appliqué, une
écriture peut-être un peu trop travaillé, manquant d’un brin de spontanéité, de "lâché"), emporte joyeusement le lecteur à l’aventure; indubitablement, on aimerait prendre place dans la Ferrari
avec les deux lascars et partager avec eux quelques verres et quelques unes des délirantes péripéties de leur voyage. Et une fois achevé, ce livre suscite une irrésistible envie de se précipiter
dans sa bibliothèque et d’en ressortir les vieux romans de Fredric Brown. En regrettant qu’il n’y en ait pas plus...
Sur ce livre, les chroniques de Moisson Noire, de Hannibal le lecteur, et de la
librairie Charydbe.