Partager l'article ! Les révoltés de l'an 1988: Sauvagerie (Running wild; 1988) de James Graham Ballard, traduit de l’anglais par Robert Louit. Edi ...
Sauvagerie (Running wild; 1988) de James Graham Ballard, traduit de l’anglais par Robert Louit. Editions Tristram, 2008 (Editions Belfond, 1992, sous le titre Le massacre de Pangbourne).
A la demande du Home Office, le docteur Richard Greville,
consultant psychiatre, reprend l’enquête pour l’heure dans une impasse sur le massacre de Pangbourne qui a eu lieu deux mois auparavant. Dans ce village/lotissement résidentiel composé d’une
dizaine de maisons et réservé aux cadres supérieurs, hyper sécurisé avec poste de garde à l’entrée et patrouilles cynophiles, ceint d’une clôture équipée d’alarmes et constamment sous
vidéosurveillance, le 25 juin 1988, aux alentours de huit heures du matin, en une vingtaine de minutes, tous les résidents adultes ainsi que leur personnel, soit trente-deux personnes, ont été
froidement assassinés et les treize enfants de ces familles ont disparu. Aidé du sergent Payne, Greville réexamine tous les éléments disponibles et parvient bientôt à une conclusion difficilement
acceptable.
Cette novella (à peine plus d’une centaine de pages) est racontée sous la forme du journal médico-légal -un regard qui se veut donc froid et objectif- du docteur Greville relatant son enquête sur le massacre. Comme ce dernier, le lecteur va d’abord prendre connaissance de tous les éléments amassés par les enquêteurs: vidéo du village filmée par la police après les meurtres, photos des familles résidentes, témoignages du personnel absent le jour du massacre, dernières images prises par les caméras de surveillance avant qu’elles ne soient coupées, le tout permettant à Greville -et au lecteur- de s’imprégner d’abord de l’ambiance qui régnait dans ce village en quasi autarcie. On découvre ainsi un lieu privilégié, pour privilégiés, où vivaient dans l’aisance des familles aimantes, à haut niveau intellectuel et haut niveau de revenus, dans "(...) les belles demeures (qui) dégageaient le parfum caractéristique de la satisfaction sans aspérités qui vient de la combinaison de l’argent et du bon goût."
Mais le docteur Greville ressent une impression dérangeante: "Il y a pourtant un côté aseptisé à Pangbourne Village, comme si ces directeurs généraux, ces financiers, ces magnats de la télé avaient réussi à débarrasser leur Parnasse privé de la moindre trace d’impureté et de désordre. Ici, même les feuilles emportées par le vent semblent avoir trop de liberté."
S’agissant du ou des responsable(s) du massacre et de l’enlèvement des enfants, nul indice n’offre la moindre piste à suivre. Toutefois, le lecteur un peu familier du moindre whodunit se forge dès les premières pages une conviction quant à l’identité des meurtriers; hypothèse que Ballard va également rapidement livrer parmi les diverses théories explicatives, plus ou moins extravagantes, envisagées par Scotland Yard qu’examine le docteur Greville. Et lorsque celui-ci se rend dans le village encore bouclé par la police pour y poser son œil de psychiatre, il y trouve des éléments qui l’amèneront vers une conclusion identique à celle, intuitive, du lecteur. Nous n’en sommes qu’à la moitié de l’ouvrage et le mystère de l’identité des assassins est déjà résolu. Un whodunit? Ce n’est définitivement pas à ce type de jeu que se livre Ballard.
Car les préoccupations de l’auteur se situent ailleurs, à rechercher plutôt du côté des causes profondes, initiales à l’origine d’un tel massacre. Mais que l’on ne s’y trompe pas: rien à voir avec une insipide genèse du genre germe "meurtriophile" planté dans l’enfance traumatisée d’un quelconque psycho killer ou autres banalités de cette espèce qui font encore florès dans certaine littérature. Non, Ballard, une fois encore, interroge plus fondamentalement la nature humaine et l’évolution de la société.
Sous cet angle, Sauvagerie recoupe une thématique qu’il a déjà abordée antérieurement (cf. I.G.H. - High rise, 1975): celle du barbare archaïque maintenu -plus ou moins- en sommeil en chacun de nous sous une couche de civilisation (tel le cerveau reptilien encore au cœur de notre encéphale) mais que les circonstances peuvent un jour amener à la lumière. Ici, la question posée semble être celle du devenir de cette part sombre et primitive, inhérente (indispensable?) à l’homme lorsque l’environnement ne lui offre plus aucune prise, plus aucun point d’appui pour s’exprimer. Selon Ballard, plonger un individu dans un "Alcatraz junior version affectueuse" où il ne serait sans cesse que valorisé peut s’assimiler à une forme de privation sensorielle niant le droit de cité de cette partie obscure constitutive de son humanité. "Privés de toute expression de soi, quand même la pulsion la plus rebelle était désamorcée par l’infinie patience (...), (ils) étaient pris dans une noria sans fin d’activités méritoires - et nulle part on n’a distribué éloges et encouragements, mérités ou non, plus généreusement qu’à Pangbourne Village." Et sans opposition, contre quoi se rebeller -et partant, comment se constituer soi-même-? "(...) suffoquant sous un manteau d’éloges et d’encouragements, ils étaient pris au piège dans un univers parfait. Dans une société totalement saine, la folie est la seule liberté." Cette folie, elle s’exprimera dans la reconstitution glaçante et méthodique des trente-deux meurtres auquel parviendra le docteur Greville que Ballard nous livrera par le menu.
Dans ce livre, incidemment, outre le fait que Ballard mettait déjà en scène un monde sous (vidéo)surveillance il y a plus d’une vingtaine d’années, l’amateur de l’œuvre de l’auteur pourra déceler les prémices d’un thème -les ghettos pour riches- qu’il développera ultérieurement dans son excellent -et plus que conseillé- roman Super-Cannes (id; 2000).
Au total, cette anticipation sociale où l’on sent poindre aussi une critique politique plus circonstancielle (écrite durant la période du délire ultralibéral tatchérien) n’est pas un des textes de tout premier plan de Ballard. Mais un texte de Ballard, même de second ordre, ça reste largement "le dessus du panier" en matière de littérature. Avec Sauvagerie, une fois de plus, l’écrivain prend à contre-pied, questionne, remet en cause des idées toutes faites; et une fois de plus, le lecteur ressort d’un texte de Ballard avec la tête pleine d’interrogations inédites.