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25 septembre 2011 7 25 /09 /septembre /2011 12:06

Fakirs (2009) de Antonin Varenne. Editions Viviane Hamy - 2009; Points - 2010.

 

Fakirs Antonin VarenneJohn Nichols, un américain ex psychologue, s’est installé dans un tipi, en marge d’un village du Lot, sur le terrain acheté par sa mère suite à l’échec d’une communauté hippy dans les années soixante-dix. Un jour, la gendarmerie locale le convoque pour le mettre en contact téléphonique avec l’ambassade américaine à Paris. On lui apprend que son ami Alan Mustgrave, un américain comme lui, ancien de la première guerre d’Irak et qui exécutait un numéro de fakir dans un petit cabaret underground parisien, vient de mourir sur scène, apparemment un accident ou peut-être un suicide, et que John est le seul à pouvoir reconnaître le corps. Monté à Paris, John doute que son ami ait volontairement mis fin à ses jours et se met à enquêter. Sa route va croiser celle du lieutenant Guérin et de son adjoint Lambert qui constituent à eux deux la brigade des suicidés de la PJ parisienne. Mis au placard suite à la mort d’un ancien collègue dont tous le rendent responsable, Guérin est un petit bonhomme étrange en quête d’une théorie qui unifierait tous les suicides auxquels il est quotidiennement confronté.

 

Dans ce roman noir, bien qu’il y ait des flics et des cadavres, une -voire plusieurs- enquête(s) et même, in fine, un meurtrier, ce n’est pas du côté de l’intrigue que se trouve l’essentiel du plaisir procuré par sa lecture. D’ailleurs, lit-on des romans pour leur intrigue?

Pour la survoler quand même en deux mots, disons qu’il est question d’une mort suspecte, d’une thèse en psychologie non publiée pleine de révélations dérangeantes, des forces spéciales US lors de la première guerre d’Irak et de la torture, et de la CIA; et aussi d’un flic mort dans un incendie et de photos compromettantes; et de suicides et d’un couple mystérieux. Débrouillez-vous avec ça! C’est plaisant et intriguant à suivre, mené comme il faut par l’auteur. Mais ça n’a pour dessein que de faire se mouvoir des personnages. Et c’est là que le lecteur va trouver son bonheur: dans les personnages créés par Antonin Varenne, figures dont certaines sont quasi inoubliables.

Bon, ce n’est peut-être pas le cas de John Nichols, l’américain intellectuel/homme des bois tireur à l’arc installé dans le sud de la France, qui est le moteur de l’histoire principale, à savoir l’enquête sur la mort de son ami Alan, le fakir traumatisé masochiste homosexuel junkie. Ce personnage suscite aisément la sympathie du lecteur –un peu trop aisément, peut-être-, mais il est loin d’être totalement original.

Beaucoup plus intéressant en revanche est Guérin, le flic placardisé (au propre comme au figuré). Perpétuellement affublé d’un imperméable jaune trop grand pour lui –dont on finira par connaître l’origine et comprendre le rôle symbolique-, ce petit bonhomme introspectif est visiblement un bon enquêteur mais son comportement et une sombre histoire (dont on aura aussi le fin mot) le font être détesté de ses collègues. Borderline avec des comportements d’automutilation, il semble tirer son énergie, sa vitalité dans une recherche pour théoriser le monde, pour lui donner une cohérence, une logique qui n’y existe pas, s’amusant à tout bout de champ -ou croyant s’amuser?- à chercher des liens entre des éléments épars. Vivant seul avec le perroquet dépressif de sa mère décédée (mère dont le fantôme l’enveloppe comme une ombre), il côtoie quotidiennement la mort -peut-être lui-même est-il déjà mort?-.

Pour assister Guérin dans sa tâche, il y a Lambert, un jeune grand gaillard toujours revêtu de maillots de foot –une vocation brisée- que, de prime abord, on aura facilement tendance à croire un peu stupide –ce dont ne se privent pas les autres flics, n’hésitant pas à l’humilier, reportant sur lui leur haine de Guérin-. Mais à travers ses relations avec son supérieur, Varenne va révéler un individu beaucoup plus profond et complexe -et singulièrement attachant-, valant beaucoup plus que son milieu d’origine. Les rapports entre les deux hommes sont riches, faits d’admiration et d’affection réciproques, comme une étrange relation père-fils mais où chacun se verra à son tour endosser le rôle protecteur. Un attendrissant duo.

D’ailleurs, globalement, Varenne fait montre d’une réelle aptitude à faire vivre ses personnages, même secondaires comme les autres flics de la PJ, le supérieur hiérarchique de Guérin, le secrétaire de l’ambassade ou la patronne de la boîte de nuit où officiait Mustgrave par exemple; tous semblent illico dotée d’une réelle personnalité.

Autre personnage secondaire, Bunk’, le gardien de cimetière parisien affublé d’un bâtard de clebs nommé Mesrine qui va accueillir Nichols dans sa cabane. Au départ, ce personnage d’ancien taulard (dont le nom est une référence avouée -et de bon aloi- à l’auteur Edward Bunker) pourra paraître un rien convenu, dans le genre ours solitaire mais dont on sent un fond de bon cœur. Et puis...

Et puis je vais exercer pleinement mon droit à l’expression de ma subjectivité de lecteur car avec ce personnage, Varenne va me prendre par surprise:

Le déroulement de l’histoire fait que Bunk’, qui s’était totalement exclu du reste de l’humanité, reclus s’isolant/se protégeant du monde dans l’enceinte de son cimetière depuis sa sortie de prison, va se résoudre à s’extraire de son enfermement volontaire pour prendre le train et se rendre dans le Lot y récupérer des documents dans le tipi de John. Et là où une simple phrase aurait pu suffire pour relater ce voyage, Varenne va se laisser aller à décrire sur plusieurs pages le trajet physique et mental de ce vieil homme, qui, pour l’occasion, à ressorti son costard d’une autre époque (sa tenue d’homme... du monde?). Ce moment du roman, une sortie de prison plus de quinze ans après la levée d’écrou, est une formidable réussite: empreint d’une absolue humanité, émouvant sans une once de sensiblerie, juste par des détails, il fait partager au lecteur tout à la fois l’inquiétude et la surprenante –pour lui-même- joie -jamais pleinement avouée- de Bunk’, un sentiment intense d’une liberté enfin retrouvée qui semble même dépasser le personnage. Personnellement, rien que pour ces quelques pages...

Deux anecdotiques réserves cependant à l’égard de ce roman - légères réticences très loin toutefois de nuire à la qualité d’ensemble et au plaisir de lecture-: assez faible à mon goût est la description un rien grossière et qui semble se vouloir quasi sociologique du public assistant au spectacle du fakir, description qui paraît en fait empreinte de quelque chose d’amer, voire d’acrimonieux. De même, l'auteur glisse ailleurs une private joke pour happy fews (les noms d’une liste de suicidés que consulte Guérin) qui a quelque chose de malvenue. (A l’inverse, sans nuire en rien à son écriture limpide et plutôt directe, Varenne s’offre par moments quelques phrases métaphoriques, jetées avec parcimonie, dont le petit côté clin d’œil aux grands anciens du polar noir amènent le lecteur à sourire.)

La fin de ce livre -faisant intervenir un "méchant" guère intéressant lui-, n’apportera pas toutes les réponses. Tant mieux! Mais elle aurait pu être autre. J’aurais aimé qu’elle soit autre. Non qu’il y ait quoi que ce soit à lui reprocher en termes de cohérence par rapport au reste du récit ou autre; c’est juste que j’aurais aimé que la destinée des personnages soit différente; ils l’auraient mérité.

Au final, un roman noir où les intrigues les plus complexes, les plus énigmatiques se cachent dans les circonvolutions du cerveau des personnages.

Fakirs a remporté plusieurs prix et récompenses. Le lecteur averti sait la réticence –voire la méfiance- dont il convient de faire preuve à l’égard de ce genre de reconnaissance officielle. Pourtant, en l’occurrence, une telle méfiance n’est pas de mise.

 

D'autres avis à lire chez Moisson Noire, Black Novel, Action Suspense ou Les Gridouillis.

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commentaires

gridou 28/09/2011 14:23


Je peux aussi te le preter mais je ne voudrais surtout pas passer pour une vilaine tentatrice :)


One More Blog in the Ghetto 29/09/2011 07:12



Merci Gridou, très sympa de ta part. Mais jusqu'à Noel, je vais plutôt tenter de réduire un peu ma PàL et attendre quelques mois avant de relire du Varenne.


Amitiés



gridou 26/09/2011 17:35


Yes ! bienvenue chez Varenne (et merci pour le lien).
Je suis tout à fait d'accord avec toi: l'intrigue n'est pas exceptionnelle mais les personnages - que j aurais aimé retrouver dans une suite - je n'y crois pas trop...- sont hyper attachants et
plusieurs mois plus tard, j ai encore des images très nettes de certains passages. Les fuites d'eau, le perroquet, la cabane dans le jardin du Luxembourg notamment.
Le mur le kabyle etc... (je ne sais pas si tu l as lu) est à mon avis plus maitrisé et vraiment intéressant.
C'est un auteur que je vais suivre de près en tout cas.
à bientôt !


One More Blog in the Ghetto 28/09/2011 08:39



Hello Gridou.


Le mur, le kabyle et le marin, je ne l'ai pas encore lu, mais il est sur ma liste d'achats. Mais, ma PàL ayant pris une proportion déraisonnable (plus d'une centaine de
bouquins), je vais me retenir et attendre la sortie en poche.


Amitiés



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