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12 décembre 2010 7 12 /12 /décembre /2010 14:43

Alger la Noire (2006), de Maurice Attia. Editions Babel noir 2006.

 

Alger-la-Noire_Maurice-Attia.jpgAlger, 1962. Deux gamins se rendent dans un commissariat de Bâb-el-Oued; ils ont trouvé deux cadavres sur une plage. L’inspecteur Paco Martinez et son collègue Maurice Choukroun découvrent sur les lieux les corps nus d’un jeune arabe et d’une jeune européenne blonde "dans la position du missionnaire". Le jeune homme a été tué d’une balle dans la nuque, la jeune fille d’une balle en plein cœur. Post-mortem, on a inscrit au couteau dans le dos du garçon le sigle de l’OAS, on l’a castré et placé son sexe dans la bouche. Mais pour les deux flics, ces crimes ont quelque chose qui ne colle pas avec ceux commis par l’organisation terroriste. Alors, dans une ville où les attentats et meurtres politiques sont quotidiens, et où, dans un pays en décomposition, les flics ont baissé les bras, Paco Martinez va s’obstiner seul à mener cette enquête qui va le conduire à explorer la face cachée et nauséabonde d’une riche famille de bourgeois algérois. Mais l’Histoire est en marche, qui va raviver la mémoire de sa propre histoire familiale et rendre bien dérisoires ses investigations.

 

Ce livre de Maurice Attia est de ces bons romans noirs qui, sous couvert de polar, nous donnent à lire quelque chose de bien plus ample que la simple résolution d’une intrigue policière. Usant comme bien d’autres avant lui du statut de flic de son personnage qui lui permet de l’introduire dans les différentes couches d’une société, c’est le sombre, tragique tableau, vécu de l’intérieur, des derniers soubresauts de la présence française en Algérie qu’il dépeint.

Cette réalité d’une société en pleine déliquescence, elle nous sera paradoxalement montrée à travers un héros qui la repousse: "En chemin, il m’a demandé si j’étais gaulliste. Non, je ne l’étais pas, ni pro-FLN, ni pro-OAS, ni rien. C’était bien mon problème. Je n’étais rien dans un pays où il fallait choisir son camp."

Refusant de prendre parti, refusant de regarder en face l’inéluctabilité de la fin de son univers, Paco Martinez va s’obstiner à mener son enquête, dans cette ville où les morts violentes sont pourtant "banalement" quotidiennes, comme s’il pouvait, en poursuivant son travail "comme avant", parvenir, avec cette illusoire tentative pour préserver son existence "d’avant", à maintenir encore debout un petit bout d’un monde qui s’écroule, qui n’existe déjà plus. Et faisant de son héros également un amoureux du cinéma, Maurice Attia nous rend plus encore chimérique cette illusion, comme si Paco était "dans son film". Cette obstination à poursuivre une quête futile, Paco en paiera le prix. 

Le roman de Maurice Attia est bâti en trois parties (avec en plus de brefs prologue et épilogue), chacune narrée à deux voix, celle de Paco Martinez et celle de quelqu’un qui lui est de plus en plus proche, de plus en plus chère: d’abord son collègue Maurice Choukroun, puis sa fiancée Irène et enfin sa grand-mère. A chaque fois, l’auteur nous rapproche ainsi un peu plus de son personnage. Et tandis que s’accroît notre proximité avec Paco, si l’histoire (l’enquête) avance, l’Histoire, elle, s’accélère, rattrapant finalement Paco. Elle le rattrapera en venant interférer dans ses investigations; elle le rattrapera en faisant de lui un acteur involontaire de son déroulement (Maurice Attia mêlant habilement réalité historique et invention romanesque pour apporter des explications fictionnelles à des faits réels demeurés mystérieux). Mais, bégayant aussi, l’Histoire rattrapera Paco en faisant remonter du passé la propre histoire de sa famille: face à la perspective d’un nouvel exil, la grand-mère de cet orphelin fils d’un résistant espagnol, qu’elle élevât seule, replongera dans le passé de l’histoire familiale de Paco, faisant ressurgir un "squelette du placard", une révélation qui sera un coup supplémentaire porté aux illusions de Paco.

A travers son héros, Maurice Attia va aussi nous parler des terribles répercussions des  "Evènements" sur la vie d’une frange –oubliée ?- des habitants de ce pays: "(...) Qui pouvait en vouloir à ces pauvres bougres de se battre pour garder leur territoire, de ne pas accepter un nouvel exil ? Logeant, la plupart, dans des petits appartements insalubres, ils n’avaient ni terres, ni biens immobiliers, ni entreprises. Maraîchers, petits commerçants, artisans ou employés au Gaz Lebon, à la CFRA, aux usines Bastos, dockers et petits voyous, ils n’avaient rien à voir avec ces grands propriétaires que la Métropole mettait en avant pour justifier l’autodétermination et l’abandon de cette colonie. Une poignée de grands bourgeois qui ne souffriraient pas de la perte de leurs propriétés, quoi qu’il arrive. Ils avaient déjà mis leur fortune à l’abri. (...) Et le million d’autres, tout ceux qui n’avaient rien, recevraient... trois fois rien. Ils allaient perdre l’inestimable, leurs racines, leurs repères, les odeurs, les amis, le climat, les temples du souvenir, écoles, lycées, terrains de foot, plages, bars, mairies, églises, synagogues, cimetières, les traces de l’enfance, la possibilité de voir l’univers se transformer au fil du temps, les immeubles se détruire et se construire, les enfants grandir, les parents vieillir, perdre le spectacle de la vie qui passe." L’exil, ils y seront pourtant contraints, vers un pays qui ne veut pas d’eux.

C’est à ceux-là que s’attache Maurice Attia, bien plus qu’aux riches bourgeois (dont on pourrait penser qu’il "charge un peu la barque" à travers le portrait particulièrement glauque de la famille Thévenot) ou aux gaullistes, aux barbouzes, à l’OAS ou au FLN. Il établira même un parallèle troublant entre le destin du jeune Thévenot, fils de "bonne" famille, et celui du fils d’un petit commerçant arabe acquis à la cause FLN, comme les renvoyant dos à dos.

Car en définitive, ce sont peut-être les "petites gens" les vrais héros de ce texte ? Et ce qui imprègne en profondeur ce livre, c’est la nostalgie -renforcée par sa structure en flash-back-, la mélancolie, l’inguérissable douleur de la perte, du désespoir, de l’abandon, du deuil qui, exprimés par Paco, seront leur lot à tous.

Pour finir, quelques -bien secondaires- réserves toutefois à cet excellent roman: une tournure de style parfois trop répétitive pour rendre compte des pensées de Choukroun ("Le vieux, il...", "Paco, il...", "La fille, elle...", "L’escalier, il...", etc.); trop d’inutiles -et un peu "gâcheuses" de surprise- fins de paragraphes en forme de flash fowards ("J’étais loin de penser que...", "Si j’avais su alors que..."); enfin, même si ce livre n’a rien d’un whodunnit et que son identité importe en définitive assez peu, trop de facilité pour le lecteur à découvrir –bien avant Paco- l’identité du flic véreux.

Mais ces quelques chipotages ne sont rien cependant au regard de la force de cet ouvrage, de l’originalité et de la puissance de son contexte historique, des sentiments profonds qu’il nous fait éprouver, ni de l’attachement ressenti  pour son personnage principal. S’agissant-là d’un premier volet d’une trilogie, on est immanquablement curieux de la suite de la destinée de Paco Martinez.

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commentaires

bruno 19/12/2010 21:24


Je vais tenter le coup, c'est promis! Par contre en relisant mon premier commentaire,c'est à se demander si j'avais fumé un morceau de moquette ou un vieux chichon mexicain pour avoir fait des
bourdes orthographiques aussi énormes! Alors on rajoutera un "S" à "romans noirs" et on substituera un "se" à "ce", histoire que je sauve la face! A cela je rajoute mes excuses, car j'ai du
heurter, à juste cause, les amoureux de notre belle langue! Mais que voulez vous, je tape très vite, trop vite, et j'oublie parfois de me relire!un vilain défaut ^^


One More Blog in the Ghetto 20/12/2010 06:52



N'étant pas infaillible en la matière, tu es tout excusé. Tant que cela reste compréhensible et ne tombe pas dans le langage (!) SMS...



bruno 16/12/2010 19:41


ce roman m'a l'air extrêmement interessant,surtout que les romans noir ce situant à cette époque et dans cette région là, je n'en ai jamais croisé jusqu'ici.


One More Blog in the Ghetto 16/12/2010 20:01



Exact, le contexte de ce roman est très original, mais ce n'est pas là sa seule qualité. Je te conseille de tenter le coup.



gridou 12/12/2010 19:26


un morceau d'histoire que je connais très peu...Un bonne occasion d'en savoir plus...


One More Blog in the Ghetto 14/12/2010 06:09



Oui, même si, bien sûr, ce n'est pas un livre d'histoire mais un roman, donc pas objectif. Mais justement, l'intérêt est là, la façon dont l'Histoire peut être vécue de l'intérieur. Et, à ma
connaissance, peu de romans sur cette période (peu -ou pas d'autre?-de polars en tout cas).



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