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7 novembre 2010 7 07 /11 /novembre /2010 12:17

Le corbeau (1943), film de Henri-Georges Clouzot, avec Pierre Fresnay, Ginette Leclerc, Helena Manson, Pierre Larquey, Micheline Francey, Sylvie, Louis Seigner, Noël Roquevert.

 

Le-corbeau_HG-Clouzot.jpgSaint-Robin, une petite ville de province. Le docteur Germain, un médecin qui s’y est récemment installé, de retour à l’hôpital après une visite chez une patiente, trouve dans son courrier une lettre signée Le Corbeau le désignant comme un avorteur et comme amant de la jeune épouse de son collègue âgé Vorzet. Très vite, Germain constate que d’autres lettres anonymes du corbeau le prenant pour cible sont aussi parvenues à différentes personnalités de cette ville. Puis bientôt les lettres se multiplient et les révélations abjectes touchent de plus en plus d’habitants de la commune, engendrant une suspicion généralisée.

 

L’élément clef à avoir à l’esprit en regardant le film de Henri-Georges Clouzot est le contexte –la date- dans lequel il a été réalisé: 1943, c'est-à-dire en pleine occupation allemande. Car malgré sa trame policière, ce n’est pas vraiment à la projection d’un film relatant une enquête ayant pour but de découvrir qui est l’auteur de lettres anonymes à laquelle nous sommes conviés; l’aspect investigation est secondaire (d’ailleurs, les représentants de la police, à l’exception du substitut, n’y sont pas présents). Non, ce dont traite en réalité ce film, c’est de ces comportements humains plutôt vils qui se révèlent en certaines circonstances exceptionnelles; et plus spécifiquement, ici, -comme dans la réalité de la période trouble du tournage-, la délation –fleurissante à l’époque- et ses effets dramatiques sur la vie d’une communauté.

Les premiers plans nous donnent à voir ce qui semble être une paisible petite ville de province, une introduction qui paraît reproduire à dessein l’imagerie d’une France tranquille, provinciale et bucolique que répandait alors la propagande pétainiste. Mais dès la séquence suivante, avec l’apparition le docteur Germain les mains pleines de sang, Clouzot nous détrompe. Cette image de quiétude est fallacieuse et masque une autre réalité bien moins ragoûtante. Et ce que vont ensuite déclencher les lettres du corbeau sera le révélateur de cette autre France: un pays où les commérages, les soupçons, les dénonciations vont bon train, où chacun épie tout le monde; une atmosphère proche de la paranoïa généralisée.

Le climat de suspicion engendré par les lettres du corbeau va mettre en lumière l’hypocrisie à multiples facettes de chacun: tous les personnages principaux du film ont quelque chose à cacher (un lourd passé, une infirmité, l’usage de drogue, des malversations financières...). Le vernis de la respectabilité est écaillé par les révélations du corbeau et l’hypocrisie se révèle partagée tant par les édiles et notables de la ville, préoccupés essentiellement de voir vite mis un terme à ce scandale qui risque de mettre en péril leurs avantageuses positions et dès lors ne rechignant pas à l’usage de solutions expéditives (chasser Germain de la ville ou le piéger avec une fausse demande d’avortement) pour parvenir au retour rapide d’une tranquillité de surface, que par les "gens du peuple", prompts, derrière leur sourire, à gober le moindre ragot, ou, comme dans cette édifiante brève séquence dans le centre de tri postal, se déresponsabilisant commodément derrière leur hiérarchie ("Tant qu’on n’a pas d’ordre contraire...") pour justifier de poursuivre l’acheminement du courrier nauséabond vers leurs destinataires (comme ces lettres de dénonciation qui devaient bien passer par certaines mains avant de parvenir aux mairies, aux milices ou aux Kommandanturen, avec des conséquences funestes...).

Même les enfants ne sont pas épargnés, la courte scène où une fillette ment ouvertement à Germain au sujet de la lettre envolée dévoilant leur aptitude à la duplicité (Voir aussi le personnage ambigu de Rolande, la jeune adolescente écoutant aux portes.)

Et même le personnage principal du film, le docteur Germain, n’échappe pas à cette tare: homme froid et sec, distant, emmuré dans la rigidité de ses principes moraux,  il cédera pourtant à la tentation de la chair,  pour, le lendemain, balayer -dans un premier temps- cet épisode de faiblesse en une réaction réflexe typique de son rang social. Comme le lui dit le personnage interprété par Ginette Leclerc: Le-corbeau_Fresnay-Leclerc.jpg

" - Vous êtes ce qu’il y a de plus étranger à la vie.

– Un crétin ?

– Oh non ! Un bourgeois."

Cette hypocrisie généralisée éclate dans la très belle séquence de l’enterrement: une lettre du corbeau tombe de la couronne de fleurs posée à l’arrière du corbillard que suit la quasi-totalité des habitants de la ville. En une belle contre-plongée –la caméra positionnée à la place de la lettre-, Clouzot nous montre le cortège funèbre qui s’avance et s’ouvre en deux pour contourner la lettre tombée sur la route, tous chuchotant en regardant la missive sans qu’aucun n’ose la ramasser. Ce seront les enfants, en fin de cortège, qui le feront et l’ouvriront. Le corbeau enterrementCe courrier circulera ensuite de main en main afin que chacun se délecte de sa lecture et la foule, dans une unanime réaction digne de lemmings, y verra alors en Marie Corbin, l’infirmière vieille fille, un nouveau coupable à châtier. Suivra une scène où la pauvre femme terrorisée s’enfuit à travers les rues désertes, poursuivie par les voix vociférantes (réelles ou imaginaires) de la ville appelant à son lynchage. Avec leurs cadrages désaxés, les plans de cette scène de fuite matérialisent le dérèglement de toute la cité.

Ne se contentant pas de mettre au jour la bassesse dont peut être capable l’âme humaine, le film s’attaque également à l’ordre moral pétainiste: l’amour hors mariage, l’avortement, la drogue, sujets ô combien tabou pour cette morale, y sont ouvertement évoqués, comme un défi. Et dans un face à face fameux entre Pierre Fresnay et Pierre Larquay, le balancement d’une ampoule au bout de son fil les plongeant tantôt dans l’ombre, tantôt dans la lumière, représentera la dualité fondamentale de l’homme et sa morale parfois circonstanciée. Cet ordre moral du moment n’est qu’un leurre, le bien et le mal sont devenus des valeurs corrompues.

La réalisation de Clouzot rend parfaitement compte de l'état de tension permanente qui traverse la ville. Jamais l’attention du spectateur ne se relâche, mise au contraire sans cesse en condition de vigilance, sans que pour autant à aucun moment le réalisateur n’use de subterfuges de mise en scène (de montage par exemple) pour créer à bon compte des situations de suspense artificiel. A contrario, le fil conducteur du film est le docteur Germain, individu d’une telle rigidité, d’une telle froideur qu’il n’est pas permis au spectateur de s’identifier à lui. Et de fait, à travers le regard de Germain/Clouzot, c’est presque un œil d’entomologiste que l’on pose sur la ville et ses habitants.

A ajouter encore à propos de cette mise en scène l’influence, perceptible dans certains cadrages et par des éclairages accentuant les contrastes ou jouant avec les ombres, du cinéma expressionniste allemand, influence en parfaite adéquation avec le propos du film.

Mais Clouzot est également un excellent directeur d’acteurs. Et pour dire finalement un mot de ceux-ci, parfaits sont Pierre Fresnay, dans le rôle d’un docteur Germain à la raideur toute protestante, homme froid et sec emmuré dans ses principes et comme encore extérieur à cette communauté, n’en respectant guère les codes et usages, ou Ginette Leclerc en "fille facile" à la libre sensualité un peu vulgaire qui parviendra à sortir du rôle –et de sa chambre- dans lequel elle s’était d’elle-même enfermée, s’acceptant enfin, et qui fera revenir à l’humanité le docteur Germain. Le corbeau Fresnay-LarquayMais c’est Pierre Larquay qui "emporte le morceau", campant un savoureux docteur Vorzet au sourire bonhomme, au cynisme bon enfant et se posant en moralisateur fataliste de la nature humaine. Il faut aussi de mettre en avant la qualité des seconds rôles, que ce soit Helena Manson, le formidable Noël Roquevert, Louis Seigner ou tous les autres, personnages auxquels quelques scènes suffisent pour en percevoir l’épaisseur. En revanche, seule Micheline Francey, dans le rôle de l’assistante sociale épouse de Vorzet, donne peu de relief à son personnage de femme bourgeoisement mariée et frustrée

Quant à savoir qui, à la fin, parmi la galerie des personnages soupçonnables, est le corbeau ? Voilà bien une chose de peu d’importance.

Ce film à la vision particulièrement sombre de l’humanité est un chef d’œuvre noir du cinéma français.

 

Pour terminer, revenant sur le contexte de la réalisation de ce film, il est plaisant de constater qu’il a bénéficié d’un heureux paradoxe. Il a été produit par la Continental Films, une maison de production voulue par Goebbels pour faire renaître le cinéma français et l’utiliser à des fins de propagande. A la tête de cette société, il avait placé un allemand, Alfred Greven. Mais il s’avéra que ce Greven était avant tout amoureux du cinéma -notamment français- et que plus que tout, son ambition était de produire de bons films, quitte à "oublier" les directives de Goebbels à tel point que des résistants, des communistes ou des juifs, pour peu qu’ils aient du talent, travaillaient à la Continental, à condition que cela reste du domaine du non-dit. (C’est ainsi que cette firme produira, entre autres, des films de la qualité de Des inconnus dans la maison, L’assassin habite au 21 ou La main du diable.) Quant au paradoxe à propos du Corbeau, ce film clairement anti-pétainiste dépendant directement de l’autorité allemande, il ne fut pas soumis à la censure de Vichy.

 

En complément, on lira avec intérêt l’article de Pierre Billard Le Corbeau: histoire d'un chef d'oeuvre mal aimé du cinéma français  relatant l’origine et l’accueil public du film, mais aussi ses conséquences dramatiques, à la Libération, pour son réalisateur.

A lire encore le livre de Francis Courtade, Tendres ennemies – 100 ans de cinéma entre la France et Allemagne, dont une partie est consacrée la Continental Films.

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commentaires

cynic63 11/11/2010 09:04


Très bien: tout est dit. Un de mes films préférés: méchant, engagé sans être donneur de leçon, refusant le manichéisme. C'est absolument magistral dans la mise en scène, le jeu et l'analyse de
l'humain. Quelques passages d'anthologie comme la fuite de l'infirmière dans les rues, la lecture de la lettre par Germain dans la cour d'école avec comme bande-son les gamins qui récitent leurs
tables...Et j'en passe


One More Blog in the Ghetto 11/11/2010 18:07



Merci pour ce commentaire et content de voir que ce film est encore apprécié aujourd'hui.


Clouzot est un de mes metteurs en scène favoris, avec à son actif quelques autres films noirs -souvent bien noirs, même!- de très haut niveau (L'assassin habite au 21, Quai des Orfèvres, Le
salaire de la peur, Les diaboliques).


Le ciné français des années 40 - 50 en général a quelques pépites noires comme Le Corbeau qu'il est bon, je trouve, de se revoir périodiquement. Je pense en exhumer d'autres.



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