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29 octobre 2010 5 29 /10 /octobre /2010 12:22

Du rififi chez les hommes (1953) de Auguste Le Breton.

 

Du-rififi-chez-les-hommes_Auguste-Le-Breton.jpgTony le Stéphanois et son ami d’enfance Jo le Suédois, avec Tony l’Italien et le petit César, un perceur de coffres venu spécialement de Milan pour le coup, réussissent un gros casse dans une bijouterie parisienne. Tony, sorti depuis peu de plusieurs années de prison, met ensuite la main sur Mado, son ex qui l’a laissé tomber pour se mettre avec Pierre Sora, un autre caïd du milieu. Tony inflige à celle-ci une très sévère correction. Ledit Pierre Sora va alors se mettre à la recherche de Tony pour le corriger à son tour. Mais sa volonté de vengeance prend une toute autre tournure lorsque l’un de ses frères, Ahmed, lui montre la bague que la fille avec qui il est macqué, Viviane, une chanteuse dans une boîte de nuit des Sora, a reçu en cadeau d’un petit italien qui en est tombé fou amoureux. Pierre Sora comprend vite d’où provient cette bague et envisage alors de mettre la main sur le butin du casse. Entre les deux bandes, les armes vont parler.

 

Lit-on encore Auguste Le Breton aujourd’hui ? Très peu sans doute.

Pourtant, on aurait tort de se priver d’une telle lecture, croyant peut-être déjà tout connaître l’univers de cet auteur à travers les films français des années 50 (dont, entre autres, le film éponyme qu’en a tiré Jules Dassin en 1955); et à l’évocation de ce titre, Du rififi chez les hommes, peuvent vite arriver à l’esprit tout un tas de clichés issus de ce cinéma et sous-entendant que la lecture du roman n’apportera rien de plus : "Ah oui, Le Breton : Paris la nuit, les truands, les putes, les tractions, Gabin, le noir et blanc, l’argot... "

Tout cela –hormis Gabin (!)-, oui, bien sûr. Mais pas que...

D’abord parce que si, à l’entame du livre, tous ces clichés peuvent effectivement venir à l’esprit du lecteur (rien que de lire un nom tel que Tony le Stéphanois y suffit), rapidement, ils s’effacent, remplacés par le simple plaisir de se laisser prendre à une intrigue solide: Le Breton –dont c’était le premier roman publié- sait ficeler une bonne histoire, sans temps mort, et tenir son lecteur.

Et l’argot? Ah oui l’argot! Il est omniprésent, mélange d’argomuche de Paname, de verlan, de louchebem, de manouche, quelques fois intriguant, souvent exotique, parfois hermétique (malgré un glossaire -incomplet mais réjouissant en lui-même pour le lecteur du 21ème siècle- en fin d’ouvrage). Ne gênant en rien la lecture, ce qui frappe, c’est qu’à aucun moment l'utilisation de cette langue ne semble factice, folklorique ou caricaturale; bien au contraire, elle apparaît toute naturelle, tant dans la bouche des truands que dans celle de Le Breton lui-même. Et sur cet aspect, le rapprochement avec des contemporains de l'auteur tel que Albert Simonin (dont l’usage de l'argot est plus parcimonieux cependant) ou Frédéric Dard (qui lui, a contrario, en abuse, noyant avec bonheur et humour le lecteur dans le torrent de son inventive verve joyeuse) paraît bien superficiel.

Car ce qui différencie Le Breton est plus fondamental: le style. Dans ce roman, il est sec, quasi behaviouriste (la psychologie des personnages est assez sommaire), fait de courtes phrases; Le Breton ne fait pas de fioritures, il va à l’essentiel et apparaît alors en définitive plus proche de certains auteurs dits classiques du polar américain de cette époque.

On pourra aussi se laisser surprendre par la violence crue, teintée de sadisme froid, de certains passages, violence assez inattendue compte tenu de l’image plus policée qu’en ont laissée les films et que ne renierait probablement pas un James Ellroy.

S’il peut être difficile pour le lecteur d’aujourd’hui de juger du réalisme de l’époque et du milieu (en l’occurrence... le Milieu) que décrit Le Breton, le tableau qu’il brosse est néanmoins largement crédible. C’est un univers d’hommes, quasi clos sur lui-même, les personnages du roman n’y rencontrant que des malfrats appartenant à d’autres "branches" de la pègre dans des hôtels de passes, des bistrots tenus par d’ex-truands ou boîtes de nuit interlopes. Rares et plutôt de l’ordre de silhouettes sont les quelques représentants de l’ordre ou individus communs que l’on apercevra dans le roman; un monde viril et fermé qui semble fonctionner selon ses propres règles, mais loin toutefois d’un soi-disant code d’honneur que pourrait idéaliser un "cave" en mal de frissons. On remarquera d’ailleurs avec amusement que Le Breton nous glisse entre deux phrases ce qui est devenu une antienne: de vieux truands –ici d’avant-guerre- déplorant que le Milieu –ici celui des années 50- n’est plus ce qu’il était...

Quant aux femmes? Et bien elles ne semblent pouvoir appartenir qu’à deux catégories: putains ou –devenues trop vieilles pour tapiner- mamans. Elles paraissent accepter –voire adhérer- au machisme brutal ambiant (que l’on sent par ailleurs plutôt raciste également) que traduit bien cet extrait de dialogue entre Jo et Tony :

" (...) – J’ai été repiquer Mado, l’autre nuit, au Cimeterre d’Or.

- Et alors ?

- Ben je l’ai avoinée. Drôlement.

- Et après? remarqua Jo. C’est ton ancienne gonzesse, non! T’as le droit de la bosseler si t’en a envie. (...)"

 

Finalement, au-delà même d’un regard historique (ethnologique ?), un petit tour dans le patrimoine littéraire populaire que l’on croit –à tort- connaître peut s’avérer une bonne surprise de lecteur. C’est sans nul doute le cas avec ce roman.

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