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Jeunesse (Youth - 1898) de Joseph Conrad, traduit de l’anglais par G. Jean Aubry, révisé et annoté par Claude Noël Thomas et Sylvère Monod. Editions Gallimard, 1925, puis 1985 et 1993 pour la version révisée.
Fin du XIXe siècle. Assis avec des amis autour de quelques bouteilles, Marlow raconte les péripéties
de la première traversée qu’il fit en tant que lieutenant, vingt-deux ans plus tôt, sur un trois mâts, la Judée, vieux rafiot au bord de l’agonie devant transporter une cargaison de charbon de
Londres à Bangkok. A travers le récit de Marlow, tous vont retrouver le temps où, eux aussi, ils avaient vingt ans.
Cette nouvelle longue d’une soixante dizaine de pages est la première où apparaît Marlow, narrateur/alter ego de Conrad que l’on retrouvera ensuite dans les fameux Au cœur des ténèbres (In the heart of darkness, 1899) et Lord Jim (Id, 1900) puis, plus tardivement, dans Fortune (Chance, 1913). Et... ah, bon sang, que j’aime ça!
Parce que ce texte de Conrad, c’est tout simplement l’Aventure: on s’embarque avec un maigre paquetage pour une destination dont le nom recèle de mystères et excite l’imagination, presque chimérique alors (Bangkok), faisant fi de l’état de délabrement du bateau, le regard uniquement braqué vers l’avant, le cœur gonflé d’audace, fier de son nouveau statut (lieutenant), prêt à faire face à tout danger, à affronter tout péril avec fougue et détermination. Et des périls, autour de cette table, Marlow en a à nous faire partager, entre deux virils "Passez moi la bouteille" ponctuant sa narration. Car la vieille Judée avait enchaîné les mauvais coups: une furieuse tempête, des voies d’eau menaçant le navire de sombrer corps et biens, un incendie, une explosion... Et toutes ces infortunes, ces longues heures à s’accrocher au pont tant bien que mal et à pomper pour évacuer l’eau qui, à coup de déferlantes, menace de submerger le navire, ou à tenter de calfeutrer la moindre ouverture des cales dans lesquelles la poussière de charbon est entrée en combustion, ou à s’écorcher les mains sur les rames d’une chaloupe perdue au milieu de l’océan, tous ces moments où sa vie a été en jeu, le jeune Marlow les vécut comme des moments glorieux, exalté au fond de lui-même de se sentir, en ces instants, si intensément, si parfaitement vivant. "Ah! l’enchantement de la jeunesse. Ah! le feu de la jeunesse, plus éblouissant que les flammes du navire embrasé, et qui jette une lueur magique sur la terre immense et bondit avec audace jusqu’au ciel, (...)".
Le récit de Marlow donne aussi à ressentir la fraternité: cette traversée, à tous, du commandant au dernier des mousses en passant par le second, le cuistot et tous les hommes d’équipage, personnages rugueux qui "en ont vu" ou jeunes novices effrayés, unit leur destinée. Tous semblablement minuscules au cœur de l’immensité liquide, la fragilité de leur sort réclame l’impérieuse nécessité de pouvoir compter les uns sur les autres en toute confiance, de se solidariser pour faire front. Et le lecteur de partager ce même destin, de se sentir pleinement membre de cette confrérie héroïque au vocabulaire fait de bonnettes et de guindeau, de bossoirs et d’écoutillon, de pavois, de lisse, d’épontilles et autres saisines ou vergues, langage énigmatique, abscons au commun des mortels, simples "terriens" dont il ne fait désormais plus partie.
Au bout de l’aventure, au terme de ce voyage initiatique au souffle épique dont on sort tout à la fois épuisé mais bizarrement ragaillardi, comme empli d’une sève nouvelle, il y a la récompense: la découverte émerveillée d’un monde inconnu. "C’était là l’Orient des navigateurs d’autrefois, si vieux, si mystérieux, resplendissant et sombre, vivant et immuable, plein de dangers et de promesses."
Mais le Marlow qui fait ce récit à ses amis a aujourd’hui passé la quarantaine et dessous y court la puissante lame de fond d’une nostalgie qu’ils partagent tous; celle d’une époque de l’Histoire et d’un temps de leur propre histoire où l’horizon était sans limite et l’avenir une feuille blanche, celle d’un temps où leurs âmes avaient encore une vigueur et un enthousiasme à la mesure de ce futur vierge et infini. "(...) et je me souviens de ma jeunesse et du sentiment qui ne reviendra plus jamais – le sentiment que je pourrais durer à jamais, survivre à la mer, à la terre, à toute l’humanité; ce sentiment trompeur qui nous attire fallacieusement vers les joies, les périls, l’amour, les vains efforts – vers la mort; la conviction triomphante de la force, la chaleur de la vie dans une poignée de poussière, l’ardeur au cœur qui chaque année s’affaiblit, se refroidie, diminue et s’éteint – s’éteint trop tôt, trop tôt – avant la vie elle-même."
Cette chaleur de la vie, cette ardeur au cœur, avec ce texte, pour une petite heure, Conrad la rallume et la fait briller... Ah, bon sang, que j’aime ça!