Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
30 avril 2011 6 30 /04 /avril /2011 19:11

Criple Creek (id – 2005) de James Sallis, traduit de l'anglais (américain) par Stéphanie Estournet & Sean Seago. Editions Gallimard - 2007.

 

Cripple-Creek_James-Sallis.jpgJohn Turner, ex-flic, ex-soldat dans le sud-est asiatique, ex-taulard, ex-psychologue, s'est installé dans un petit bled du Mississippi où il est depuis peu devenu shérif adjoint. Une nuit, son collègue Don Lee arrête une voiture pour excès de vitesse. Alors que cela ne devait donner lieu qu'à une simple contravention, le ton monte et Don Lee finit par embarquer le conducteur au poste. Une fois le type en cellule, Turner et Don Lee fouillent son véhicule et découvrent dans le coffre 200 000 dollars en billets. Le lendemain matin, arrivant pour prendre son poste, Turner trouve son collègue et June, la fille du shérif, assommés, et le conducteur envolé. Les premières investigations de Turner le ramènent à Memphis, ville où il fut flic et n'a pas laissé que des bons souvenirs. Très vite, son enquête met au jour l’implication d’une famille de la mafia locale et Turner règle rapidement –et plutôt radicalement- l’affaire. Mais la pègre n’a pas l’intention d’en rester là.

 

Cripple creek est le deuxième roman d'une trilogie de James Sallis consacré à John Tuner.

Disons-le d'emblée, si l’on souhaite lire un polar à l’intrigue complexe, une longue enquête alambiquée pleine de rebondissements qui tiendrait en haleine le lecteur, ce Sallis sera une déception. Ici, tout au contraire, les responsables de l’agression de June et Don Lee sont très rapidement identifiés et, à peine la moitié de ce court roman atteinte, châtiés. Si en revanche on cherche lire un très bon roman noir, ce Cripple Creek est alors un excellent choix.

Parce qu’en ce qui me concerne, même s’il pourrait s’agir ici d’une œuvre mineur de l’écrivain, en refermant le livre, j’ai eu le sentiment d’avoir découvert un auteur.

Sallis, c’est une écriture: directe, sèche (voir l’économie du style lors des quelques scènes de violence), avec un usage -parfois déroutant- de l’ellipse; une écriture behavioriste pour une histoire qui, bien que narrée à la première personne, ne donne lieu à aucun psychologisme, aucune introspection. Et le paradoxe est qu’en ne définissant ses personnages que par ce qu’ils disent ou font, Sallis parvient à leur donner une épaisseur, une réalité plus profonde encore. Sur aucun d’eux, que ce soit Turner, ceux qu’il côtoie ou ceux dont il se remémore la rencontre dans les nombreux passages évoquant à son passé de flic, de taulard ou de thérapeute, jamais aucun jugement n’est porté. Ils sont. C’est tout. Nul besoin d’explication à leurs comportements. Sallis nous donne à lire des faits bruts; au lecteur d’en tirer ce qu’il estime devoir l’être.

Pas d’analyse, pas de sentimentalisme non plus: jamais Sallis ne parle pas du ressenti de ses personnages -il ne nous dira rien par exemple de ce qu’éprouve Turner en retrouvant sa fille après de nombreuses années, ou apprenant la mort de son fils-. Ce qui n’empêche pas les émotions. Mais elles restent le secret des personnages. Au lecteur de les percevoir au travers des rapports qu'ils ont entre eux, au travers des comportements qu’ils ont les uns vis-à-vis des autres. Avec quelque chose qui tiendrait à la fois de la pudeur et du respect de l’intimité des gens, Sallis fait appel à l’intelligence émotive du lecteur; celui-ci lui en sait gré.

Turner nous raconte à la fois l’histoire en train de se dérouler -en en bousculant parfois la chronologie (ainsi le dernier chapitre laissera le lecteur stupéfait et l’amènera à revenir en arrière de quelques pages pour le resituer)- et nous livre des souvenirs. Et que ce soit en patrouillant comme flic, en faisant sa promenade dans la cour d’une prison ou en recevant ses patients, il en a vu; sans doute un peu trop. Il a croisé tout un échantillon d’êtres qui ne lui a laissé plus guère d’illusion sur la nature humaine; mais qui lui a aussi appris à se garder de tout jugement hâtif, tant il a pu se coltiner à la complexité des hommes. Ainsi a-t-il pu s’attacher à un "doux et vieil aveugle attendant d’être sanglé sur une table au nom de la justice, et l’injection de poisons qui arrêteront son cœur et ses poumons"... qui s’avère être un tueur d’enfants. Turner accepte les autres tels qu’ils se présentent. Et personne n’a à se justifier.

Turner s’est installé dans un petit bled à l’écart du bruit et de la fureur monde -croit-il-. Même s’il est trop lucide pour se laisser aller à se figurer qu’un tel désir pourrait avoir la moindre chance de prendre corps -contrairement à sa compagne Val qui le dira clairement-, lui aussi semble chercher à "revenir à des jours plus simples". "De retour dans ce monde, si étrange et familier à la fois, qu’était ma vie. Nulle trace de compréhension ou de révélation épiant à travers les lattes du plancher, la BO de mes journées vierge de tout hormis le fracas des souvenirs qui se mordent la queue. On se prend à souhaiter que les trois accords d’une chanson de Hank Williams qui remettraient tout en place". Comme la quête de l’harmonie d’un chimérique paradis perdu où le lion dormirait avec l’agneau –en l’occurrence l’homme avec l’opossum-, tout en ne s’abusant pas sur l’aspect illusoire d’une telle quête. Turner, en s’installant à l’écart du monde, veut peut-être se faire croire que l’on peut encore changer de vie, comme Val qui abandonne du jour au lendemain un emploi lucratif pour prendre la route en compagnie d’un guitariste et courir les festivals de musique roots. Pourtant, lorsqu’il se retrouve l’arme à la main, la sensation dans le creux de sa paume est immédiatement familière...

A travers la voix de Turner, Sallis fait vivre une petite communauté pour laquelle, en s’arrêtant parfois juste quelques lignes sur des riens qui font le quotidien des petites gens, il donne à chaque être, qu’il soit quincaillier ou serveuse, une existence; et tous paraissent compter, avoir de l’importance aux yeux des autres; des individus/individualités qui peuvent pourtant se rassembler en une expression collective, par exemple pour assister à l’enterrement d’un jeune garçon ou travailler à l’unisson pour rebâtir les bâtiments détruits d’un groupe fraîchement installé sur la colline. Mais sur ces choses-là (sur lesquelles on a parfois l’impression de sentir planer un petit quelque chose des films de John Ford) comme sur le reste, Sallis ne s’appesantit jamais. C’est encore une fois au lecteur...

L’ambiance du livre de Sallis réussit à être désabusée tout en parvenant à nous faire croire, par instants, que quelque chose qui pourrait avoir un petit air de bonheur est possible. Mais ce serait se leurrer, car, comme les tueurs à gages de la pègre revenant sans cesse, le monde ne se fait pas oublier. Car, en réalité, "(les jours étaient) - Plus simples uniquement parce que nous n’avions aucune idée de ce qui se passait."

Ajoutez à tout cela des références musicales et littéraires de fort bon aloi (Philip K Dick!), une légère odeur de James Crumley ou de James Lee Burke pour le contexte, et vous obtenez un livre qui n’a l’air de rien et cependant imprègne le lecteur; et lui donne illico l’envie de renouveler l’expérience de la lecture d’une oeuvre de James Sallis.

Partager cet article

Repost 0

commentaires

dj duclock 01/05/2011 11:46


C'est le seul Sallis que j'ai lu et il a fallu que je me force pour le terminer. "Cripple Creek" enfile ce qui devient des clichés/poncifs du roman noir ; de plus comme tu dis il n'explique rien
mais il précise que c'est parce qu'il n'y a rien à comprendre... que c'est trop compliqué la violence, la misère, les massacres... que le monde est ainsi fait. De plus le héros a cette fâcheuse
habitude de savoir qui sont les méchants et de leur régler leur compte (un peu comme ce que j'imagine être un épisode de Texas Walker Ranger) ; parce que si tout cela est trop compliqué pour être
expliqué, le héros, lui, sait qui sont les méchants et il leur tire fissa dessus.
Bon là je te donne mon avis en résumé, il y a un article dans L'Indic n°7 "Tourner en rond dans le noir" qui développe ma critique (il faudrait que je vois à le mettre en ligne un jour).
Ceci dit on m'a dit par ailleurs que "Cripple Creek" n'était pas un bon James Sallis et qu'il fallait que je retente la chose. Je vais retenter, un jour, parce qu'il y a un passage que j'ai trouvé
intéressant dans le livre.


One More Blog in the Ghetto 01/05/2011 17:28



Hello Dj/Fondu au noir.


Un avis divergent ? Toujours intéressant, ça.


Bon, si je reprends tes arguments:


1) Clichés/poncifs du roman noir? Je n'ai en rien ressenti cela et, même si c'était le cas, cela ne me gêne pas. De toutes façons, le nombre d'histoires possibles à raconter est limité (cf
Jung). Beaucoup est dans l'écriture. Et celle de Sallis m'a tout particulièrement plue.


2) Ne pas chercher à expliquer le monde ? Non, il nous le donne simplement à voir. C'est à toi de l'expliquer. Personnellement, je préfère qu'on me montre la complexité du monde sans m'en
pré-mâcher un mode d'emploi...


3) Pour ce qui est des "méchants" ? Leur rôle est, à mes yeux, largement symbolique (d'ailleurs, je crois qu'ils ne sont même pas décrits et occupent moins de lignes que la serveuse du bled).
Simplement peut-être une façon de symboliser l'illusion qu'est de croire possible de se retirer du monde, de son passé... Ils seraient comme une espèce de retour du refoulé, quoi.


Quoiqu'il en soit, je serais intéressé de lire ta critique plus développée, à l'occasion. Et on reparle de tout cela à notre prochaine lecture d'un Sallis.


Amitiés.



Bruno 01/05/2011 09:53


Quel billet ! du coup je me suis tourné vers mon étagère et arboré un grand sourire, il est bien là ! celui ci je me le mets de côté pour cet été ! J'avais beaucoup aimé "Bois mort" ( le dernier
Sallis que j'ai lu), celui ci devrait me plaire tout autant! Merci d'avoir donné envie!


One More Blog in the Ghetto 01/05/2011 11:25



Hello Bruno et merci.


Comme je le dis en réponse au commentaire précédent, "Bois mort" rejoindra -bientôt j'espère- ma PàL, dans laquelle il risque de ne pas rester longtemps.


Heureux pour ma part de d'avoir redonner l'envie de lire du Sallis et j'attends donc ta propre chronique.


Amitiés



Le vent sombre 01/05/2011 08:36


Bravo !

Que dire de plus ? Sallis est un auteur magnifique et exigeant pour le lecteur. C'est un passeur d'histoires, qui nous laisse libres de ce que nous allons pouvoir ressentir, et du livre que nous
allons pouvoir construire. Rien ne nous est donné à l'avance, ce qui en déroute plus d'un. Tout est à faire et c'est pourquoi on éprouve, devant ces écrits à la fois légers et lourds, le sentiment
de romans inépuisables.

Le cycle que Sallis consacre à Lew Griffin est encore un autre type d'expérience pour le lecteur, avec au contraire une sensation de trop plein labyrinthique.


One More Blog in the Ghetto 01/05/2011 11:20



Hello "Dark wind" et merci du compliment.


C'est grâce à des bloggers comme toi et autres posteurs de forum que j'ai eu envie de tenter du Sallis... que tous en soient remercier.


Dès que ma PàL aura retrouver un niveau "humain", j'ai la ferme intention de compléter la trilogie John Turner.


Merci pour l'info à propos du cycle Griffin. Je crois que je m'y aventurerai très probablement, mais dans un second temps.


Amitiés.



Recherche

Archives