La vérité sur l’affaire Savolta (La verdad sobre el caso Savolta – 1976) de Eduardo Mendoza, traduit de l’espagnol par Jean-Marie Saint-Lu. Editions Flammarion – 1986.
Barcelone, dans les années troublées suivant la Première Guerre Mondiale. Javier Miranda est un commis dans un tout petit cabinet d’avocat. Son patron, Cortabanyes, lui présente un jour
Paul-André Lepprince, un jeune français arrivé quelques années auparavant à Barcelone qui s’est rapidement fait une place dans les milieux fortunés de la ville, parvenant au poste
d’administrateur de la riche société Savolta. Javier devient l’assistant personnel de Lepprince qui, entre autres missions, lui confie périodiquement des enveloppes à aller remettre à des gros
bras chargés de dissuader, à coups d’arguments "physiques", les syndicalistes trop actifs dans l’entreprise. Lepprince demande à Javier d’entrer en contact avec le journaliste anarchiste Pajarito
de Soto à qui Lepprince, étrangement, propose d’ouvrir les portes de l’entreprise Savolta afin qu’il y fasse un rapport sur les conditions de travail. Mais une fois le compte-rendu de Pajarito de
Soto achevé, Lepprince le détourne de son but initial apparent tandis que le journaliste meurt écrasé par une mystérieuse voiture une nuit en rentrant chez lui. Toutefois, celui-ci a eu le temps
de poster une énigmatique lettre. Quelques jours plus tard, le soir de la Saint-Sylvestre, lors de la fastueuse réception donnée à son domicile, l’industriel Savolta est assassiné.
Ce roman est le premier publié de Eduardo Mendoza qui se fera connaître par la suite aussi par des polars déjantés ou des récits de Sf humoristiques*. Mais dans ce livre-ci, peu voire pas du tout de place pour l’humour.
Et ce d’abord parce qu’il se situe dans un contexte historique lourd où se mêlent mouvements ouvriers, mouvements anarchistes, mouvements d’indépendance de la Catalogne, réactions patronales radicales et répression policière brutale; et surtout la misère:
"A vrai dire, la situation du pays, en cette année 1919, était la pire que nous ayons jamais connue. Les usines fermaient, le chômage augmentait et les émigrants qui avaient abandonnés les campagnes affluaient en vagues noires vers une ville qui pouvait à peine nourrir ses enfants. Ces arrivants pullulaient dans les rues, affamés et fantasmagoriques, quelques-uns traînant derrière eux leurs pauvres effets dans des sacs, la plupart sans rien dans les mains, et mendiant du travail, un asile, à manger, du tabac, une aumône."
Mendoza nous emmène tantôt dans les quartiers pauvres de Barcelone, nous donnant à voir les conditions de vie miséreuses dans des maisons délabrées, dans les cabarets minables ou des petites boutiques où bouillonnent les revendications ouvrières et la contestation anarchiste, tantôt sur les hauteurs de la ville, dans de cossus bureaux ou d’immenses villas où se donnent les soirées d’opulence de la grande bourgeoisie et de la noblesse qui se sont enrichies grâce notamment à la Première Guerre Mondiale. L’un des intérêts de ce livre réside-là, nous plonger dans ces environnements au contraste extrême dont on comprend évidemment qu’il constitue le terreau fertile qui engendrera, des années plus tard, la Guerre d’Espagne.
Cependant, la structure de ce roman peut en rendre l’abord quelque peu laborieux; en effet, il est constitué au départ de courts paragraphes qui varient sans cesse de point de vue et multiplient les bonds temporels: on sautera par exemple sans transition de la lecture d’un article de journal rédigé par Pajarito de Soto à la reproduction des déclarations de Javier Miranda devant un juge américain (en 1927, soit plusieurs années après la fin de l’histoire), puis à une narration à la première personne faite par Javier Miranda –elle-même assez décousue puisqu’on le suivra parfois en compagnie de Lepprince, parfois en compagnie de Pajarito de Soto (ou de sa femme...)-, en passant par des extraits des rapports de police rédigés par le commissaire Vasquez, chargé de l’enquête sur la mort de Savolta, par des passages consacrés à l’indicateur/mendiant/aliéné Nemesio Cabra Gomez qui était avec le journaliste Pajarito de Soto lors de la nuit qui lui fut fatale, ou par des séquences relatant des soirées fastueuses et rencontres mondaines de Lepprince et de riches industriels. Cette conception éclatée, si elle permet des rapprochements et tisse des liens entre diverses situations, déroute dans un premier temps, rendant difficile de percevoir la ligne directrice du roman.
Toutefois, cette architecture bousculée permet au lecteur d’en apprendre petit à petit plus sur les personnages que ce qu’ils veulent bien nous en livrer (Javier Miranda) ou que ce qu’ils en savent eux-mêmes les uns sur les autres; et de cette façon brosser des portraits plus complexes que ce qu’il y semble au premier abord: ainsi Javier Miranda apparaîtra-t-il au final comme autre chose que simplement ce bon garçon un peu naïf fasciné par Lepprince; ledit Lepprince pas uniquement comme un dandy désinvolte, sûr de lui et sans scrupules, arriviste, opportuniste et manipulateur; ou le commissaire Vasquez pas seulement comme un rouage obéissant de la machinerie policière.
Car les différentes pièces du puzzle vont s’agencer au fur et à mesure dans l’esprit du lecteur, tandis que l’éclatement de la narration se réduira peu à peu pour n’être plus que le récit à la première personne de Javier Miranda. Et l’on parvient alors, par étape, à reconstituer l’enchaînement des évènements, à attribuer à chacun son rôle possible dans cette "affaire Savolta" -et à soupçonner assez vite qui pourrait être à l’origine des différentes morts violentes-, avant que la fin du roman ne nous dévoile ce qui s’est réellement tramé derrière tout cela par des révélations qui réussiront à surprendre, exposant le rôle plus primordial que ce que l’on avait cru comprendre de certains acteurs de l’histoire...
Un roman qui au final vaut pour le rendu de son contexte historique et pour la galerie de personnages qu’il propose mais où, du point de vue du polardeux, l’aspect enquête amenant à la "vérité sur l’affaire Savolta" est quelque peu secondaire.
* des lectures recommandées par le rédacteur de cette chronique..
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