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4 novembre 2012 7 04 /11 /novembre /2012 17:45

Un requiem allemand (A german requiem – 1991) de Philip Kerr, traduit de l’anglais par Gilles Berton. Editions du Masque, 2008.

 

Un-requiem-allemand_Philip-Kerr.jpg1947. Berlin en ruines est toujours occupée par les alliés qui ont divisé la ville en quatre secteurs. Bernie Gunther, revenu de la guerre après avoir combattu sur le front de l’Est et été prisonnier dans un camp russe, y vivote grâce à sa femme Kirsten, serveuse dans un bar réservé aux soldats américains, et a repris son activité de détective privé. Après avoir rapidement réglé une affaire qui l’a conduit à l’Est de l’Allemagne et l’a contraint à tuer un soldat de l’Armée Rouge, il est contacté par le colonel Poroshin, des services secrets soviétiques. Celui-ci lui apprend qu’Emil Becker, un ancien collègue supérieur direct de Bernie à la Kriminalpolizei puis officier SS pendant la guerre, qui se livre aujourd’hui à de la contrebande, a été arrêté à Vienne et inculpé pour le meurtre d’un officier américain. Le colonel Poroshin se prétend persuadé qu’Emil Becker, à qui il dit devoir la vie, n’est pas l’assassin et propose à Bernie 5000 dollars pour qu’il mène sa propre enquête sur ce crime. Bernie, accablé depuis qu’il a découvert que sa femme obtenait de quoi ravitailler son foyer en offrant plus que ses talents de serveuse aux soldats américains, finit par accepter la proposition de Poroshin et part pour Vienne.

 

Faisant suite à L'été de cristal et à La pâle figure, Philip Kerr clôt avec Un requiem allemand sa trilogie berlinoise consacrée aux aventures de son détective privé Bernie Gunther[1].

C’est un Bernie plutôt mal en point que l’on retrouve dans ce troisième volet. Amaigri, blessé, tâchant de subsister par tous les moyens -y compris illégaux-, il est à l’image du Berlin que décrit Kerr, une ville dévastée et miséreuse ("Une dévastation à l’échelle wagnérienne") dont les habitants survivent mal grâce au marché noir, prêts à tout pour obtenir des armées d’occupation quelques denrées alimentaires et produits de base dont ces derniers disposent à foison et profitent, "(...) militaires en proie au désir sexuel le plus brutal, exacerber encore par le fait de se trouver en pays étranger, les poches bourrées de cigarettes et de chocolat, au milieu de femmes affamées." Kerr brosse un sombre tableau de l’attitude des occupants -en particulier des soldats russes- à l’égard des berlinois -et singulièrement des berlinoises-, occupants pour qui la notion d’alliés n’est plus qu’un souvenir et qui se tirent volontiers dans les pattes. L’Allemagne nazie vaincue, la coopération entre les vainqueurs se délite, les alliances se retournent et une nouvelle guerre -dite froide- s’installe.

Bernie débarque donc dans une Vienne au cœur de ce nouveau conflit en gestation; une Vienne découpée et dirigée elle aussi par les (ex) alliés mais qui a moins subi les dommages de la guerre que la capitale allemande; une Vienne "au sentimentalisme sirupeux" que Bernie n’apprécie guère et qui paraît volontiers s’exonérer de sa part de responsabilité dans l’avènement nazi. Là, son enquête va très vite l’immerger dans le monde grouillant et souterrain de cette guerre froide naissante, une guerre dans laquelle les espions ont pris le pas sur les militaires. Bernie va devoir naviguer à vue dans cet univers d’agents doubles, de manipulations, d’infiltrations, de retournements, d’organisations et réseaux secrets dont il ignore les codes. Car derrière le meurtre de l’officier américain et l’arrestation de Becker va se révéler une histoire de transferts d’archives secrètes -authentiques ou fabriquées-, nouvelles armes dans cette guerre qui ne dit pas encore son nom entre Russes et Américains et pour laquelle certains anciens dignitaires nazis ayant échappé à la justice, devenus précieux pions pour chaque camp, sont désormais objets de compromission, marquant la prééminence de la realpolitik sur la morale.

L’avancée de son enquête va amener un Bernie un peu déboussolé par le monde nouveau qui se met en place et dans lequel il est plongé ("(Avant) (...) je savais où j’allais et dans quel but. (...) Je savais où était le bien. Mais à présent, tout est flou (...)") à s’interroger sur lui-même, à regarder son passé et à prendre conscience de la culpabilité -qu’il réalise probablement partagée par une bonne part de la population allemande- qui le ronge: "Je n’avais rien dit, je n’avais pas levé le petit doigt contre les nazis." Ce sera là, dans cette plaie de sa conscience, qu’il trouvera le moteur pour mener à son terme ses investigations, poussé avant tout par la quête de sa propre rédemption.

La partie viennoise du roman, qui en occupe la plus grande part et qui, on l’aura compris, lorgne plus du côté du roman d’espionnage que du polar, est embrouillée à souhait et offre son lot de rebondissements. Mais elle ne parvient toutefois pas complètement à séduire, ayant un goût de déjà vu/déjà lu (et en mieux), même si l’on pourra y apprécier ça et là trilogie-berlinoise-philip-kerrquelques sarcastiques "viennoiseries" de la part de Bernie. Et au final, si Un requiem allemand a conservé dans sa forme le charme de cette écriture hardboiled imagée qui prête à sourire ("Il avait un tel accent bavarois que ses paroles semblaient surmontées d’un faux-col de mousse.") et qui redonne assez vite à Bernie ses traits archétypaux de privé tombeur de femmes et aux coups de poings faciles, et si Philip Kerr a parfaitement su y restituer l’ambiance désolée et les conditions de vie pitoyables d’un pays dévasté par la guerre, cette enquête/immersion dans l’environnement trouble, fallacieux et amoral des services secrets n’a toutefois pas cette tension, ce sentiment de constant danger qui flottait à la lecture des deux précédents volumes.

 

PS. En complément, on conseille de voir ou revoir La scandaleuse de Berlin (A foreign affair – 1948) de Billy Wilder, Berlin Express (Id – 1948) de Jacques Tourneur (dont on parlait Ici) et bien sûr Le troisième homme (The third man – 1949) de Carol Reed, film auquel Kerr se réfère explicitement au cours de son récit.

 

[1] Provisoirement, puisqu’il redonnera vie à son personnage quinze ans plus tard avec La mort, entre autre (The one from the other-2006) qui marquera le début d’une nouvelle série d’enquêtes.

 

Un autre point de vue sur ce roman chez Pol'Art Noir.

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commentaires

Tietie007 16/01/2013 09:10

Ah, j'ai acheté la trilogie berlinois pour ma compagne, il faudrait que je la lise.

One More Blog in the Ghetto 19/01/2013 09:09



Hello.


Effectivement, ça pourrait être une bonne idée.


Amicalement



gridou 06/11/2012 19:15

J'ai prévu de lire cette trilogie. Je l'ai achetée il y a plus d'un an en plus!! ( incroyable comme le temps passe vite)

One More Blog in the Ghetto 07/11/2012 12:04



Hello Gridou.


Et oui, le temps passe et les PàL grossissent. En tout cas, pour cette trilogie, ce n'est sans doute pas les polars les plus marquants de l'Histoire du genre, mais j'ai vraiment trouvé
intéressant et original son mélange Hard boiled + Allemagne nazie. Mériterait peut-être de remonter un peu dans ta PàL ?


Amicalement



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