Dimanche 25 décembre 2011 7 25 /12 /Déc /2011 10:25

Le Havre (2011) de Aki Kaurismaki, avec André Wilms, Kati Outinen, Jean-Pierre Daroussin, Blondin Miguel, Elina Salo, Evelyne Didi, Quoc-Dung Nguyen, Pierre Etaix, Jean-Pierre Léaud, Roberto Piazza.

 

Le-Havre_Aki-Kaurismaki_01.jpgMarcel Marx, ex écrivain sans succès ayant mené la vie de bohème à Paris, est  aujourd’hui cireur de chaussures ambulant au Havre. Il vivote honorablement avec sa femme Arletty et son chien Laïka dans une zone de la ville faite de petites cabanes accolées, entre un petit bistrot fréquenté uniquement  par de rares habitués et quelques minuscules commerces. Un midi, alors qu’il déjeune sur les marches du port, tandis qu’Arletty, gravement malade, a dû être hospitalisée, Marcel tombe sur un gamin noir d’une dizaine d’années qui se cache dans l’eau, derrière une poutrelle. C’est un clandestin venu du Congo et recherché par la police menée par l’inspecteur Monet. Marcel recueille l’enfant chez lui. Inébranlablement optimiste tant pour la santé de sa femme que pour l’avenir de l’enfant, il décide d’aider le gamin à passer à Londres pour y retrouver sa mère.

 

Dans une note d’intention, Aki Kaurismaki déclare: "Le cinéma européen ne traite pas beaucoup de l’aggravation continue de la crise économique, politique et surtout morale causée par la question non résolue des réfugiés. Le sort réservé aux extracommunautaires qui tentent de rentrer dans l’Union Européenne est variable et souvent indigne. Je n’ai pas de réponse à ce problème, mais il m’a paru important d’aborder ce sujet dans un film qui, à tous égards, est irréaliste."

Irréaliste, l’univers de Kaurismaki l’est sans doute (ou peut-être évoque-t-il un réalisme poétique?) Mais le réalisme n’est pas indispensable -et même au contraire parfois insuffisant- pour rendre compte de la réalité.

La réalité, il suffit à Kaurismaki d’un court plan de transbordement d’un énorme container pour nous en faire éprouver, horrifiés, ce qu’il peut en être du destin des immigrés clandestins. La réalité, elle fait de brutales irruptions dans ce film, lorsque les forces dîtes de l’ordre investissent au petit matin l’humble logis de Marcel pour une fouille virile, lorsque Marcel se rend dans un centre de rétention qui a tout de la maison d’arrêt ou lorsque le poste de télé du bistrot qu’il fréquente assidûment diffuse les images d’actualité de l’évacuation musclée de la "jungle" de Calais. Devant ces dernières images, le simple geste du pouce sur la télécommande de la patronne dudit troquet pour éteindre le poste, sans un mot, en dit alors assez pour nous faire partager le sentiment ressenti par la petite communauté des habitués du lieu.

Face à cette réalité trop souvent brutale, Marcel Marx, sorte d’intellectuel dévoyé volontaire pour se rapprocher du peuple à l’optimisme actif reçoit chaleur et humanité dans un petit coin du monde au look très années cinquante, oublié par la modernité; un petit village à l’intérieur de la ville où se réchauffe -à coups de petits verres de vin- une communauté cosmopolite composée d’autres losers (selon les critères en vigueur de nos jours) tels son collègue vietnamien -immigré illégal lui aussi-, une généreuse tenancière de bistrot à la clientèle plutôt démunie, une boulangère à l’échoppe minuscule plus souvent sur le pas de sa porte qu’en boutique, un astucieux épicier d’origine maghrébine ou quelques vieux rockers décatis ayant abandonné leurs instruments pour la fraternité d’un zinc. C’est ce monde, où la presque pauvreté n’empêche en rien la dignité, que Marcel retrouve quotidiennement, le soir, après avoir affronté celui hostile et froid du travail (voir le traitement qu’il subi de la part du boutiquier vendeurs de chaussures) dans un Le Havre gris; un petit monde qui est un havre à l’intérieur du Havre, où solidarité, partage et assistance sont les valeurs Le-Havre_Aki-Kaurismaki_02.jpgcommunes. Marcel Marx recueille chez lui l’enfant traqué naturellement, sans se poser aucune question, et lorsqu’il décidera de l’aider à passer à Londres, tous apporteront volontiers leur contribution à la réussite de son entreprise sans qu’il soit besoin de se dire quoi que ce soit, comme si cette solidarité allait de soi, leur était intrinsèque, constitutive (solidarité que l’on retrouvera dans le groupe de clandestins que Marcel rencontrera lors de son voyage à Calais, à la recherche de parents de l’enfant). Solidarité, partage, assistance, des valeurs que la survenue de l’enfant au sein de la petite communauté de Marcel révèlent simplement, sans qu’il soit besoin du moindre discours, comme des valeurs de résistance.

Ce propos simple, Kaurismaki le met en images avec un cinéma tendant à l’épure: une mise en scène essentiellement composée de plans fixes au cadrage élémentaire, un jeu des acteurs minimaliste, des dialogues semblant par instants plus récités que joués, parfois au bord de la naïveté (mais une naïveté qui parvient à nous dépouiller de notre carapace de cynisme et à laquelle on finit par adhérer, par vouloir y croire); un cinéma dégraissé pour montrer une humanité sans fard, à l’image des gros plans sur le visage ridé de Kati Outinen, un visage marqué, usé, raviné, qui ne l’empêche pourtant en rien d’être l’objet de l’amour de Marcel (à l’inverse des images "photoshopées " des magazines qui voudraient imposer à nos désirs des stéréotypes toujours plus impersonnels).

Dans Le Havre, on retrouve d’autres constantes du cinéma du finlandais: la prédominance des tons bleu ou vert, quelques clins d’œil furtifs à ses propres films antérieurs (la table à repasser, le chien...), éléments constitutifs de l’univers "kaurismakien" à l’instar de son Le Havre Aki Kaurismaki 03humour elliptique et saugrenu (mais qui peut aussi, en une image -le gros plan sur la première page d’un journal- régler leur sort aux médias), son goût assumé du mélodrame traité avec légèreté (oxymore ne pouvant s’appliquer qu’au cinéma de Kaurismaki) ou  son vieux fond provocateur (ses personnages, outre "l’incitation" tacite à la consommation d’alcool, sont des fumeurs en tous lieux et en toutes circonstances, y compris au mépris des injonctions légales) dont il saupoudre son film.

Et son goût pour la musique populaire, avec une bande-son hétéroclite où se rencontrent Damia et le blues roots; et bien sûr le rock’n’roll. Aki Kaurismaki connaît parfaitement sa géographie du rock. Ainsi, au même titre qu’il avait honoré Joe Strummer dans son film londonien (J’ai engagé un tueur / I hired a contract killer - 1991), c’est de la présence de Little Bob dont il nous gratifie ici. (Kaurismaki: "Le Havre est le Memphis français et Little Bob est l’Elvis de ce royaume.") Et c’est un plaisir sans mélange de voir un P’tit Bob au visage de vieille pomme flétrie, accompagné de desperados vieillissants du rock, montrer sur scène une vigueur qu’on voudrait croire éternelle durant les quelques minutes de concert que nous offre Kaurismaki, images respectueuses de cette musique, à mille lieux du filmage aux plans ultra-courts "clipo-pubesques" que l’on nous inflige généralement. Et c’est du rock’n’roll que viendra le salut!

Avec ce film enfin, Kaurismaki le cinéphile rend aussi hommage aux -à certains- cinémas français: celui de Marcel Carné et plus généralement au cinéma d’avant-guerre, celui de Pierre Etaix (que l’on retrouve avec plaisir dans un second rôle), celui de la Nouvelle Vague (Jean-Pierre Léaud), de Melville.

Le Havre, à contre-courant des canons normalisateurs hollywoodiens, est finalement un "feel good movie"; un de ces films dont on ressort avec une envie de croire à nouveau à d’improbables possibles. Ce film, exempt de tout blabla moralisateur, a pourtant quelque chose de l’acte de foi en l’humain. Kaurismaki l’homme du nord bourru veut  -une fois encore- nous faire croire (se faire croire?) en l’homme. Et il y parvient! Un film d’artisan qui Le Havre Aki Kaurismaki 05s’inscrit dignement dans cette internationale d’un cinéma continental prolétarien dans laquelle on aurait aussi envie d’inclure Guédiguian (et de fait, l’intégration de l’acteur "gédiguianesque" Jean-Pierre Daroussin -ici en flic malin au visage fermé mais qui....- dans la famille Kaurismaki paraît une évidence) ou Delépine & Kervern. Un film à l’optimisme désuet qui réchauffe le cœur.

 

PS : Pour le cas où il serait nécessaire de le rappeler, tous les films d’Aki Kaurismaki sont à voir et à revoir!

Par One More Blog in the Ghetto - Publié dans : Cinéma nordique
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