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Cinéma asiatique

Lundi 7 mai 2012 1 07 /05 /Mai /2012 12:55

The chaser (Chugyeogia - 2008) de Na Hong-jin, avec Kim Yoon-seok, Ha Hung-woo, Seo Young.

 

The-chaser_01.jpgJoong-ho, viré de la police de Séoul pour corruption, dirige désormais un petit réseau de prostitution. Un soir, un client l’appelant pour une fille, il lui envoie Mi-jin. Mais ensuite, il s’aperçoit que les derniers chiffres du numéro de mobile de ce client identifient quelqu’un à qui il avait déjà fourni deux filles auparavant et qui toutes deux ont disparu depuis. Persuadé alors qu’on lui "vole" ses filles, il rappelle Mi-jin pour connaître le lieu de rendez-vous que lui a fixé le client et lui demande de lui envoyer un SMS avec l’adresse de celui-ci lorsqu’elle sera sur place. Mi-jin retrouve le client dans une petite rue discrète, un jeune homme qui la conduit ensuite chez lui. Là, prétextant un besoin naturelle, elle s’enferme dans la salle de bains et cherche à joindre Joong-ho, mais le réseau ne passe pas. Ce dernier, arrivant à l’endroit du rendez-vous, tombe sur la voiture de Mi-jin et, retrouvant ses réflexes de flic, commence à explorer le quartier à sa recherche. Pendant ce temps, Mi-jin est seule avec le jeune homme qui s’avère être un tueur psychopathe.

 

Un (ex-)flic en chasse d’un serial killer qu’il doit mettre hors d’état de nuire à temps avant que celui-ci ne massacre une jeune femme: voilà bien le synopsis d’une histoire déjà vue (ou lue) au bas mot six mille huit cent quarante-sept fois, non!? Et bien non, effectivement! Car sur la base de cette trame éculée, The chaser, s’il ne renouvelle pas le genre, le revitalise cependant, jouant avec ses conventions (hollywoodiennes), les pervertissant, les retournant, et parvient, dans ce cadre codifié, à être un film inattendu, surprenant.

Surprenant d’abord par la mécanique de son scénario: la traque "haletante" du tueur à laquelle on pourrait s’attendre au vu de son titre s’achève très vite; à peine un petit tiers du film écoulé que déjà Joong-ho l’a attrapé -suite à une coïncidence vraiment accidentelle- etThe chaser 03 tous deux sont au poste de police pour interrogatoire. Mais à partir de là, de malentendus en maladresses et comportements imprévus des différents protagonistes, Na Hong-jin va relancer son film, désarçonner le spectateur par un traitement inédit de séquences pourtant classiques (l’interrogatoire du psycho killer par un expert psychiatre de la police ou le sort -n’en disons pas plus- de Mi-jin "la jeune fille en détresse"), et le tenir en haleine durant toute l’heure et demie restante.

Les deux personnages principaux du film échappent aussi aux conventions: Yeong-min, le tueur, est un jeune homme on ne peut plus normal d’aspect, que rien ne distingue et ne possédant surtout pas cette retorse intelligence supérieure/cliché que masquerait son apparente banalité et à laquelle on a bien trop souvent droitThe chaser 04 ailleurs. A contrario, on aurait tendance à trouver ce tueur pas très malin, un peu stupide même et agissant plutôt instinctivement. Et lors des scènes, à la brutalité crue, où il est seul avec Mi-jin, pas non plus de sadisme grandiloquent, et il donne même plus l’impression qu’il s’agit simplement pour lui d’une tâche -presque d’un travail- qu’il doit accomplir. Et n’escomptez pas non plus avoir de ces analyses psychologisantes -et tellement rassurantes!- faisant découler d’un drame/traumatisme de son enfance les sources de son comportement psychopathique: l’unique interprétation avancée pour expliquer ses actes meurtriers est même au contraire tellement grossière qu’on serait tenter d’y voir un coup de griffe envers ces experts-profilers aux théories super élaborées dont on nous gave sur tant d’autres pellicules.

Identiquement, Joong-ho, l’ex-flic devenu proxénète –rien que cela, déjà!-, échappe à l’image du héros stéréotypé et rien en lui ne suscite a priori la sympathie: il exploite des filles et s’il ne les maltraite probablement pas trop (voire...), il est sans pitié, obligeant par exemple une Mi-jin alitée malade -qui en retour le désigne sous le nom de "L’ordure"- à "aller au turbin" malgré son état. Il est brutal et méprisant avec son assistant chargé de distribuer ses flyers -assistant que tout le long du film il appelle "Tête de nœud"- et se laisse volontiers aller à la violence (le tabassage auquel il se livre dans le commissariat démontant qu’il doit être coutumier du fait). PasThe-chaser_06.jpg question ici de cette antipathie de surface du lassant personnage hollywoodien de "gros-dur-qui-sous-ses-dehors-bourrus-etc". Non, Joong-ho est un salaud ordinaire dont la motivation est juste de récupérer ses filles pour faire tourner son business.

Cependant, jouant une fois encore avec les conventions, Na Hong-jin va amener Joong-ho à prendre en charge la fille de Mi-jin; et, sans -trop- insister sur des images à même de susciter des émotions faciles, révéler l’humanité de son personnage. Mais une humanité triviale, quasi instinctuelle, de celle inscrite dans les gènes de l’espèce. Partant, la course de Joong-ho pour sauver Mi-jin prendra une autre tournure, une autre valeur et le réalisateur réussira à nous faire adhérer à ce héros méprisable. Et, au fur et à mesure que se déroulera sa chasse dans les ruelles de Séoul, s’imposera le fait que ce n’est plus pour retrouver sa "propriété" que celui-ci se démène, mais qu’il court en réalité après sa propre rédemption: la bête que traque l’ex-flic pourri, c’est lui-même.

Au-delà du seul personnage de Joong-ho, Na Hong-jin dépeint aussi un tableau déplorable de la police. Les anciens collègues de Joong-ho sont d’une compétence médiocre, corrompus, violents et justifiant volontiers les moyens par la fin: ainsi l’attitude de tout le commissariat lors du tabassage de Yeong-min par Joong-ho ou ce gradé s’adressant à ses hommes: "On n’a pas de mandat alors d’ici midi, je veux des preuves quitte à en fabriquer, OK ?". Dans le même esprit, en quelques brèves scènes, Na Hong-jin montrera que cet "art" de l’arrangement avec la légalité monte jusqu’aux politiques pour qui les médias paraissent constituer laThe chaser 02 préoccupation principale. C’est donc plus globalement l’image d’une société sud-coréenne aux institutions minées que renvoie ce film, mais aussi une société déshumanisée, qui réifie les êtres humains, singulièrement les femmes qui ne sont plus qu’objets à prostituer ou à tuer.

Finalement, en plus de son contenu, le film de Na Hong-jin s’apprécie aussi pour sa forme: s’agissant pourtant d’un premier long métrage, il est d’une surprenante maîtrise dans sa réalisation, tant dans les scènes d’action pure -sans recherche du The chaser 05spectaculaire- ou celles dialoguées, que dans son rythme qui ne se relâche jamais, et, nous trimballant dans un Séoul nocturne entre avenues où les couleurs flashy des enseignes bavent et dégoulinent sur les trottoirs, et ruelles sombres et glauques semblant délaissées de la modernité, est d’une remarquable qualité photographique. Quant aux acteurs, au jeu très physique, ils sont tous d’une sobriété qui accentue encore la force de ce film.

Au final, The chaser est un film audacieux dans l’usage de recettes pourtant éculées, soufflant et essoufflant -éprouvant même par instants-. Plus qu’un banal thriller, il est à l’aune de ce qu’est le cinéma sud-coréen depuis une petite décennie: un cinéma qui paraît jouir d’une liberté, d’une énergie, d’une créativité qui ont désertées de longue date Hollywood.

Par One More Blog in the Ghetto - Publié dans : Cinéma asiatique - Communauté : Culture Polar
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Mardi 21 septembre 2010 2 21 /09 /Sep /2010 12:14

Poetry (Shi – 2010), film de Lee Chang-dong, avec Yun Jung-hee, Lee David, Kim Hira, Ahn Nae-sang.

Poetry Lee Chang-dongDans une petite ville de province de Corée du Sud, Mija élève seule son petit-fils adolescent, Wook, et travaille à temps partiel comme aide-ménagère pour un vieil homme riche et hémiplégique. Souffrant de fourmillements dans le bras et de pertes de mémoire, elle se rend en consultation dans une clinique où un médecin  l’enjoint d’aller faire des examens plus approfondis à Séoul (où, plus tard dans le film, lui sera diagnostiqué un Alzheimer). Au sortir de la clinique, elle assiste à la crise d’une femme en état de choc d’avoir perdu sa fille, une adolescente qui s’est suicidée en se jetant d’un pont dans le fleuve qui traverse la ville. De retour chez elle, Mija s’inscrit à un cours de poésie. Dinant ensuite avec son petit-fils, elle évoque la mort de la jeune fille qui était dans le même collège que lui; celui-ci déclare savoir à peine de qui il s’agit. A quelque temps de là, un inconnu aborde Mija et lui fait rencontrer un groupe d’hommes: ce sont les pères de cinq collégiens qui, avec Wook, ont pendant six mois régulièrement violé la jeune fille qui s’est donnée la mort. Le collège et la police étant prêts à étouffer le scandale, les parents envisagent un dédommagement financier pour la mère de la jeune fille et demande à Mija sa participation.


Avec un tel scénario, on imagine facilement l’indigeste mélo larmoyant, plein de violonnades dégoulinantes et de gros plans lourdingues qu’Hollywood aurait pu tirer. Lee Chang-dong, lui, nous propose l’inverse: un film (sans musique!) dont les maîtres mots seront dignité et élégance.

Cette élégance et cette dignité sont personnifiées par Mija, formidable Yun Jung-hee présente dans pratiquement toutes les scènes du film et qui le tient sur ses –frêles- épaules avec retenue et discrétion. Car, à l’image des simples mais toujours jolis vêtements qu’elle porte comme si soigner son apparence était une façon d’un peu embellir le monde, Mija est ô combien digne et élégante: elle encaisse les mauvais coups de la vie avec la décence, la délicatesse de n’en rien manifester, n’informant personne de sa maladie, ne s’apitoyant jamais sur son sort, comme si l’étalage de sa souffrance aux yeux du monde risquait d’enlaidir plus encore celui-ci.

Car le monde autour de Mija peut être laid, par son indifférence (l’attitude des passants observant la mère de la suicidée en crise ou la façon dont le médecin annonce sa maladie à Mija) et son cynique (les pères achetant le silence de la mère ou la description de la jeune suicidée: c’était une fille de paysans même pas belle). Mija est spectatrice de la cruauté du monde, et même si elle cherchera à comprendre comment Wook a pu faire une telle chose et tentera de lui faire éprouver, en pure perte, du remords, mais son regard ne juge pas (en est-elle seulement capable ?), ne s’arrête pas à cette laideur. C’est au contraire vers la recherche de la beauté du monde que se tourne Mija.

Cette quête de la beauté, elle la fait en prenant des cours de poésie. Là, elle va apprendre d’abord à simplement regarder, à prendre le temps de regarder, à prendre le temps de ressentir ces émotions qu’elle tentera ensuite de traduire en un poème. Ainsi, sa lutte discrète contre la maladie, contre la perte des mots qui s’effacent de sa mémoire, elle la mènera à travers la recherche de l’expression poétique; une autre façon de tenter d’embellir le monde.

L’élégance, elle est aussi dans la mise en scène de Lee Chong-deng: pas de gros plans, la caméra se tient toujours à distance respectueuse des personnages, non pas pour tenir le spectateur éloigné de l’émotion, mais simplement comme pour préserver, par tact, leur espace vital, ne pas s’introduire indécemment en eux, ne pas les juger: juste montrer.

Qualité d’une mise en scène, dont certaines images restent longtemps dans l’œil du spectateur (le vieil homme hémiplégique nu dans sa baignoire, Mija assise sur un rocher au bord du fleuve sous la pluie), mais aussi qualité d’un remarquable scénario (primé à juste titre) dont les éléments épars prennent toute leur cohérence dans un émouvant dénouement.

Au total, ce film, -optimiste ? (cf. vers la fin le plan rapide sur la vieille voisine de Mija)-, sans tapage ni révolte, distille avec retenue, des valeurs qui vont à contre-courant du cynisme, du jeunisme, de la course permanente, de l’étalage complaisant de son ego dérisoire et de l’ostentation clinquante qui prévalent aujourd’hui; il nous montre à l’opposée une femme éprouvant de la compassion, à la vieillesse assumée, discrète, qui prend le temps d’observer des choses simples et de se laisser distraire par leur beauté.

Sans jamais s’appesantir, ce film instille dès son début une émotion sourde au cœur du spectateur qui demeurera tout du long. Ce Poetry est l’une des plus belles choses qui puissent se voir sur les écrans français cette année.

http://photo.parismatch.com/media/photos2/3.-photos-culture/cinema/la-rentree-cinema/poetry/1946254-1-fre-FR/poetry_articlephoto.jpg


Old boy (Park Chan-wook – 2003); The host (Joon-ho Bong – 2006); The chaser (Na Hong-jin – 2008) ; Thirst (Park Chan-wook – 2009) ; Mother (Bong Joon-ho -2010); Breathless (Ik-June Yang – 2010) et donc Poetry, pour n’en citer que quelques uns ; depuis quelques années, le cinéma sud-coréen est décidément l’un des plus intéressants et variés du monde ; mais pourquoi les distributeurs français s’obstinent-ils à leur affubler des titres en anglais ?

Par One More Blog in the Ghetto - Publié dans : Cinéma asiatique
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