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17 août 2010 2 17 /08 /août /2010 09:41

L'ennemi dans le miroir (Fjenden I Spejlet – 2004) de Leif Davidsen, traduit du danois par Monique Christiansen.

 

(Ce roman fait suite à "Le Danois serbe" qui mettait déjà en scène l'affrontement entre Per Toftlund et Vuk, mais les rappels durant le cours de la narration permettent de le lire indépendamment du précédent.)

 

l'ennemi dans le miroir leif davidsenQuelques années après sa mission danoise, Vuk, le tueur serbe, a refait sa vie aux USA. Il est devenu John Ericsson, guide dans le désert de la Death Valley pour riches touristes en mal de sensations et s'est fondu, avec femme et enfants, dans la banalité du mode de vie banlieusard américain. Mais le 11/09/2001 fait exploser son tranquille quotidien: toutes les forces de police américaines sont sur le pied de guerre et vérifient la situation des immigrés sur leur territoire. Vuk/John est arrêté et identifié. Pour le commissaire des services de renseignements de la police danoise Per Toftlund, le 11/09/2001 marque aussi un changement: il est placé à la tête d'une cellule spéciale des services secrets dont la mission est de collecter des informations sur les réseaux islamistes. Un jour, Per apprend l'arrestation de Vuk et attend alors avec un sentiment de vengeance son extradition au Danemark. Quelques temps après, c'est de la mort de Vuk -frustrante pour Per- lors d'une tentative d'évasion dont on informe Toftlund. En réalité, les services secrets américains considèrent Vuk comme très intéressant du fait de sa connaissance des milices islamistes acquise durant la guerre des Balkans et donc comme  pouvant leur être potentiellement -et secrètement- utile. Ainsi, Toftlund et Vuk se retrouvent tous deux impliqués dans la nouvelle guerre contre le terrorisme.

 

C'est un polar nordique; on y retrouve donc certaines de ce qui semblent être les caractéristiques de ce sous-genre: un récit qui avance très lentement, l'introspection des personnages principaux et le travail en équipe -aux membres bien caractérisés- des enquêteurs; et, évidemment, le flic ayant des problèmes de couple! Et on retrouve aussi, plus prégnante encore que dans les œuvres des autres auteurs de polars nordiques, la critique sociale vis à vis de la société danoise. Leif Davidsen n'épargne en effet ni les médias, ni les politiciens, ni les simples habitants du pays. Ainsi trouve-t-on dans la bouche de Vuk: "Ce sont des Danois, c'est tout. Ils préfèrent rester entre eux. Ils ne se sentent pas à l'aise avec les étrangers. Ça n'a rien à voir avec la couleur de leur peau. Ils ne s'intéressent pas beaucoup à ça. C'est tout ce qui va avec qui les gène. C'est surtout qu'ils préfèrent rester entre eux. Il faut être comme eux. C'est comme dans un village, tu sais. Si tu es comme les autres, ça peut être agréable. Mais si tu sors du troupeau, ça devient un enfer (...)."

Car le thème profond de ce polar où la date du crime est le 11/09/2001, le lieu du crime les Twin Towers et la victime plusieurs milliers de gens, ce sont les nouvelles tensions entre l'Occident et le monde musulman en découlant; et ce du point de vue des services secrets/politiciens des nations occidentales, mais aussi de celui des simples individus. C'est ainsi que Davidsen brosse par exemple le portrait de deux jeunes femmes danoises nées de l'émigration arabe aux trajectoires contraires: Aïcha d'une part, une collègue de Toftlund au mode de vie moderne à la danoise qui a suivi des études supérieures; Fatima d'autre part, voilée, soumise aux règles strictes d'un mode de vie plus traditionaliste et mariée à "un cousin"; deux situations de femmes entre deux mondes, subissant toutes deux une énorme pression de la part de membres de leur communauté (Aïcha se fait insulter par de jeunes arabes, elle est une déception pour son père; Fatima craint d'être vue en compagnie d'un homme autre que son mari), tout en étant confrontées au racisme ordinaire; deux femmes tiraillées entre leurs désirs et le sentiment de culpabilité.

Mais le roman de Davidsen reste un polar; un polar qui voit Vuk contraint de revenir au Danemark, relançant l'affrontement entre les deux hommes: Vuk le tueur et Toftlund le flic. Paradoxalement, l'auteur parvient à nous attacher au tueur serbe, personnage complexe, hanté par  le cauchemar de la guerre et le souvenir du massacre de sa famille, homme traqué toujours sur le qui-vive en quête d'une vie simple d'amour, mais soldat capable de maîtriser ses émotions et de tuer de sang-froid. Et à l'inverse, Per Toftlund est loin d'être donné comme sympathique, ancien nageur de combat accueillant avec satisfaction les augmentations des crédits alloués aux services de police et de surveillance par un gouvernement de droite fraîchement élu, homme brutal qui a du mal à rester maître de ses émotions et pourtant un flic compétent à l'esprit assez ouvert et père attentionné d'une petite fille. Durant tout le roman, on attend donc la confrontation entre les deux, mais le savoir-faire de Davidsen est tel que jusqu'à la fin, on ne sait si elle aura vraiment lieu et à l'avantage de qui elle tournera.

Malgré quelques pages dignes d'un guide touristique pour Hawaii ou Venise, ce polar sans véritable enquête réussit à tenir le lecteur. Leif Davidsen sait multiplier les regards sur un sujet délicat, parvient à donner à son roman de l'ampleur tout en restant toujours à l'échelle humaine et ne rechigne pas à se coltiner frontalement aux réalités d'aujourd'hui.

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