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13 février 2011 7 13 /02 /février /2011 09:42

Le dresseur d’insectes (Daudi trudsins – 2007) de Arni Thorarinsson, traduit de l’islandais par Eric Boury. Editions Métailié – 2008.

 

Le-dresseur-d-insectes_Arni-Thorarinsson.jpgIslande, fin des années 2000. Einar, le correspondant local du quotidien de Reykjavík "Le Journal du Soir" à Akuryri, une petite ville au nord de l’île, passe la nuit en compagnie de Joa, la photographe du journal, dans une maison abandonnée qu’on dit hantée afin d’écrire une série d’articles. Mais aucun revenant ne se manifeste dans cette vaste demeure qui doit prochainement être investie par une production hollywoodienne pour le tournage d’un film. Les principaux responsables et acteurs de cette production ont justement débarqué à Akuryri pour une première prise de contact, en profitant pour assister aux festivités qui s’y déroulent. En effet, ce week-end est celui de "La fête des commerçants", aussi appelé "Le Tout-en-un", trois jours de fête pour lesquels on vient de toute l’île, à l’instar de Gunnsa, la fille de 16 ans de Einar, et son petit copain Raggi, et qui occasionnent d’intenses beuveries, forte consommation de drogues diverses, sexualité débridée et agressions variées. Ainsi, un soir, Einar est-il informé par le commissaire Olafur Gisli qu’on a découvert derrière une discothèque une grande tache de sang dans laquelle se trouvent quelques touffes de cheveux blonds, mais pas de victime. Le même soir, Einar reçoit un nouvel appel d’une femme se disant medium, qui l’avait incité à se rendre dans la maison hantée la première fois, lui demandant instamment d’y retourner car "Pandora a ouvert la boîte". De retour sur les lieux avec Olafur Gisli, les deux hommes découvrent dans la baignoire le cadavre nu d’une jeune fille blonde assassinée. Tandis que le commissaire se lance dans l’enquête, Einar part à la recherche de cette mystérieuse medium qui se fait appeler Victoria et ne veut avoir aucun contact avec la police.

 

Ce livre est le deuxième de l’auteur (après Le temps de la sorcière) avec pour héros le journaliste Einar. Reconnaissons d’emblée à cette série au moins un mérite, celui de remettre à l’honneur un héros traditionnel du polar plutôt délaissé de nos jours: le journaliste (de fait, l’image de cette profession est aujourd’hui bien loin de celle qu’a laissée dans nos mémoires un Bogart par exemple...).

Cette situation présente toutefois ici un inconvénient, celui de mettre le héros un peu à l’extérieur, au bord de l’enquête pour meurtre et de contraindre l’auteur, pour que le lecteur, à travers Einar (le livre est écrit à la première personne), soit informé de l’avancée des investigations, à avoir recours à un système parfois un peu lassant, à savoir la multiplication des appels téléphoniques entre Einar et le commissaire (son "nounours", c’est-à-dire son informateur).

Autre point d’insatisfaction, le personnage de Einar, outre le fait qu’il soit ex-alcoolique et divorcé (bâillement), paraît encaisser les évènements avec un relatif détachement, (mais peut-être est-ce une caractéristique nécessaire au bon exercice de sa profession?), sensation de mise à distance émotionnelle qui du coup empêche le lecteur d’être lui-même vraiment touché par les histoires sordides qu’il découvre. Sans tomber dans le pathos larmoyant, on aurait ainsi aimé ressentir un peu plus profondément la douleur du vécu de Victoria par exemple. Et dans le même esprit, au sortir du livre, on peut avoir l’impression que toute cette histoire laisse le héros indemne, ne le marque pas, ne l’affecte en rien.

Mais bon, ces réserves –très surmontables pour le lecteur- étant posées, on a tout de même affaire ici à un bon polar assez intriguant et bien mené, et l’enquête de Einar parallèle à celle du commissaire offre son lot de situations plutôt prenantes. On le suivra notamment lors d’un séjour undercover dans un centre de désintoxication*, passage où l’on peut croire que le livre tourne au huis clos avec un nombre de suspects limités parmi lesquels se trouve nécessairement un assassin et qui aiguisera les penchants de détective amateur du lecteur (malgré l’apparition d’un certain nombre de nouveaux personnages dont les noms –islandais (!)- guère faciles à mémoriser feront parfois un peu s’y perdre).

Thorarinsson réussit plutôt bien d’ailleurs, dans l’ensemble, ses portraits de personnages: Victoria, cette clocharde qui se dit medium, revêche et sibylline, abîmée/démolie par la vie, vengeresse alcoolique mais cultivée; idem pour des personnages secondaires comme Gunnhildir, cette vieille femme en maison de retraite amateur de bonbons alcoolisés, ou Agust Örn, le jeune photographe intérimaire marxisant mal dans sa famille (problèmes familiaux qu'une intervention d'Einar règlera avec une facilité déconcertante et pour le moins peu crédible...).

A propos du personnage principal, outre le fait étoffant un peu sa personnalité qu’il se montre parfois limite en terme d’éthique (le compromis concernant la publication des photos prises par Agust Örn), on appréciera chez lui un trait contrebalançant logiquement le détachement signalé plus haut, son humour (chose plus qu’absente généralement des polars nordiques) qui nous vaut quelques scènes de sa vie personnelle réjouissantes, telle ce dîner avec une serveuse de bar où il apparaît que le fossé des générations peut être marqué par des divergences de goûts musicaux rédhibitoires à la naissance d’une relation amoureuse...

L’enquête policière/journalistique s’inclura évidemment dans un contexte plus large et parlera ainsi sans complaisance de ce comportement que l’on attribue volontiers aux nordiques consistant à plus que "se lâcher" lorsque l’occasion leur est offerte (ici le bien nommé week-end "Tout-en-un"), glissera quelques mots sur le racisme, traitera des malsaines et glauques relations qui peuvent se cacher derrière la porte de la cellule familiale, écornera (de façon assez convenue cependant) le miroir aux alouettes qu’est le rêve hollywoodien, et évoquera l’orientation "sensationnalisante/peoplelisante" de la presse ou le pouvoir des financiers qui multiplient dans des secteurs divers (et pouvant parfois entrer en conflit) leurs investissements.

Au final un roman loin de révolutionner le genre mais d’une lecture plaisante. Et puis on y lira aussi l’importance primordiale que la musique rock a pu prendre dans la vie d’un individu -en l’occurrence comment un concert des Kinks peut faire basculer une existence-, et du coup, le livre refermé, poussé par l'envie de réentendre la voix de Ray Davies, on ne manquera pas d'aller mettre sur sa platine Arthur or the decline and fall of the british empire (1969).

 

* Passage qui rappellera et donnera envie de voir ou revoir le film Shock corridor de Samuel Fuller (1963), film incidemment recommandé ici par la maison...

 

PS : Le défi de cette chronique: ne pas évoquer "l’autre islandais"...

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commentaires

cynic63 18/02/2011 08:54


Re-
Eh bien merci pour tes compliments concernant mes posts sur le court-métrage. Je referai un autre papier sur le festival, ou plutôt sur le genre lui-même car...je n'en dis pas plus...
Pour Arni, je pense que tu as raison: ça manque un peu d'épaisseur, en effet, mais je persiste à trouver cela lent également. C'est dommage car, outre les histoires qui sont bien écrites et bien
construites, il y aussi des passages qui ne manquent pas d'humour.
J'en profite (je fais long ce matin car quand je dors mal, je suis disert)pour signaler que je l'ai lu le dernier "de l'autre Islandais" et que je suis dans le "grand écrivain norvégien mais pas
Nesbo"...
A bientôt donc


One More Blog in the Ghetto 19/02/2011 20:46



Pour le nouvel Indridason (comme pour le nouveau Nesbo, le nouveau Pelecanos et le nouveau Camilleri - quatre de mes auteurs
favoris; quel début d'année, bon sang !!!), je me force à procéder à une réduction de Pàl avant de les acheter.


Ton "autre norvégien": Staalesen ? Frobenius ? Ibsen ? J'attends de lire la réponse dans une de tes prochaines chroniques.


Amitiés



Emma 17/02/2011 10:36


Mon ami est en train de lire et pour l'instant il a vraiment du mal à se mettre dedans !!!!


One More Blog in the Ghetto 18/02/2011 06:26



Bonjour Emma.


Sincèrement, j'ai trouvé, sans être enthousiaste, que ce n'est pas un mauvais polar. Peut-être un peu "léger", comme je le dis ci-dessus. Je ne sais pas si ton ami apprécie le sous-genre "polars
nordiques" ou s'il le découvre; si c'est le cas, qu'il essaie évidemment plutôt Indridason (merde, j'ai craqué, j'ai prononcé le nom de "l'autre islandais"!),
Nesbo (Norvège) ou le très connu Mankell.


Amitiés.



cynic63 17/02/2011 10:08


J'avais lu le premier de la série et, sans avoir détesté, je n'ai pas été emballé. Là, pour le coup, les critiques habituelles faites aux "Nordiques" me semblaient justifiées: ça traîne un peu en
longueur


One More Blog in the Ghetto 18/02/2011 06:19



Hello camarade!


Oui, je comprends. Pour moi, ce n'est pas tant un problème de lenteur que d'épaisseur, de profondeur, par rapport à d'autres "Nordiques". J'ai un peu plus aimé celui-ci que "Le temps de
la sorcière" (notamment le passage en centre de désintoxication), mais c'est vrai que Thorarinsson est moins "prenant" que... l'autre islandais. Mais cela reste du bon polar honnête.


Amitiés.


PS. Je n'ai pas laissé de commentaires, mais j'en profite ici pour te dire que j'ai bien apprécié tes chroniques concernant le festival de Clermont. Peut-être as-tu eu la chance d'y voir une
"oeuvre de jeunesse" de futurs grands réalisateurs?



gridou 15/02/2011 10:35


la partie "surnaturelle" avec les maison hantée revient par la suite ?


One More Blog in the Ghetto 16/02/2011 07:19



Hello Miss.


Non, pas du tout. Il n'y a pratiquement rien, dans ce roman, relevant du genre fantastique.


Amitiés



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