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Littérature: Polars hispaniques

Samedi 29 janvier 2011 6 29 /01 /Jan /2011 15:49

La vérité sur l’affaire Savolta (La verdad sobre el caso Savolta – 1976) de Eduardo Mendoza, traduit de l’espagnol par Jean-Marie Saint-Lu. Editions Flammarion – 1986.

 

La verite sur l'affaire Savolta Edouardo MendozaBarcelone, dans les années troublées suivant la Première Guerre Mondiale. Javier Miranda est un commis dans un tout petit cabinet d’avocat. Son patron, Cortabanyes, lui présente un jour Paul-André Lepprince, un jeune français arrivé quelques années auparavant à Barcelone qui s’est rapidement fait une place dans les milieux fortunés de la ville, parvenant au poste d’administrateur de la riche société Savolta. Javier devient l’assistant personnel de Lepprince qui, entre autres missions, lui confie périodiquement des enveloppes à aller remettre à des gros bras chargés de dissuader, à coups d’arguments "physiques", les syndicalistes trop actifs dans l’entreprise. Lepprince demande à Javier d’entrer en contact avec le journaliste anarchiste Pajarito de Soto à qui Lepprince, étrangement, propose d’ouvrir les portes de l’entreprise Savolta afin qu’il y fasse un rapport sur les conditions de travail. Mais une fois le compte-rendu de Pajarito de Soto achevé, Lepprince le détourne de son but initial apparent tandis que le journaliste meurt écrasé par une mystérieuse voiture une nuit en rentrant chez lui. Toutefois, celui-ci a eu le temps de poster une énigmatique lettre. Quelques jours plus tard, le soir de la Saint-Sylvestre, lors de la fastueuse réception donnée à son domicile, l’industriel Savolta est assassiné.

 

Ce roman est le premier publié de Eduardo Mendoza qui se fera connaître par la suite aussi par des polars déjantés ou des récits de Sf humoristiques*. Mais dans ce livre-ci, peu voire pas du tout de place pour l’humour.

Et ce d’abord parce qu’il se situe dans un contexte historique lourd où se mêlent mouvements ouvriers, mouvements anarchistes, mouvements d’indépendance de la Catalogne, réactions patronales radicales et répression policière brutale; et surtout la misère:

"A vrai dire, la situation du pays, en cette année 1919, était la pire que nous ayons jamais connue. Les usines fermaient, le chômage augmentait et les émigrants qui avaient abandonnés les campagnes affluaient en vagues noires vers une ville qui pouvait à peine nourrir ses enfants. Ces arrivants pullulaient dans les rues, affamés et fantasmagoriques, quelques-uns traînant derrière eux leurs pauvres effets dans des sacs, la plupart sans rien dans les mains, et mendiant du travail, un asile, à manger, du tabac, une aumône."

Mendoza nous emmène tantôt dans les quartiers pauvres de Barcelone, nous donnant à voir les conditions de vie miséreuses dans des maisons délabrées, dans les cabarets minables ou des petites boutiques où bouillonnent les revendications ouvrières et la contestation anarchiste, tantôt sur les hauteurs de la ville, dans de cossus bureaux ou d’immenses villas où se donnent les soirées d’opulence de la grande bourgeoisie et de la noblesse qui se sont enrichies grâce notamment à la Première Guerre Mondiale. L’un des intérêts de ce livre réside-là, nous plonger dans ces environnements au contraste extrême dont on  comprend évidemment qu’il constitue le terreau fertile qui engendrera, des années plus tard, la Guerre d’Espagne.

Cependant, la structure de ce roman peut en rendre l’abord quelque peu laborieux; en effet, il est constitué au départ de courts paragraphes qui varient sans cesse de point de vue et multiplient les bonds temporels: on sautera par exemple sans transition de la lecture d’un article de journal rédigé par Pajarito de Soto à la reproduction des déclarations de Javier Miranda devant un juge américain (en 1927, soit plusieurs années après la fin de l’histoire), puis à une narration à la première personne faite par Javier Miranda –elle-même assez décousue puisqu’on le suivra parfois en compagnie de Lepprince, parfois en compagnie de Pajarito de Soto (ou de sa femme...)-, en passant par des extraits des rapports de police rédigés par le commissaire Vasquez, chargé de l’enquête sur la mort de Savolta, par des passages consacrés à l’indicateur/mendiant/aliéné Nemesio Cabra Gomez qui était avec le journaliste Pajarito de Soto lors de la nuit qui lui fut fatale, ou par des séquences relatant des soirées fastueuses et rencontres mondaines de Lepprince et de riches industriels. Cette conception éclatée, si elle permet des rapprochements et tisse des liens entre diverses situations, déroute dans un premier temps, rendant difficile de percevoir la ligne directrice du roman.

Toutefois, cette architecture bousculée permet au lecteur d’en apprendre petit à petit plus sur les personnages que ce qu’ils veulent bien nous en livrer (Javier Miranda) ou que ce qu’ils en savent eux-mêmes les uns sur les autres; et de cette façon brosser des portraits plus complexes que ce qu’il y semble au premier abord: ainsi Javier Miranda apparaîtra-t-il au final comme autre chose que simplement ce bon garçon un peu naïf fasciné par Lepprince; ledit Lepprince pas uniquement comme un dandy désinvolte, sûr de lui et sans scrupules, arriviste, opportuniste et manipulateur; ou le commissaire Vasquez pas seulement comme un rouage obéissant de la machinerie policière.

Car les différentes pièces du puzzle vont s’agencer au fur et à mesure dans l’esprit du lecteur, tandis que l’éclatement de la narration se réduira peu à peu pour n’être plus que le récit à la première personne de Javier Miranda. Et l’on parvient alors, par étape, à reconstituer l’enchaînement des évènements, à attribuer à chacun son rôle possible dans cette "affaire Savolta" -et à soupçonner assez vite qui pourrait être à l’origine des différentes morts violentes-, avant que la fin du roman ne nous dévoile ce qui s’est réellement tramé derrière tout cela par des révélations qui réussiront à surprendre, exposant le rôle plus primordial que ce que l’on avait cru comprendre de certains acteurs de l’histoire...

Un roman qui au final vaut pour le rendu de son contexte historique et pour la galerie de personnages qu’il propose mais où, du point de vue du polardeux, l’aspect enquête amenant à la  "vérité sur l’affaire Savolta" est quelque peu secondaire.

 

* des lectures recommandées par le rédacteur de cette chronique..

Par One More Blog in the Ghetto - Publié dans : Littérature: Polars hispaniques
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Mardi 16 novembre 2010 2 16 /11 /Nov /2010 17:53

La mala espera (id – 2009), de Marcelo Lujan, traduit de l’espagnol (argentin) par Danielle Schramm, éditions Moisson Rouge 2010.

 

La-mala-espera_Marcelo-Lujan.JPGNene est un argentin d’une quarantaine d’années exilé à Madrid dans l’espoir d’y gagner de l’argent. Il partage un appartement avec Nicolas, un jeune étudiant propret issu d’un milieu friqué et survit en accomplissant quelques basses besognes pour Fangio, son chef au sein de l’agence, une organisation aux activités illégales. A la demande de Fangio, Nene rencontre Le Loup qui le charge d’un boulot: surveiller deux de ses employées albanaises gérant un bar à putes qui détournent du fric. Le Loup demande à Nene de se rendre le soir même au Menchevique, une boite où on lui précisera ce qu’il aura à faire. De retour chez lui, Nene tente, toujours en vain, de joindre Angie, bras droit de Fangio, avec qui il a subtilisé quatre kilos de cocaïne d’une livraison qu’il devait faire pour Fangio et qui doit lui remettre les cent cinquante mille euros lui revenant. Grâce à cet argent, Nene envisage de rentrer en Argentine. Consultant Messenger, Nene reçoit une énigmatique mise en garde d’un inconnu qui dit être son ange gardien. Le soir venu, il se rend comme convenu au Menchevique. La mise en garde prend alors tout son sens car Nene y tombe dans un traquenard: le détournement des quatre kilos de coke a provoqué des remous qui lui reviennent violemment en pleine figure.

 

Ecrit dans un style que l’on pourrait apparenter à du "langage pensé", ce roman est entièrement vécu à la première personne, à travers le regard (et surtout les pensées) de Nene, émigré dans l’illégalité, loser pas très malin, marginal et solitaire. Mais tout comme lui, qui passe beaucoup de temps à attendre (il le dit lui-même, la patience est la base de son job) -et donc à observer et à réfléchir-, le lecteur doit se montrer patient pour parvenir à pénétrer pleinement dans ce livre.

Car les longs paragraphes relatant l’écoulement des pensées de Nene, qui constituent l’essentiel de ce roman, peuvent, dans un premier temps, dérouter, voire rebuter le lecteur. Il aurait bien tort ! Petit à petit en effet, on se laisse emporter par ce flux de descriptions détaillées, d’associations d’idées, de digressions, de songes et de souvenirs qui traverse l’esprit de Nene et qui finit par nous attacher au personnage. On entre doucement dans la peau de Nene et tout comme lui, nous voilà embringués dans une histoire qui va bien vite nous dépasser. Nous avançons dans les ténèbres à la seule lueur de ce que Nene nous livre petit à petit de son passé et de ce que lui-même parvient à découvrir, à comprendre.

Les ténèbres, ce sont celles du Madrid sordide, brutal et impitoyable de la pègre; un Madrid de vols, de menaces, de chantages et de trafics; un Madrid où certains êtres humains ne sont que marchandises, exploités sans une once d’humanité (voir le terrible passage sur les jeunes putes roumaines); un Madrid noir dans lequel son statut de clandestin oblige Nene à la vigilance, à être attentif aux détails d’un environnement pouvant vite devenir dangereux et où, pour survivre, il obéit et se tait, conscient de la précarité de sa condition. Mais un Madrid sur lequel Nene, loin d’être une victime angélique, ne s’apitoie pas, ni sur lui, ni sur les autres; il s’est adapté, sachant lui aussi se dissimuler, mentir ou se montrer brutal s’il le faut.

Nene (comme l’auteur lui-même) est un exilé, situation de faiblesse et d’isolement qui rend plus vivaces les souvenirs du pays d’origine, de l’enfance, des bons moments avec les amis lointains. Nene nous fera aussi partagé tout cela avec une sensation proche parfois de la mélancolie.

Mais Marcelo Lujan n’en oublie pas pour autant la trame "polar" -même si elle n’est qu’un prétexte– de son récit. Tout au long du roman, par un détail, une réflexion ou à l’évocation des gens qu’il fréquente ou a fréquentés, Nene nous a donné des petits bouts d’information, autant d’éléments qui vont, in fine, s’imbriquer pour nous révéler le tableau final. Et lorsque la vérité sera dévoilée à Nene, l’histoire s’avérera d’une ampleur bien plus vaste, le surpassant largement et éclairant d’une nouvelle perspective le pauvre rôle qu’il y aura tenu; celui que nous avons été pendant plus de deux cent cinquante pages n’aura été qu’un pauvre pion un peu minable du bas de l’échelle, un ignorant un peu naïf manipulé par ceux qui auront tracé un bout de chemin d’une vie dont il se croyait le maître.

Au sortir de ce livre âpre, désenchanté -et presque paranoïaque-, on ressort avec le sentiment désabusé que, même si le jour se lève enfin, comme Nene, des choses de notre propre vie peuvent nous échapper et demeurer dans les ténèbres.

Par One More Blog in the Ghetto - Publié dans : Littérature: Polars hispaniques
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Lundi 9 août 2010 1 09 /08 /Août /2010 11:04

 

Aller simple (Camino de ida – 2007) de Carlos Salem, traduit de l'espagnol par Danielle Schramm.

 

aller simple carlos salemOctavio Rincòn, un fonctionnaire falot entre deux âges de la banlieue de Barcelone, et sa tyrannique et plantureuse épouse séjournent pour les vacances dans un hôtel de Marrakech. Au cours de la sieste de l'après-midi, la femme d'Octavio meurt. Craignant d'être accusé de meurtre, Octavio cache le corps sous le lit, puis se rend au bar de l'hôtel pour y éprouver un sentiment de liberté nouveau pour lui. Là, il fait la connaissance de Raùl Soldati, un argentin à la fois escroc, homme d'affaires sans affaire et révolutionnaire sans révolution, qui va l'entraîner dans une série de tribulations picaresques à travers l'Atlas marocain.

 

Le scénario de ce livre peut sembler banal au premier abord: c'est en effet celui, archi-vu/archi-lu, du type ordinaire, à la vie médiocre, qui, suite à un événement fortuit, échappe à ce qu'il était jusqu'alors et découvre la liberté de l'aventure -et partant se découvre lui-même-. Pourtant, avec cette trame rebattue, Carlos Salem parvient tout de même à nous séduire et à nous entraîner à la suite d'Octavio, et ce grâce à une écriture enlevée et un traitement original.

Le style de Salem, simple, est rapide, "cavalant". Sans pause, il nous emmène avec Octavio et ses comparses dans une succession de péripéties et de rencontres de plus en plus invraisemblables... que l'on va prendre pour argent comptant sans sourciller!

Car si, au départ, on veut bien croire aux premiers évènements qui arrivent à Octavio (la mort de sa femme, la soirée avec Soldati), au fur et à mesure du récit, ils se font de plus en plus irréalistes (à l'instar des résultats des matchs de cette coupe du monde de football qui passionne tout le monde et qui deviennent de plus en plus improbables, footballistiquement parlant). Un temps alors, on s'interroge sur "la réalité" de ce que vit Octavio (Ne serait-ce en fait qu'un rêve ou un fantasme? par exemple), mais très vite, bast! Qu'importe! Le talent de Carlos Salem est de parvenir à suspendre notre incrédulité, à ce que l'on en vienne à se moquer de la vraisemblance pour ressentir le plaisir simple et stimulant de se laisser embarquer dans cette aventure drolatique et farfelue, d'accepter que sa route croise des personnages saugrenus. Ainsi, le sexe d'Octavio acquiert-il soudain des proportions asiniennes? Octavio est-il poursuivi par un diplomate/trafiquant bolivien et ses sbires qui lui tombent dessus à tout bout de champ? Une jeune et jolie suédoise tombe-t-elle dès leur première rencontre immédiatement amoureuse d'Octavio? Se lie-t-il d'amitié et fera-t-il route avec Charly, un vieil hippy qui se révèle être Carlos Gardel, mort 80 ans auparavant, et qui s'est donné pour mission de débarrasser la terre d'un chanteur bien connu qui s'est permis de reprendre ses chansons? Leur périple les amène-t-il en plein désert sur un tournage de film sans pellicule, qui paraît durer depuis une éternité et devoir se poursuivre de toute éternité? Visiteront-ils un écrivain (Mowles, un nom qui en rappelle un autre...), promis au Prix Nobel, qui n'a jamais écrit une ligne et que des adorateurs viennent vénérer du monde entier?  Et bien, à tout cela: pourquoi pas ?!?! On prend le tout, ça et bien d'autres choses encore, on les accepte et on en redemande.

Mais derrière les tribulations ébouriffantes d'Octavio, Salem nous laisse entendre aussi deux ou trois choses un peu plus profondes: par exemple que la vie n'est qu'un aller simple et qu'il vaut peut-être donc mieux foncer droit devant, tout en tâchant de se débarrasser du nuage noir des regrets et de la culpabilité qui nous suit et empêche le soleil de nous atteindre (et de devenir celui que l'on est?); ou que les vrais artistes ne meurent jamais et ont le droit (le devoir?) de revenir se débarrasser des usurpateurs qui s'approprient leurs œuvres (tant il est vrai que de nos jours, les "repreneurs" de tubes d'antan sont légion qui se font une notoriété à bon compte – et engraissent des patrons de maison de disques peu regardants...).

Le roman de Carlos Salem est réjouissant et optimiste, et fait parfois songer à ceux, déjantés, d'Edouardo Mendoza. C'est un livre qui parle d'amour, d'aventure, de révolution, d'art et de football ; que demander de plus ?

 

PS: L'éditeur du roman de Salem, Moisson Rouge, a eu la très bonne idée de rééditer le meilleur roman de Robert Bloch, Le crépuscule des stars. N'hésitez pas à faire d'une pierre deux coups!

 

Par One More Blog in the Ghetto - Publié dans : Littérature: Polars hispaniques
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