Partager l'article ! Un avenir radieux: Meurtre au 31e étage (Mord på 31:a våningen – 1964) de Per Wahlöö, traduit du suédois par Philippe Bouq ...
Meurtre au 31e étage (Mord på 31:a våningen – 1964) de Per Wahlöö, traduit du suédois par Philippe Bouquet & Joëlle Sanchez. Editions Le Mascaret – 1988, Editions Payot & Rivages – 2010.
La direction du trust qui
concentre toute l’édition de la presse du pays regroupée au sein d’un unique immense gratte-ciel dominant toute la métropole a reçu un courrier anonyme avertissant qu’une bombe a été placée dans
le bâtiment. Dépêché sur les lieux, le commissaire Jensen fait évacuer les quatre mille personnes travaillant dans l’immeuble sous couvert d’un exercice d’alerte incendie. A l’heure indiquée par
le message, aucune bombe n’explose. Les dirigeants du trust souhaitant une enquête rapide et discrète, Jensen se voit accorder une semaine par sa hiérarchie pour retrouver l’auteur de la missive.
Analysé, le papier utilisé par l’auteur de la lettre se révèle être particulièrement spécifique, fabriqué par le trust lui-même et utilisé uniquement pour les diplômes remis aux salariés quittant
l’entreprise. Jensen se retouve alors avec une liste d’une dizaine de suspects ayant tous récemment quitté le trust.
Per Wahlöö est surtout connu pour Le roman d’un crime, œuvre de dix ouvrages écrits en collaboration avec sa compagne Maj Sjöwall entre 1963 et 1975 et racontant les enquêtes du commissaire Beck et son équipe, œuvre -à la lecture indispensable- pouvant être considérée comme fondatrice du polar suédois. Mais il est aussi l’auteur de quelques romans en solo, dont ce Meurtre au 31e étage qui constitue le premier volet du diptyque consacré aux enquêtes du commissaire Peter Jensen.
L’impression d’évidence prégnante à la lecture de ce livre est que l’enquête policière que l’on y suit n’est que l’habillage, un peu sommaire, avec lequel Wahlöö a revêtu un propos plus ambitieux: jetant un regard critique sur la société suédoise de son époque, ce roman d’anticipation est en fait -comme tout bon roman d’anticipation- une mise en garde contre une possible dérive funeste de cette société. Car plus que de découvrir l’auteur de la lettre anonyme, c’est le monde imaginé par Wahlöö dans lequel prend place cette enquête qui en fait l’intérêt principal.
Ce contexte, c’est celui d’un pays du nord de l’Europe -dont le nom n’est jamais donné- régi par un système qui serait une sorte de 1984 mou, de fascisme soft. Chaque grand secteur de l’économie est entre les mains d’un trust ayant écrasé toute concurrence –et dont la rentabilité est bien évidemment le seul critère d’évaluation- et ayant des relations étroites avec le gouvernement; gouvernement qui dispose d’un Ministère de l’Information, qui, via le Ministère de la Santé, compose les plats, au choix restreint, proposés par les restaurants -plats produits par une entreprise ayant le monopole de ce marché-. L’Etat semble avoir éradiqué la criminalité et les préoccupations gouvernementales concernent en premier lieu les accidents de la route, les suicides (dont le taux élevé ne doit pas être divulgué) et l’alcoolisme -y compris domestique-, la répression de celui-ci paraissant constituer la tâche principale dévolue à la police ("Tous les bars et restaurants avaient une liaison directe avec le poste de police le plus proche.") Tout cela dans le seul dessein d’assurer le bonheur des citoyens, à l’image de ce qu’il en est pour la presse, milieu dans lequel se déroule l’enquête: "(Les journaux) s’adressent à la famille toute entière et s’efforcent d’être lisibles par tous, de ne pas susciter l’agressivité, le mécontentement ou l’inquiétude. Ils satisfont également le désir naturel de divertissement de chacun. Bref, ils concourent à la bonne entente nationale."
C’est donc la description d’un monde ne suscitant aucun remous, se voulant aseptisé, qui nous est proposé à lire; un univers gris, froid, mécanisé, géométrique, déprimé, dans lequel partis politiques et syndicats ont formé un grand consensus national pour gouverner, où toute velléité de contestation est phagocytée par le système (voir ce qui se passe justement au 31e étage), où l’opposition est inexistante, ne se manifestant qu’à titre individuel, notamment parmi les suspects qu’interrogent Jensen (qui ont une propension un peu étrange à spontanément se confier à lui...). L’un d’eux: "Tout est censuré: la nourriture que nous mangeons, les journaux que nous lisons, les programmes de télévision que nous regardons et les émissions de radio que nous écoutons. (...) Tout cela pour le bien des gens." Une dictature paternaliste.
Le sentiment de déshumanisation est renforcé par le fait qu’aucun personnage du roman n’a de nom, tous étant désignés uniquement par leur fonction –n’étant donc par-là considérés qu’en tant qu’éléments de production, rouages de l’économie-. Hormis Jensen.
Avec ce flic, Wahlöö a créé un personnage très loin de susciter la sympathie du lecteur: c’est un homme solitaire, particulièrement taciturne, serviteur méthodique, efficace et soumis du pouvoir en place. Toutefois, l’auteur livre par bribes des éléments qui épaississent son personnage central et laissent à penser que celui-ci est plus complexe qu’il n’y paraît d’abord: Jensen ne fait pas d’excès de zèle, mettant en garde certains des autres personnages qu’il croise ("Vous devriez faire attention à ce que vous dîtes."), souffre de troubles gastriques récurrents (symptôme physique à la libre interprétation du lecteur: est-il "ulcéré"? Il y a quelque chose qui, de façon permanente, "ne passe pas", qu’il "ne digère pas"?), participe de ce qui semble une hypocrisie généralisée (comme d’autres, il a une bouteille d’alcool cachée chez lui) et l’épilogue du roman viendra accentuer encore l’ambiguïté du personnage.
Quant au meurtre du titre? "Il s’agit d’un meurtre, un meurtre intellectuel (...). Le meurtre de bien des idées, de la réflexion, de la liberté d’expression. Le meurtre prémédité de tout un secteur culturel. Et pour la raison la plus vile: garantir aux lecteurs une paix de l’esprit qui leur permette d’avaler sans broncher tout ce dont on les gave. (...) Propager l’indifférence sans rencontrer d’obstacles (...)."
Enfin, l’écriture de Wahlöö est à l’unisson de son propos: un style simple, clair, sans fioritures, sans affect, factuel -"simenonien?"-.
Avec ce pseudo polar écrit dans les années soixante, Wahlöö a semblé vouloir dire que la recherche du consensus à tout prix peut porter en elle les germes de l’autoritarisme; et rappeler que grand est le pouvoir de manipulation des media. Cinquante ans plus tard, pas sûr que ce message ait totalement perdu de son acuité...
Le point de vue de Cynic63 sur ce roman sur Noirs Desseins.