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23 décembre 2012 7 23 /12 /décembre /2012 10:22

 

Bois mort (Cypress Grove – 2003) de James Sallis, traduit de l’anglais (américain) par Stéphanie Estournet et Sean Seago. Editions Gallimard, 2006.

 

Bois-mort_James-Sallis_2.jpgTurner a été flic; puis taulard; puis thérapeute; puis... puis, fatigué du monde et surtout de lui-même, il s’est retiré s’installer pas très loin d’où il a passé son enfance, dans une baraque près d’un lac, aux alentours d’une petite bourgade du Tennessee où il ne se passe habituellement pas grand chose; et où tout se sait très vite. Un jour, le shérif local débarque chez lui pour faire connaissance, mais d’abord et avant tout pour faire appel à ses services: dans un lotissement inoccupé de la ville, un vagabond a été trouvé mort, attaché par des câbles à une espèce de treille, un pieu en pleine poitrine, et à ses côtés une sacoche contenant des lettres interceptées qui étaient destinées au maire. Dépassé par ce meurtre, le shérif embauche Turner comme consultant. Turner va se laisser aller à enquêter.

 

Bois mort est le premier volet d’une trilogie que Sallis a consacré au personnage de Turner. Contrairement au chroniqueur qui en entama la lecture par le deuxième volet (Cripple Creek, dont on causait ici), on conseille plutôt au lecteur potentiel une lecture du cycle dans l’ordre.

 

"Ah ouais! Un bouseux de shérif, largué face à un crime de psychopathe, qui demande l’aide d’un superflic qui s’est rangé mais qui, après avoir rechigné, va finir par se mettre à enquêter pour découvrir qu’un supertueur etc.; je vois le genre!", pourrait être tenté de se dire, à la lecture du résumé ci-dessus, l’amateur de polars ignorant des écrits de Sallis... et pourrait difficilement plus se fourvoyer; parce que ce genre de synopsis stéréotypé n’a rien à voir avec ce qu’est réellement ce roman de Sallis. Si enquête sur un crime il y a bien, elle n’occupe qu’un part restreinte de ce roman et est traitée de façon lâche, discontinue, ne donnant en rien lieu à des rebondissements ou coups de théâtre "haletants". Elle n’est que prétexte à une mise en situation de Turner et n’intéressera que de façon très secondaire le lecteur.

Car ce dont traite ce livre, c’est d’un homme, Turner, qui, progressivement, revient vers la vie. Constitué de brefs chapitres alternant moments présents -où l’enquête n’occupe même pas une place essentielle!- et flashes back où Turner revit de courtes séquences de son passé de flic en patrouille, de taulard, de thérapeute, il révèle par pièces un homme qui en a trop vu, en a trop fait; un ex flic pour lequel, contrairement à ce que tendent à nous faire gober nombre de films et romans, sortir son arme, user de son arme (comme il a été amené à le faire) n’est pas anodin; un vieux type, un "man of constant sorrow", dont les souvenirs sont pesants et qui cherchait à s’exiler du monde, et avant tout de lui-même: "Des années plus tard, Lonnie Bates me reprocherait de dépenser trop d’énergie à tenter de garder mes distances avec l’homme que j’avais été."

Cette thématique peut elle aussi sembler guère originale, voire rabâchée. Oui... mais non. Bois mort tient le lecteur de bout en bout, est d’un constant plaisir de lecture. Parce que la vérité n’est pas dans ce qui est raconté mais dans la manière dont cela l’est; tout tient dans la qualité de l’écriture de Sallis: une écriture sobre, sans pathos, sans analyse, elliptique parfois, qui expose avec brièveté des moments troubles de la vie passée de Turner non pas avec détachement -loin de là-, mais avec distance, histoires tragiques profondément marquantes à propos desquelles chacun pourra se risquer -ou non- à tirer une illusoire leçon. Sallis, lui, ne livre pas explicitement le ressenti du personnage, se garde de tout exhibitionnisme affectif ou de toute banale morale. Faisant appel à l’intelligence du lecteur, c’est par la simple description des actions, au simple comportement des personnages, à leurs paroles qu’entre les lignes l’émotion passe.

La qualité de partage de ce roman repose aussi dans l’art de Sallis, avec un grand sens du détail et des dialogues, pour faire exister tous les autres personnages aux yeux du lecteur, et donc de Turner; un regard marqué d’humanité, de l’acceptation élémentaire des gens comme ils sont. Et Turner d’en venir à s’impliquer doucement dans cette petite communauté (idéalisée?) qui vit encore avec certaines valeurs dépassées (ringardes?) telles que le sens de l’entraide, la solidarité: "En fait, j’étais en train de me demander si j’étais toujours aux Etats-Unis. Ceci ne pouvait pas être le même pays que celui que je voyais aux infos, dans les émissions de télé, les romans du moment. (...) Thoreau, Zarathoustra, le surhomme de Philip Wylie seul et impuissant au sommet de sa montagne –dans le monde d’aujourd’hui, ils seraient tous au courant des shows en compétition pour la grille de rentrée, ils connaîtraient le dernier créateur de mode en vogue, la dernière star adolescente préfabriquée. Mais des gens qui prennent soin des enfants de leurs amis comme si c’étaient les leurs? Un frère adolescent qui assume la responsabilité de l’enfant de sa sœur?". Turner ne pourra s’empêcher de prendre en considération ces gens; de ressentir. Et à l’image du traitement par Sallis de la relation toute personnelle que Turner noue avec le personnage féminin de Val, ce sera par des non-dits, tout en suggestion, avec réserve, retenue, que les choses prendront corps. Turner voulait échapper à la vie ("Tout à fait entre nous, dis-je au bout d’un moment, je ne suis pas sûr de réussir à me retrouver là-bas, que cela ait même été possible. Peut-être que tout ce que je faisais, c’était m’effacer."), mais celle-ci, que ce soit autour de lui ou en lui, est la plus forte: "J’étais venu ici pour m’absenter, (...), pour me retirer plus encore du monde. Au lieu de quoi, je le rejoignais."

Un roman qui démontre une fois de plus, -si besoin en était!-, que peu importe l’histoire racontée; tout se résume à comment la raconter. Sallis fait passer la complexité du monde par une écriture modeste; c’est souvent un signe de talent.

 

D'autres points de vue chez Noirs Desseins ou sur le Noir Bazar.

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