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4 février 2012 6 04 /02 /février /2012 11:14

Je tue les enfants français dans les jardins (2011) de Marie Neuser. L’Ecailler - 2011.

 

Je-tue-les-enfants-francais-dans-les-jardins1Lisa Genovesi, une jeune professeur d’italien dans un collège marseillais, vit particulièrement mal son quotidien professionnel fait "d’insultes et de crachats". Cette situation de tension constante et de conflit ouvert, notamment avec certains élèves d’une classe de troisième, ne va faire que croître durant l’année scolaire, jusqu’à l’irréparable.

 

 

 

 

 

 

L’impression qui jaillit à la face du lecteur dès les premières pages de cet ouvrage -et qui ne se démentira pas tout du long- est qu’il a été écrit sous l’emprise d’une rancœur haineuse. L’auteure étant elle-même enseignante, tout son livre exhale la désillusion, le ressentiment, la colère à l’égard d’une réalité -d’une perception de la réalité- à mille lieux de ce qu’elle avait peut-être imaginé -fantasmé?- lors de son entrée en vocation. Si l’on accepte volontiers d’envisager que ce type d’émotions puisse être un puissant moteur à la création littéraire, ici, cela a entraîné une forme d’aveuglement par trop sélectif du réel sur lequel ce texte s’appuie et donné naissance à une œuvre manquant de distance vis-à-vis de son propos. De fait, ce livre navigue dans les eaux troubles entre le roman et le récit -voire le pamphlet-, et alors qu’il aurait pu être salutairement dérangeant, il donne à lire une vision du monde -et plus que simplement du monde de l’éducation publique- aux relents quelque peu nauséabonds.

Pourtant, on pourra en apprécier le travail d’écriture: ce court ouvrage composé de brefs chapitres -parfois même très brefs puisque pouvant n’être que d’une seule phrase- est écrit dans un style fluide, vivant, plaisant à la lecture, malgré quelques redîtes pas toujours utiles et une ou deux maladresses. On est moins indulgent en revanche concernant des effets de dramatisation plutôt faciles (lesdits chapitres d’une seule phrase) ou certains passages donnant une impression de ressassement redondant de la part du personnage central et où "ça n’avance pas". Entièrement à la première personne, c’est donc le regard ouvertement subjectif d’une jeune enseignante en italien qu’il nous propose; une vision que, sur le fond, il est difficile de partager.

D’emblée, dès l’entrée matinale de l'enseignante dans son collège, l’auteure cadre son texte: il n’y sera guère (euphémisme!) question d’enseignement, de transmission de savoirs; car c’est à un combat auquel nous sommes conviés d’assister (et peut-être même de prendre part); une lutte continue entre la jeune prof et ses élèves de la classe de troisième 2; elle, seule, contre tous; la culture (romaine) contre la barbarie (connotée? puisque plus spécifiquement incarnée par des Malik ou Adrami). Tout le livre ne fera que confirmer/enfoncer cette posture initiale.

Du côté de l’enseignante, ce récit/roman très égocentré fait une bonne part à l’auto apitoiement ("Que peut bien avoir fait un être humain pour mériter un sort pareil?"); au point que Lisa ira jusqu’à rapprocher sa situation de celle, telle que relatée par Primo Levi, des prisonniers de camp d’extermination (Hum...). Mais cette compassion envers soi-même ne trouve à aucun moment prise pour pourvoir s’étendre, même sous la forme galvaudée d’une simple tentative d’analyse purement intellectuelle, aux élèves: hormis le contrepoint peu subtil de Samira, la collégienne idéale malgré un contexte familial ultra rigide (collégienne qui, bien sûr, connaîtra un sort digne d’une victime expiatoire du Savoir...), à nul autre des personnages d’adolescents esquissés il n’est laissé la moindre chance. Présentés sans nuance, ils ne sont que d’un bloc; un déséquilibre qui affaiblit singulièrement la force du message de l’auteure.

La vocation de Lisa lui a été transmise par son père, lui-même professeur d’italien à une autre époque... une époque où, Marie Neuser nous chantant l’air du "c’était mieux avant" avec quelques accents un peu équivoques, l’enseignant était sujet de quasi vénération de la part de ses élèves qui étaient de bons fils de "paysans, petits commerçants, artisans." Hum, hum...

Mais aujourd’hui, Lisa est seule dans son combat. Peu d’autres membres de cette collectivité qu’est le corps enseignant nous sont présentés et ces personnages manquent d’épaisseur, étant au mieux plutôt indifférents, plus généralement dans le renoncement à toute ambition éducative. Ils ne lui sont d’aucun secours, chose plus vraie encore s’agissant de l’administration dont le seul représentant portraituré, le CPE est proche de la parodie. Quant au compagnon de Lisa, personnage qui n’est que culture (tendance plutôt bobo), il semble bizarrement peu réactif face à la situation d’extrême souffrance que nous dit vivre sa compagne.

L’adversaire de Lisa, c’est la troisième 2. On ne saura rien des probables autres classes à qui elle est chargée d’enseigner -qui auraient pourtant pu être l’occasion de proposer de la nuance, de la complexité dans sa vision des élèves-. Au plus est-il fait si succinctement allusion à une quatrième que l’on peut la considérer comme inexistante. Uniquement la troisième 2 donc, avec ses élèves... non, plutôt une meute menée par deux animaux sauvages (Malik et Adrami) s’en disputant le leadership, les autres, à une ou deux exceptions près, semblant une sorte de troupeau plutôt indistinct présentant une nature plus ovine. Il n’est donc définitivement pas question dans ce livre d’enseignement, pas même de dressage (à la limite...), mais de vaincre, terrasser, abattre des bêtes prêtes à la dévorer au moindre relâchement ("Mon inspecteur m’a dit il y a trois mois: N’essayer même pas de faire cours, Mademoiselle. Sauvez votre peau.") La sensibilité humaine face à la bestialité animale. L’humanité n’est décidément que d’un côté. C’est là que le bât blesse vraiment.

Car comme s’en servant d’un postulat, Marie Neuser balaie d’un revers de phrase méprisant toute velléité de recherche d’explication (ne parlons même pas de compréhension...) du comportement asocial, agressif, violent de ses élèves (du "(...) baratin sociologique à tendance marxiste (...)", vomit-elle). Nulle origine exogène n’est recevable, la source de l’attitude de ces jeunes ne peut être qu’endogène: le Mal leur serait donc intrinsèque, constitutif, peut-être même génétique (!). La preuve, l’auteure nous épargnant peu de choses, ils se livrent à la prostitution (avec une étonnante légèreté), au racket, aux violences familiales ou connaissent l’inceste et l’intégrisme religieux. Ce sont juste des animaux "nuisibles". Par conséquent, ce Mal, viscéral, il serait justifié de chercher à s’en débarrasser, de chercher à l’exterminer de manière radicale...

Impossible pour ma part d’avaler une telle conception "extrêmement décomplexée" et plutôt dans l’air du temps. Elle a trop le goût d’un manichéisme archaïque, rétrograde, et oblitère irrémédiablement la portée du discours de Marie Neuser.

Pourtant...

Pourtant je me suis laisser aller à imaginer qu’au lieu de s’achever sur acte de justice "charles bronsonnienne*" qui se veut peut-être provocateur, iconoclaste et/ou politiquement incorrect -mais que l’auteure a quand même pris soin d’emballer dans des prémisses moralement justifiables (?!?!) pas loin du "œil pour œil..." en n’ayant pas mégoté sur les moyens pour nous mettre de son côté- et qui délivre une promesse de type "vers un avenir radieux" (alors que cette fin marque en définitive la victoire de la barbarie qu’elle nous disait prétendre combattre!), l’auteure, se conformant au titre de son livre, nous ait offert une seconde partie qui aurait vu l’éclosion d’une Lisa en psycho teacher (cf. American psycho - Bret Easton Ellis - 1991) se lançant dans une éradication systématique et radicale, jusqu’à l’outrance, du "Mal" que sont les élèves. Le lecteur –moi en tout cas- aurait probablement pu accepter une telle échappée romanesque -car, pour le coup, l’ouvrage aurait ainsi basculé une bonne fois pour toute du côté du roman- d’autant plus recevable littérairement que certains éléments présents dans le livre, tels que la propension de Lisa à la réification des élèves ("des petites sculptures de merde") ou la récurrence (obsessionnelle?) de l’emploi des mots "propre" et "propreté", auraient pu rétrospectivement être perçus comme des signes avant-coureurs d’un terreau psychopathologique. L’outrance assumée de cette hypothétique seconde partie serait alors venu heureusement contrebalancer la caricature qu’est -à mes yeux- le texte de Marie Neuser; et aurait signifié cette prise de distance, ce recul qui lui fait défaut, devenant ainsi presque une hyperbole qui, paradoxalement, aurait plus subtilement amené le lecteur à une réflexion sur la réalité -que l’on est très loin de considérer comme idyllique- de l’Education Nationale.

Au final, malgré les qualités d’écrivain de Marie Neuser, la bâtardise de son texte entre récit et roman, son regard par trop partiel et partial, le manque de complexité chez les personnages de "méchants" (où est la leçon d’Alfred Hitchcock?) –sans parler des soubassements idéologiques qu’on est par moments tenté d’y voir- en sont des faiblesses rédhibitoires.

 

D'autres points de vue sur ce livre chez Moisson Noire, Black Novel, Du noir dans les veines, K-Libre ou Rayon Polar

 

* Cf  Un justicier dans la villeDeath wish - Michael Winner – 1974.

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One More Blog in the Ghetto - dans Littérature: Française
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commentaires

un passant 13/02/2012 16:41

Ton article me fait un peu penser à ce que j'ai pu lire au sujet du dernier Joncquet Ils sont votre épouvante...En tout cas ça ne donne pas trop envie.

One More Blog in the Ghetto 14/02/2012 08:43



Hello


Pas lu le Jonquet (peu lu cet auteur d'ailleurs... va falloir peut-être y remédier).


Je comprends que tu ne trouves pas ma chronique très incitative. Ceci dit, ce bouquin est quand même intéressant en ce qu'il révèle, comme je l'ai déjà dit, d'un courant de pensée plutôt à la
mode de nos jours.


Amitiés



gridou 06/02/2012 10:35

Voici un avis fort intéressant...
Je ne l'ai pas lu mais j'ai vu quelques avis dessus, plutôt positifs. Je vois tout à fait de quoi tu veux parler et j'irai probablement dans ton sens. Du coup, je n'ai pas très envie de le lire...

One More Blog in the Ghetto 11/02/2012 14:21



Merci Miss Gridou


Disons que c'est un livre dont on peut se dispenser mais qui donne quand même, à mon avis, une idée sur certains aspects de courants de pensée actuels.


Amitiés



yossarian 04/02/2012 18:30

Ce roman m'intrigue de plus en plus, tant pour son sujet que pour les réactions contrastées qu'il suscite. Va falloir que je le remonte dans ma PAL.

One More Blog in the Ghetto 05/02/2012 07:35



Hello camarade.


Je n'ai pas trop lu de réactions sur ce bouquin, hormis celles "liées" dans ma chronique. Va p'têt falloir que j'explore un peu plus la toile. Mais perso, j'avoue que je me suis contenu et j'ai
pas mal élagué dans le virulent avant de poster.


Ce bouquin se lit assez vite. Si tu le remontes dans ta PàL, je lirai volontiers tes éventuels commentaires (ou ton propre papier même, plutôt).


Amitiés



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