Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
28 octobre 2012 7 28 /10 /octobre /2012 08:42

 

Soleil noir (2007) de Patrick Pécherot. Editions Gallimard, 2007.

 

Soleil-noir_Patrick-Pecherot.jpgFelix, un quinquagénaire au chômage, la vie à la dérive et le moral à plat, hérite du petit pavillon d’un vieil oncle décédé. A l’initiative de Simon, une rencontre de bar, braqueur en fin de parcours que les années de prison ont plus fatigué qu’assagi, cherchant à monter un ultime coup, la maison devient la parfaite planque pour organiser un braquage: sise dans une petite rue d’une bourgade du Nord lessivée par la crise économique, elle est sur le trajet quotidien d’un camion de transport de fonds. Avec Zamponi, un petit patron artisan amer, et Brandon, un jeune loubard des cités, toujours à fleur de peau et les oreilles obstruées en permanence par des écouteurs braillant du rap, ils s’y installent, se faisant passer pour une équipe d’ouvriers en charge du ravalement, pour mettre au point l’opération. Mais cette maison fut le lieu des vacances d’enfance de Félix et fait remonter par vagues à sa mémoire les souvenirs de ses jeunes années. Fouillant les archives de son oncle, il tombe sur de vieilles coupures de journaux évoquant le sort d’émigrés polonais venus travailler dans les mines locales des décennies plus tôt et découvre les traces d’une Anna dont son oncle ne lui avait jamais parlé et de qui il semble pourtant avoir été très proche. Félix se met à enquêter sur ce passé tandis qu’un soudain vent de revendications sociales des convoyeurs retarde au dernier moment l'accomplissement du braquage, revendications aux conséquences inattendues sur toute la ville.

 

Ce court roman de Patrick Pécherot n’a pas pour dessein de relater par le menu la planification minutieuse et super élaborée, puis l’exécution rigoureuse et pleine de sang-froid d’un hold-up. On est ici à mille lieues du gang hyper pro totalement focalisé sur un coup fabuleux, ayant plutôt affaire à une équipe hétéroclite de "bras cassés" à la concentration fluctuante; plus Le pigeon (I soliti ignoti, Mario Monicelli, 1958*) que Ocean’s eleven (Id, Steven Soderbergh, 2002), quoi! D’ailleurs, s’il en constitue l’un des fils conducteurs, le braquage n’est pas le cœur de ce roman.

Car conjointement, on suit un Félix assailli de bouffées de nostalgie se plonger dans des recherches historiques qui vont aboutir à l’exhumation d’un passé peu glorieux: l’expulsion en masse dans les années trente, suite à une grève, d’émigrés venus de l’Est de l’Europe travailler dans les houillères du Nord. Félix va surtout chercher à reconstituer le destin de l’une d’entre eux, Anna, une ouvrière agricole polonaise qui fut le grand amour contrarié de son oncle. Toutefois, ce n’est pas non plus dans cette quête d’une vérité enfouie par le temps que se trouve le centre de ce livre.

En sus, un imprévu -la grève des convoyeurs- va engendrer une transformation de la toile de fond: contraints d’ajourner la mise à exécution de leur braquage, Félix et ses comparses se mettent à fréquenter le petit bistrot local, acquérant rapidement le statut d’habitués. Puis les grévistes en viennent eux aussi à s’y rendre quotidiennement pour déjeuner. Et de fil en aiguille, la grève durant et attirant l’attention des média, ce troquet va devenir l’épicentre d’une revivification du petit bled délaissé d’une banlieue perdue -comme si, raccourci utopique, un mouvement social pouvait être à l’origine d’un retour de la vie-. Patrick Pécherot, entrecroisant ces fils narratifs -qui au final vont d’une certaine manière se rejoindre-, va multiplier les protagonistes; et c’est là que se trouve l’âme de ce roman: dans ses personnages.

En effet, par une suite de courts chapitres alternant sans vergogne narration à la première (s’agissant de Félix) ou à la troisième personne du singulier (pour tous les autres), outre les quatre braqueurs aux origines et aux trajectoires bien différentes, Pécherot fait intervenir toute une galerie de personnages: leurs complices, Manu, un ex boxeur déboussolé à la fidélité canine, et Maurice, un convoyeur qui ne rêve que d’une vie de tranquille de pêcheur à la ligne en Creuse; mais aussi les Pinto, vieux couple de tenanciers de bistrot à l’opposée du cliché de la beaufitude dont on affuble généralement volontiers ce type de commerçant; un trio de vieux facétieux -mémoires du bled- s’échappant chaque jour de leur maison de retraite (en taxi!) pour venir trouver dans le petit café un refuge pour y taper le carton et boire quelques coups; Léo, le pote d’enfance de Félix, prof d’histoire qui va l’aider sans ses recherches; Nosferatu, un bizarre vieillard malade et solitaire qui amoncelle des tonnes de rebuts -et donc de l’Histoire- dans sa maison; Julie, une jeune journaliste en CDD qui donnera l’occasion à Pécherot d’un coup de griffe aux média; un duo de flics -car, suite à une bévue, la police va finir par s’intéresser à ces "ouvriers"-,... Pécherot, n’hésitant pas à digresser, raconte un petit bout de l’histoire de chacun, leur donne à tous épaisseur et existence, accordant de l’attention à tous ces personnages plutôt malmenés par la vie et portant sur chacun un regard bienveillant, sans jugement moral, un regard qui fait de tous des êtres humains auxquels le lecteur va s’intéresser et s’attacher.

L’écriture de Pécherot paraît l’inscrire ici dans une certaine tradition du polar français: usant de phrases courtes au vocabulaire argotique et imagé -avec parfois un brin d’humour fataliste ("Quand les dés sont jetés, il faut les boire.")-, son style semble dans le courant d’une veine Simonin/Le Breton/Boudard (avec peut-être même une once de Dard), tandis que son propos fait plutôt songer à Daeninckx pour ce mélange présent/passé qui réveille l’Histoire sociale; et on lui trouvera aussi quelques senteurs simenoniennes -Simenon à qui il est explicitement fait allusion-.

Prenant pour prétexte un sujet rebattu, ce roman, malgré sa brièveté, brasse de multiples thèmes (la crise économique, la lutte des classes, la xénophobie, les cités, les média,...) sans jamais s’appesantir ni donner de leçons. Teinté de nostalgie et bourré de références à la culture populaire, il combine gestes désespérés et espoir d’une renaissance, et réussit en quelques mots simples à émouvoir le lecteur.

 

* Un chef d’œuvre!

 

D'autres points de vue sur ce roman chez Pol'Art Noir, Actu du Noir et Hannibal le Lecteur

Partager cet article

Repost 0

commentaires

ALEXANDRE CLEMENT 16/01/2013 07:54

C'est curieux parce que j'aime bien Pécherot, notamment ses pastiches de Léo Malet, mais "Soleil noir" pas trop. Mon préféré reste son dernier "L'homme à la carabine".

One More Blog in the Ghetto 19/01/2013 09:07



Hello Alexandre.


L'homme à la carabine est sur ma liste d'achat. Mais perso, n'ayant pour l'heure lu que trois romans de Pécherot, mon préféré demeure
Tranchecaille.


Amicalement



Bibliométrique 21/11/2012 17:21

Bonjour,
Patrick Pécherot a sa fiche sur le nouveau site consacré au noir/polar : bibliometrique.com. Je vous y invite. A bientôt.

Recherche

Archives