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15 mai 2011 7 15 /05 /mai /2011 08:56

Le repas des fauves (1964), un film de Christian-Jaque, avec Francis Blanche, Claude Rich, Claude Nicot, Dominique Paturel, France Anglade, Antonella Lualdi, Adolfo Marsillach et Boy Gobert.


Le-repas-de-fauves_Christian-Jaque.jpg1942, dans une petite ville de province. Victor, un jeune libraire, a invité quelques amis à dîner pour fêter les vingt-deux ans de sa femme Sophie: "le toubib", médecin de famille entre deux âges, Françoise, une jeune femme dont le mari est retenu prisonnier en Allemagne, Jean-Louis, revenu aveugle du front, et Claude, un jeune professeur de philosophie, chacun apportant en cadeau un petit quelque chose obtenu au marché noir. Ils s’apprêtent à passer à table quand des coups violents sont frappés à la porte, accompagnés de vociférations en allemand. Inquiet, Victor ouvre et se trouve face à Francis, l’oncle "farceur" de Sophie, qu’il n’avait pas convié à la soirée. Cet homme plutôt à l’aise grâce aux affaires qu’il fait avec l’occupant s’est invité de lui-même mais est venu les bras chargés de nombreuses denrées devenues rares provenant elles aussi du marché noir qui ne peuvent que réjouir les autres convives. Alors que le repas reprend, deux coups de feu retentissent soudain dans la rue. Et bientôt, un escadron de SS investit l’immeuble. Le capitaine Kaubach fait son entrée et informe les convives que deux officiers de la wehrmacht viennent d’être assassinés au pied de l’immeuble. En attendant l’éventuelle arrestation des coupables, l’officier veut vingt otages, deux par appartement. Il leur laisse le soin de les désigner parmi eux. S’ils s’y refusent, ils seront alors tous les sept pris comme otages. Durant l’heure qui suit, le repas de fête se transforme en lutte pour survivre.

 

Voilà un film bancal; possédant de gros atouts mais ne tenant pas toutes ses promesses.

La situation initiale est, d’un point de vue dramatique, très forte: deux, parmi sept amis, doivent être sacrifiés pour sauver les cinq autres; une situation à même d’amener le spectateur à s’interroger sur lui-même et ses éventuelles propres réactions en une telle circonstance. En termes de dramaturgie, tandis que s’écoule le délai accordé par Kaubach, on pourrait donc s’attendre à une montée en tension engendrant des antagonismes, des révélations sordides des uns sur les autres, des règlements de comptes un peu abjects (quelque chose à la Festen de Thomas Vinterberg – 1998)... qui n’ont pas lieu; les quelques aveux de mauvaise conduite que se lancent à la figure Françoise, Sophie et Jean-Louis vers la fin de film tombant plutôt à plat. On a le sentiment qu’il y avait-là pourtant matière à montrer comment peut se craqueler le vernis de civilisation pour que se révèle le barbare mis en sommeil en chacun -ce qui aurait rendu l’issue du film plus désabusée encore sur la nature humaine que ce qu’elle est-. Non, tout son long, il se borne à osciller entre montées dramatiques à chaque nouvelle idée d’un convive pour tenter de se tirer de ce guêpier et redescentes suite à l’échec de cette idée. Dommage.

Cinématographiquement parlant, c’est du théâtre filmé, avec unité de lieu et de temps. Le film est un quasi huis clos se déroulant presque entièrement dans la salle à manger de Victor où tous sont confinés. Ici encore, si la réalisation (malgré quelques coups de zoom malvenus, quelques effets faciles de dramatisation et quelques plans brefs assez maladroits) et la direction d’acteurs de Christian-Jaque –et le scénario- sont suffisamment inventives pour maintenir l’attention du spectateur dans ce dispositif Le repas des fauves 03pourtant très restrictif en termes de possibilités de mise en scène, le cinéaste ne parvient malheureusement pas cependant à nous transmettre une impression de claustrophobie, d’étouffement qui aurait pourtant exacerbé la tension dans ce contexte particulièrement anxiogène. Dommage, une fois encore.

Théâtre filmé, et partant importance prépondérante des acteurs. Et là, tous jouent pas dans la même catégorie: Dominique Paturel/Jean-Louis, en ex-soldat revenu handicapé du front, n’a ni l’amertume, ni la rancœur convaincantes, semblant même parfois absent du film; l’interprétation de Claude Nicot fait de Victor un être trop falot, de peu d’épaisseur (à tel point qu’on en vient à s’interroger sur la séquence préliminaire du film, à savoir si elle n’a pas été tournée a posteriori pour essayer de donner un peu de volume à son personnage avec une scène qui, paradoxalement, a pour effet contradictoire d’en ôter du mystère), guère convaincant non plus dans les moments les plus tendus; France Anglade/Sophie campe une jeunette un peu nunuche –à dessein?- qui paraît bien trop n’avoir pas conscience du risque mortifère qu’elle court; idem pour Antonella Lualdi/Françoise, pourtant femme "de tête", dont on se demande parfois si elle est vraiment concernée par ce drame; et Adolfo Marsillach/le toubib, dès l’apparition du tonton Francis, ne semble plus qu’un ersatz du personnage interprété par Francis Blanche. Ce dernier en revanche domine –malgré sa petite taille- largement la distribution. Cet acteur sous-estimé incarne ici impeccablement un personnage veule, lâche, manipulateur Le repas des fauves 02qui ne recule devant aucune indignité, ne répugne à aucune vilénie. Il est sans conteste le protagoniste central/le moteur du film et finalement le seul à se montrer à la hauteur –dans la bassesse!- des circonstances. Face à lui, Claude Rich tire quand même son épingle du jeu dans un rôle d’intellectuel un peu hautain, un peu cynique, qui semble ne pouvoir s'empêcher d’envisager leur situation sous l’angle d’un problème philosophique à résoudre:

"Francis: Ah, on est dans une drôle de situation, hein.
Victor: Dans une situation dramatique, oui.
Claude: Disons délicate. Intéressante, mais délicate. Nous sommes concernés..."

Il suffit de voir ses yeux brillants et son visage exultant de vanité réjouie lorsqu’il sort vainqueur d’une confrontation purement intellectuelle avec Kaubach à propos de l’auteur d’une citation latine... Quant à ce dernier, ce rôle tenu par Boy Gobert est à la limite de la caricature de l’officier SS ("un barbare cultivé") que l’acteur parvient toutefois à rendre assez crédible grâce à une relative retenue dans son jeu.

Enfin, impossible de terminer sans mettre en avant les dialogues d’Henri Jeanson. Même s’ils ont parfois un peu trop le goût de traits d’esprit, de bons mots -ce qui suscite par moments comme une impression de détachement, de distance peu approprié entre les personnages et le tragique de leur situation-, on prend plaisir à ces enchaînements de réparties spirituelles et on ne peut que les apprécier pour leurs qualités intrinsèques.

"Le Docteur: Je ne vois pas au nom de quel principe nous nous interdirions de faire appel à des allemands de rencontre.

Françoise: De rencontre? Charmant euphémisme.

Le Docteur: Qu'est-ce que c'est que ce parti pris? Faudra bien qu'un jour on se réconcilie avec eux.

Claude: Alors, autant en profiter pendant qu'on les a sous la main. C'est vrai, ça, s'ils retournaient chez eux, après, pour les faire revenir... "

Ou encore :

"Françoise: Qu'est-ce qu'il a dit? Eh bien, qu'est-ce qu'il a dit?
Francis: Il a dit... il a dit "Pan pan."
Claude: Ça, c'est bien un raisonnement de militaire."

Finalement, on pourra donc regretter que ce film n’ait pas la réjouissante méchanceté qu’on trouvait par exemple dans ce classique se déroulant à la même époque qu’est La traversée de Paris (Claude Autant-Lara – 1956) et qu’il ne dise en définitive rien de vraiment original sur les comportements des Français sous l’Occupation (relisez plutôt Uranus de Marcel Aymé), tant il offrait pourtant l’occasion d’une galerie de portraits plus ambigus, plus retors. Mais malgré cela, ce Repas des fauves possède assez d’indéniables qualités pour en faire un film qu’on regarde sans s’ennuyer une seconde; un film qui ne mérite ni d’être porté aux nues de la cinéphilie noire, mais pas plus de sombrer dans l’oubli.

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1 décembre 2010 3 01 /12 /décembre /2010 07:20

Berlin Express (Id - 1948), un film de Jacques Tourneur, avec Robert Ryan, Merle Oberon, Paul Lukas, Charles Korvin, Robert Coote, Roman Toporow.

 

Berlin Express Jacques TourneurParis, 1948. Un homme passe devant le Palais de Justice où des journalistes sont refoulés d’une conférence entre des représentants des Nations Unies et le chef d’une commission d’enquête, le Docteur Bernhardt, qui présente un rapport visant à regrouper en un pays uni les zones alliées en Allemagne occupée. L’homme est américain et semble faire du tourisme. A la Tour Eiffel, un pigeon est abattu. Des enfants décident d’aller l’enterrer devant le Sacré Cœur. En cours de route, les gosses sont arrêtés par la mère de l’un deux qui confisque le pigeon. Elle découvre que l’oiseau était porteur d’un message. Remis à la police, le message arrive jusqu’au 2ème bureau qui ne parvient pas à le décrypter, mais informe les autres ambassades alliées. Le soir, le touriste américain, en fait industriel dans l’alimentation, embarque à bord d’un train spécial en direction de Berlin. Les autres occupants de son wagon sont une Française, un professeur Anglais, un soldat Russe, un ancien résistant Français et deux Allemands. Un compartiment est réservé à un important personnage qui arrive au dernier moment accompagné de deux gardes du corps. Avant de redescendre du wagon, l’un d’eux donne discrètement à l’un des Allemands le mystérieux message, sur lequel est écrit : 21.45 – D – 9850 – Sulzbach. L’important personnage s’avère être le Docteur Bernhardt, son compartiment est le D, son wagon porte le numéro 9850 et le train part à 21h45. Parvenu à la petite ville de Sulzbach, le train est stoppé par une charrette en travers des voies. Pendant l’arrêt, l’explosion d’une grenade retentit dans le compartiment du Docteur Bernhardt et celui-ci est tué. Le train repart et arrivé à Frankfort, tous les passagers du wagon sont interrogés par la police militaire américaine. Mais parmi eux, certains ne sont pas qui ils prétendaient être...

 

Les premiers plans du film nous font suivre un touriste qui semble baguenauder dans un Paris redevenu le "gay Paris" d’avant-guerre (voir l’image-cliché en légère contre-plongée où Robert Ryan est à la terrasse d’un café pris entre le Moulin Rouge en arrière plan et les jambes d’une fille au premier plan). La présence d’une voix off, avec son commentaire objectif, laisserait même croire qu’il s’agit d’un reportage sur la paix retrouvée. Mais, alors que la caméra suit le vol d’un pigeon, au moment où la voix off prononce le mot "paix", un coup de feu retentit, abattant ce pigeon/colombe de la paix: cette paix est bien fragile et dans l’ombre (hors champ), des complots se trament encore...

Là réside le message –un peu naïf- de ce film: face à des organisations souterraines cherchant à ruiner les efforts de paix, chacun (toutes les nations) est concerné et doit s’impliquer à l’unisson pour les combattre. C’est ainsi que la partie centrale du film montrera les différents passagers du wagon, tous appartenant à un pays différent, mener ensemble la traque d’une l’organisation effectivement souterraine (se terrant au fond d’une brasserie désaffectée).

La morale pacifiste de ce film paraîtra bien candide. De même, on pourra lui reprocher ses dialogues très proches, notamment à la fin, du grandiloquent ou ses personnages principaux n’échappant guère aux stéréotypes et portés par des acteurs manquant souvent de relief. Malgré cela, outre un scénario offrant son lot de coups de théâtre et rebondissements à même de tenir l’attention du spectateur, il va surtout permettre d’apprécier le grand talent de metteur en scène de Jacques Tourneur.

Berlin Express (ruines3)Ce savoir-faire apparaît dans l’utilisation des décors. Contrastant de façon saisissante avec un Paris des plaisirs, Frankfort a été dévastée par les bombardements. Par de longs travellings, renforcés par le retour de la voix off qui ancre plus encore le film dans la réalité, Tourneur -ayant été autorisé à filmer en décors réels- va commencer par nous montrer une ville qui n’est plus qu’une succession de bâtiments écroulés, de rues pleines de gravats; un champ de ruines. C’est un paysage de dévastation, les restes squelettiques d’une cité dont les habitants survivent dans des logements aux trois quarts effondrés et se précipitent sur les passagers débarquant des trains pour essayer de leur vendre ce qu’il reste de leurs biens, une ville où seules les cigarettes constituent encore une monnaie d’échange stable.

Tourneur va ensuite, lors de la traque, utiliser ce fantastique décor (dans les deux acceptions du terme) d’une absolue désolation pour y faire évoluer ses personnages tels les survivants d’une fin du monde errant dans un paysage apocalyptique, images acquérrant alors, paradoxalement, une beauté onirique.

Berlin Express (brasserie)Mais ce film offre bien d’autres opportunités pour apprécier l’habileté de Tourneur: ainsi cet étonnant travelling latéral sur le train au départ de la gare de l’Est nous présentant un à un, à travers les fenêtres, les personnages de l’histoire, ou cette scène de meurtre en arrière plan filmée dans le reflet d’une vitre (scène avec un petit côté hitchcockien), ou cette habile séquence en gare de Frankfort, ou cette autre de pur film d’action dans l’incroyable décor de la brasserie désaffectée, ou encore, de façon plus générale, par sa manière de jouer avec les ombres et le hors champ.Berlin express (pendu)

Loin donc d’être exempt de défauts, cette œuvre, avec ses étonnants passages dignes d’un documentaire d’actualités, n’est ni un grand film noir (c’est d’ailleurs plutôt un film d’espionnage), ni même un grand film de Jacques Tourneur. Mais avec son histoire bien ficelée, il offre néanmoins bon nombre d’images surprenantes qui restent en mémoire, un spectacle visuel par moments fascinant, qui s’achèvera sur un étrange tout dernier plan laissant le spectateur sur une interrogation.

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7 novembre 2010 7 07 /11 /novembre /2010 12:17

Le corbeau (1943), film de Henri-Georges Clouzot, avec Pierre Fresnay, Ginette Leclerc, Helena Manson, Pierre Larquey, Micheline Francey, Sylvie, Louis Seigner, Noël Roquevert.

 

Le-corbeau_HG-Clouzot.jpgSaint-Robin, une petite ville de province. Le docteur Germain, un médecin qui s’y est récemment installé, de retour à l’hôpital après une visite chez une patiente, trouve dans son courrier une lettre signée Le Corbeau le désignant comme un avorteur et comme amant de la jeune épouse de son collègue âgé Vorzet. Très vite, Germain constate que d’autres lettres anonymes du corbeau le prenant pour cible sont aussi parvenues à différentes personnalités de cette ville. Puis bientôt les lettres se multiplient et les révélations abjectes touchent de plus en plus d’habitants de la commune, engendrant une suspicion généralisée.

 

L’élément clef à avoir à l’esprit en regardant le film de Henri-Georges Clouzot est le contexte –la date- dans lequel il a été réalisé: 1943, c'est-à-dire en pleine occupation allemande. Car malgré sa trame policière, ce n’est pas vraiment à la projection d’un film relatant une enquête ayant pour but de découvrir qui est l’auteur de lettres anonymes à laquelle nous sommes conviés; l’aspect investigation est secondaire (d’ailleurs, les représentants de la police, à l’exception du substitut, n’y sont pas présents). Non, ce dont traite en réalité ce film, c’est de ces comportements humains plutôt vils qui se révèlent en certaines circonstances exceptionnelles; et plus spécifiquement, ici, -comme dans la réalité de la période trouble du tournage-, la délation –fleurissante à l’époque- et ses effets dramatiques sur la vie d’une communauté.

Les premiers plans nous donnent à voir ce qui semble être une paisible petite ville de province, une introduction qui paraît reproduire à dessein l’imagerie d’une France tranquille, provinciale et bucolique que répandait alors la propagande pétainiste. Mais dès la séquence suivante, avec l’apparition le docteur Germain les mains pleines de sang, Clouzot nous détrompe. Cette image de quiétude est fallacieuse et masque une autre réalité bien moins ragoûtante. Et ce que vont ensuite déclencher les lettres du corbeau sera le révélateur de cette autre France: un pays où les commérages, les soupçons, les dénonciations vont bon train, où chacun épie tout le monde; une atmosphère proche de la paranoïa généralisée.

Le climat de suspicion engendré par les lettres du corbeau va mettre en lumière l’hypocrisie à multiples facettes de chacun: tous les personnages principaux du film ont quelque chose à cacher (un lourd passé, une infirmité, l’usage de drogue, des malversations financières...). Le vernis de la respectabilité est écaillé par les révélations du corbeau et l’hypocrisie se révèle partagée tant par les édiles et notables de la ville, préoccupés essentiellement de voir vite mis un terme à ce scandale qui risque de mettre en péril leurs avantageuses positions et dès lors ne rechignant pas à l’usage de solutions expéditives (chasser Germain de la ville ou le piéger avec une fausse demande d’avortement) pour parvenir au retour rapide d’une tranquillité de surface, que par les "gens du peuple", prompts, derrière leur sourire, à gober le moindre ragot, ou, comme dans cette édifiante brève séquence dans le centre de tri postal, se déresponsabilisant commodément derrière leur hiérarchie ("Tant qu’on n’a pas d’ordre contraire...") pour justifier de poursuivre l’acheminement du courrier nauséabond vers leurs destinataires (comme ces lettres de dénonciation qui devaient bien passer par certaines mains avant de parvenir aux mairies, aux milices ou aux Kommandanturen, avec des conséquences funestes...).

Même les enfants ne sont pas épargnés, la courte scène où une fillette ment ouvertement à Germain au sujet de la lettre envolée dévoilant leur aptitude à la duplicité (Voir aussi le personnage ambigu de Rolande, la jeune adolescente écoutant aux portes.)

Et même le personnage principal du film, le docteur Germain, n’échappe pas à cette tare: homme froid et sec, distant, emmuré dans la rigidité de ses principes moraux,  il cédera pourtant à la tentation de la chair,  pour, le lendemain, balayer -dans un premier temps- cet épisode de faiblesse en une réaction réflexe typique de son rang social. Comme le lui dit le personnage interprété par Ginette Leclerc: Le-corbeau_Fresnay-Leclerc.jpg

" - Vous êtes ce qu’il y a de plus étranger à la vie.

– Un crétin ?

– Oh non ! Un bourgeois."

Cette hypocrisie généralisée éclate dans la très belle séquence de l’enterrement: une lettre du corbeau tombe de la couronne de fleurs posée à l’arrière du corbillard que suit la quasi-totalité des habitants de la ville. En une belle contre-plongée –la caméra positionnée à la place de la lettre-, Clouzot nous montre le cortège funèbre qui s’avance et s’ouvre en deux pour contourner la lettre tombée sur la route, tous chuchotant en regardant la missive sans qu’aucun n’ose la ramasser. Ce seront les enfants, en fin de cortège, qui le feront et l’ouvriront. Le corbeau enterrementCe courrier circulera ensuite de main en main afin que chacun se délecte de sa lecture et la foule, dans une unanime réaction digne de lemmings, y verra alors en Marie Corbin, l’infirmière vieille fille, un nouveau coupable à châtier. Suivra une scène où la pauvre femme terrorisée s’enfuit à travers les rues désertes, poursuivie par les voix vociférantes (réelles ou imaginaires) de la ville appelant à son lynchage. Avec leurs cadrages désaxés, les plans de cette scène de fuite matérialisent le dérèglement de toute la cité.

Ne se contentant pas de mettre au jour la bassesse dont peut être capable l’âme humaine, le film s’attaque également à l’ordre moral pétainiste: l’amour hors mariage, l’avortement, la drogue, sujets ô combien tabou pour cette morale, y sont ouvertement évoqués, comme un défi. Et dans un face à face fameux entre Pierre Fresnay et Pierre Larquay, le balancement d’une ampoule au bout de son fil les plongeant tantôt dans l’ombre, tantôt dans la lumière, représentera la dualité fondamentale de l’homme et sa morale parfois circonstanciée. Cet ordre moral du moment n’est qu’un leurre, le bien et le mal sont devenus des valeurs corrompues.

La réalisation de Clouzot rend parfaitement compte de l'état de tension permanente qui traverse la ville. Jamais l’attention du spectateur ne se relâche, mise au contraire sans cesse en condition de vigilance, sans que pour autant à aucun moment le réalisateur n’use de subterfuges de mise en scène (de montage par exemple) pour créer à bon compte des situations de suspense artificiel. A contrario, le fil conducteur du film est le docteur Germain, individu d’une telle rigidité, d’une telle froideur qu’il n’est pas permis au spectateur de s’identifier à lui. Et de fait, à travers le regard de Germain/Clouzot, c’est presque un œil d’entomologiste que l’on pose sur la ville et ses habitants.

A ajouter encore à propos de cette mise en scène l’influence, perceptible dans certains cadrages et par des éclairages accentuant les contrastes ou jouant avec les ombres, du cinéma expressionniste allemand, influence en parfaite adéquation avec le propos du film.

Mais Clouzot est également un excellent directeur d’acteurs. Et pour dire finalement un mot de ceux-ci, parfaits sont Pierre Fresnay, dans le rôle d’un docteur Germain à la raideur toute protestante, homme froid et sec emmuré dans ses principes et comme encore extérieur à cette communauté, n’en respectant guère les codes et usages, ou Ginette Leclerc en "fille facile" à la libre sensualité un peu vulgaire qui parviendra à sortir du rôle –et de sa chambre- dans lequel elle s’était d’elle-même enfermée, s’acceptant enfin, et qui fera revenir à l’humanité le docteur Germain. Le corbeau Fresnay-LarquayMais c’est Pierre Larquay qui "emporte le morceau", campant un savoureux docteur Vorzet au sourire bonhomme, au cynisme bon enfant et se posant en moralisateur fataliste de la nature humaine. Il faut aussi de mettre en avant la qualité des seconds rôles, que ce soit Helena Manson, le formidable Noël Roquevert, Louis Seigner ou tous les autres, personnages auxquels quelques scènes suffisent pour en percevoir l’épaisseur. En revanche, seule Micheline Francey, dans le rôle de l’assistante sociale épouse de Vorzet, donne peu de relief à son personnage de femme bourgeoisement mariée et frustrée

Quant à savoir qui, à la fin, parmi la galerie des personnages soupçonnables, est le corbeau ? Voilà bien une chose de peu d’importance.

Ce film à la vision particulièrement sombre de l’humanité est un chef d’œuvre noir du cinéma français.

 

Pour terminer, revenant sur le contexte de la réalisation de ce film, il est plaisant de constater qu’il a bénéficié d’un heureux paradoxe. Il a été produit par la Continental Films, une maison de production voulue par Goebbels pour faire renaître le cinéma français et l’utiliser à des fins de propagande. A la tête de cette société, il avait placé un allemand, Alfred Greven. Mais il s’avéra que ce Greven était avant tout amoureux du cinéma -notamment français- et que plus que tout, son ambition était de produire de bons films, quitte à "oublier" les directives de Goebbels à tel point que des résistants, des communistes ou des juifs, pour peu qu’ils aient du talent, travaillaient à la Continental, à condition que cela reste du domaine du non-dit. (C’est ainsi que cette firme produira, entre autres, des films de la qualité de Des inconnus dans la maison, L’assassin habite au 21 ou La main du diable.) Quant au paradoxe à propos du Corbeau, ce film clairement anti-pétainiste dépendant directement de l’autorité allemande, il ne fut pas soumis à la censure de Vichy.

 

En complément, on lira avec intérêt l’article de Pierre Billard Le Corbeau: histoire d'un chef d'oeuvre mal aimé du cinéma français  relatant l’origine et l’accueil public du film, mais aussi ses conséquences dramatiques, à la Libération, pour son réalisateur.

A lire encore le livre de Francis Courtade, Tendres ennemies – 100 ans de cinéma entre la France et Allemagne, dont une partie est consacrée la Continental Films.

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22 octobre 2010 5 22 /10 /octobre /2010 14:05

Detour (id- 1945), un film de Edgar G. Ulmer, avec Tom Neal, Ann Savage

 

Detour_Edgar-UlmerUn homme mal rasé, un peu débraillé, marche le long d’une route de campagne la nuit. Il est pris en stop et déposé dans un café. Là, accoudé au bar, l’air douloureusement abattu, il se plonge dans ses pensées, mais se montre irritable, réagissant violemment à une chanson jouée dans le juke-box; car cette chanson le ramène en arrière. Alors il nous raconte: il s’appelle Al Roberts et était pianiste –et fauché- dans une boîte de nuit new-yorkaise de second ordre où il accompagnait sa fiancée chanteuse, Sue. Un soir, après leur prestation, Sue lui annonce qu’elle en a marre de se produire dans des boites minables et part tenter sa chance à Hollywood. Quelques temps après, Al décide d’aller la rejoindre et part en auto-stop. Parvenu en  Arizona, un homme nommé Charles Haskell le prend à bord de sa décapotable pour faire route ensemble jusqu’à Los Angeles. Ayant relayé Haskell au volant pour conduire de nuit tandis ce dernier semble s’être assoupi sur le siège passager, comme il se met à pleuvoir, Al, après avoir vainement tenté de réveiller son passager, arrête le véhicule et en descend pour aller remonter la capote. Haskell demeurant apparemment endormi, Al va ouvrir la porte côté passager et Haskell s’écroule soudain sur le sol et s’y fend le crâne sur une pierre. Persuadé d’être accusé de meurtre, Al dissimule le corps, s’empare de l’argent et des vêtements de Haskell et reprend la route. Les évènements vont alors s’enchaîner de mal en pis pour Al, particulièrement lorsqu’il fera la connaissance de Véra.

 

Un perdant un peu minable pris dans un engrenage dont il ne peut s’échapper, le destin qui prend la forme d’un inconnu, une garce fatale manipulatrice, un crime... incontestablement, avec Detour, on est dans un film noir.

De fait, non seulement il s’agit bien d’un film noir, mais Detour pourrait presque être l’archétype du genre, tant le scénario en est "près de l’os", la thématique évidente: le destin s’est penché sur Al et va décider de son sort, jouant à son encontre de coïncidences fatales; comme le dit lui-même le personnage avec résignation: "C’est la vie: quoi qu’on fasse, le destin s’ingénie à vous écraser".

Cette impression de fatalité est renforcée par la structure en flash-back du film: tout ce que nous voyons à l’écran s’est déjà déroulé (ou pas? nous y reviendrons...), l’enchaînement funeste des évènements a déjà eu lieu et donc rien ne peut être fait pour modifier le cours des choses. Ce film est marqué par le sceau tragique de l’inéluctable.

Du point de vue de la réalisation, ce qu’il convient d’abord de relever, c’est qu’il s’agit d’une série B: ce film a été tourné pour 30 000 dollars, en six jours, avec des acteurs plutôt "seconds couteaux", des décors parfois proches du minimalisme, un très grand nombre de scènes de dialogues et d’une durée de moyen-métrage (à peine plus d’une heure). Pourtant, Ulmer, par son talent, son imagination, son inventivité, parvient à palier à cette absence de moyens: des audacieux effets de lumière, des lieux presque stylisés, d’étonnants et rapides travellings avant et une mise en scène qui globalement rappellera l’origine européenne du réalisateur, tant certains plans semblent marqués par le cinéma expressionniste allemand (comme d’ailleurs la plupart des films noirs hollywoodiens de la grande période). Et finalement, cette absence de moyens vient renforcer ce sentiment d’avoir affaire à une œuvre qui s’approcherait de la pure essence, d’une représentation épurée du film noir.

Detour_Ann SavageLa réussite de ce film repose aussi sur l’adéquation des acteurs à leur rôle: Tom Neal compose un modèle de loser un peu stupide aux réactions par moments inadéquates, épaules voûtées et visage décomposé par l’accablement. En face, Ann Savage, dans le rôle de Véra, campe une formidable garce teigneuse et énergique, pleine de ressources (que pourtant à peine quelques attitudes, quelques allusions sous-jacentes à son passé suffisent pour montrer l’épaisseur du personnage, pour laisser entendre une histoire tragique cachée derrière la carapace inflexible).

Ajoutons encore, pour l’anecdote, que ce film doit aussi son statut de quasi-culte à son originale mais plutôt improbable scène de meurtre (scène que la technologie moderne rend désormais impossible...).

Enfin, au sortir de ce faux road movie, le spectateur pourra s’interroger: entièrement relatée par la voix off de Al, peut-on prendre cette histoire pour argent comptant? Comment être certain que les choses se sont effectivement déroulées comme il nous le dit ou doit-on en douter, comme le fait Véra? Et est-on sûr de l’interprétation à donner au dernier plan du film?Detour_Tom Ryan

Detour n’est en définitive sans doute pas à porter aux tous premiers rangs du Panthéon du film noir; cependant, ne pas l’avoir vu constitue une impardonnable lacune pour tout amateur du genre.

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18 juillet 2010 7 18 /07 /juillet /2010 10:28

Les forbans de la nuit (Night and the city – 1950), de Jules Dassin, avec Richard Widmark, Gene Tierney, Herbert Lom, Francis L Sullivan,Googie Withers, Stanislaus Zbyszko, Mike Mazurki, Hugh Marlowe.

 

les forbans de la nuit jules dassinHarry Fabian, costume pied-de-poule ou à fines rayures, chaussures deux tons et fleur à la boutonnière, est un petit magouilleur connu de tout le Londres des bas-fonds, toujours un "grand projet" en préparation, toujours à la recherche d’argent pour le monter. Harry est rabatteur pour le Renard Argenté, une boite de nuit où chante Mary, sa fiancée. Cette  boîte est dirigée par le gros Phil Nosseross et sa compagne Helen. Une nuit où Harry, à la recherche de gogos à attirer au Renard Argenté, se mêle au public d’un match de catch, il assiste à la colère de Grégorius, un ancien champion de lutte gréco-romaine outragé par ce spectacle qui déshonore ce noble art. C’est le propre fils de Grégorius, Kristo, un patron de la pègre craint et respecté de tous, qui a le monopole de l’organisation des combats dans Londres. Harry a l’idée d’un nouveau coup et, profitant de la brouille entre père et fils, il se lie avec Gregorius et lui propose d’organiser des combats respectueux de la tradition. Pour lancer ce nouveau "big plan", Harry réussit à obtenir de l’argent d’Helen en échange d’une licence qui permettra à celle-ci de quitter Phil, qu’elle méprise, et d’ouvrir sa propre boite de nuit. Grâce à cette somme de départ, Harry convainc Phil de devenir son associé et de le financer. Harry devient ainsi patron d’une salle de sport  et organisateur des combats du poulain de Grégorius, Nicolas, Kristo ne pouvant rien contre lui tant qu’il est sous la protection de Grégorius. Mais Phil, jaloux, croyant à une histoire entre Helen et Harry, va chercher à perdre ce dernier. Commence alors la chute de Harry.


Londres, la nuit. Un homme traqué court à travers des ruelles sordides. Ces premières images de Harry Fabian placent d’emblée le personnage sous le signe de la traque, de la fuite en avant, et de la nuit. Et tout au long de ce film nocturne,  Harry Fabian sera sans cesse en mouvement, sans cesse en quête.

Harry Fabian, c’est Richard Widmark qui trouve-là l’un de ses meilleurs –si ce n’est son meilleur- rôles. Visage de fouine au regard tour à tour traqué, moqueur ou séducteur, il in carne dans une composition extraordinaire un petit embrouilleur roublard, hâbleur, manipulateur, charmeur, persuasif, imaginatif, à la faconde inépuisable. "He’s an artist without an art", dira de lui le voisin de Mary. les forbans de la nuit richard widmark 1Malgré les multiples défauts, malgré les bassesses dont se montre capable son personnage, Widmark nous le rend sympathique, attachant. Car Harry est généreux, exempt de toute méchanceté, de toute volonté de nuire. Harry est un aimable loser pour les autres "forbans de la nuit" qui le regardent d’un œil plutôt bienveillant et désabusé tout à la fois, voire même presque attendri. Car en réalité, Harry est resté un enfant, comme le dira sa fiancée Mary ; un enfant dévoré par l’ambition, au besoin de reconnaissance démesuré qui lui donne une inépuisable énergie (voir sa réaction lorsqu’il reçoit la plaque à son nom le désignant comme manager). Son credo : "I wanna be somebody." Lorsque à la fin du film, Harry, épuisé, vidé, abandonné, cessera enfin de courir, ce sera auprès de la vieille Anna, une trafiquante de cigarettes et de bas nylon des bords de la Tamise qui, dans un bercement maternel, lui offrira sa dernière cigarette -comme un ultime biberon- tandis que Harry, baissant les bras pour la première fois, évoquera un bref instant son enfance, posera un dernier regard lucide sur sa vie de perpétuel fuyard de lui-même, dans une séquence où il voit enfin le jour se lever.

Quelles que soient l’énergie, la débrouillardise d’un Harry Fabian, dans ce monde qu’est la face cachée de Londres, son enthousiasme naïf ne fait pas le poids face au machiavélisme torturé d’un Phil Nosseross, face au pouvoir et au sang-froid méthodique d’un Kristo.

Un excellent Francis L Sullivan campe Phil Nosseross, personnage pachydermique qui semble avoir enfoui sous d’énormes couches de graisse et d’argent une douleur lointaine en faisant un être à l’affectivité totalement dépendante de Helen, tandis qu’il se montre une figure paternelle méprisante vis-à-vis de Harry. Cet attachement vital mais vain de Phil pour Helen l’amènera à ourdir un plan retors pour entraîner la chute de Harry lorsque qu’il le croira responsable de la trahison de Helen.

les forbans de la nuit sullivan withersGoogie Withers est Helen, belle figure de garce plus dans la tradition du film noir, femme frustrée et revancharde, avide, dirigeant fermement le cheptel féminin du "Renard Argenté".

Herbert Lom interprète Kristo, chef de pègre froid -personnage lui aussi habituel du film noir- avec un jeu bien plus sobre que ce ne sera le cas dans la suite de sa carrière. Pourtant sa relation défaite avec son père, Grégorius, vient épaissir le personnage, y ajoutant, un temps, une touche de sensibilité.                               

Bien sûr, on regrettera les apparitions bien trop rares, le rôle bien trop ténu, le personnage trop peu étoffé de Mary, qu’interprète une Gene Tierney toujours aussi resplendissante de beauté ; Mary dont les aspirations à une vie plus conventionnelle trouveront leur accomplissement plus sûrement auprès de son voisin artiste plutôt qu’auprès d’un Harry toujours sur la brèche, et ce malgré toute la sincérité de l’amour et le soutien sans faille qu’elle porte à ce dernier.

Dans une filmographie pourtant guère étincelante, Jules Dassin réussit avec ce "Night and the city" son chef-d’œuvre. Ce film, son dernier pour un grand studio hollywoodien, il le tourna à Londres, envoyé là par la 20th Century Fox parce que "Dassin-le-rouge" commençait à être un peu trop dans le collimateur de la Commission des Activités Anti-américaines (et aussi pour permettre à la Fox d’utiliser un argent impossible à rapatrier alors compte tenu de certaines lois en vigueur). Le Londres que filme Dassin, n’est pas celui, diurne, des monuments et musées pour guides touristiques. Dassin nous entraîne au contraire dans des ruelles sordides, des arrière-cours sinistres, des lieux interlopes et malfamés à la rencontre de faussaires, trafiquants, faux mendiants, hommes de main, racketteurs ; les "forbans de la nuit" qui peuplent la face sombre de Londres, (une visite qui n’est pas sans rappeler "M Le Maudit" de Fritz Lang), dans un noir et blanc magnifiquement photographié (remarquable travail du directeur photo berlinois Max GreeneMutz Greenbaum- de son vrai nom-).

les forbans de la nuit richard widmark 2Car multiples sont les images magnifiques de ce film à la mise en scène parfois audacieuse qui viennent se graver dans la mémoire du spectateur : ces gros plans sur le visage tourmenté de bête pourchassée de Widmark ; ces contre-plongées sur Francis L Sullivan, énorme stature écrasant l’image de son embonpoint wellesien (plans évoquant notamment "La soif du mal" dudit Orson Welles) ; et cet étrange moment de calme fatigué, lors de ce plan fixe en légère plongée où l’on voit Phil, de dos, gros ours assis à son bureau dans sa cage de verre/tour de contrôle surplombant la salle du "Renard Argenté", en un premier plan occupant toute la gauche de l’écran, échanger quelques paroles anodines, d’un quotidien las, avec Mary, au second plan à la droite de l’écran, assise seule à une table dans la pièce désertée au moment de la fermeture de la boite de nuit.

A la vision de ce film riche, on pourra aussi s’interroger sur l’ambiguïté d’un discours sous-jacent de Dassin –grec de naissance- sur son pays d’origine : ceux qui provoqueront la chute de Harry ont un nom qui sonne grec (Nosseross) ou le sont effectivement (Kristo). A ceux-ci s’oppose la fière figure de Grégorius, campée par Stanislas Zbyszko, véritable lutteur que Jules Dassin vit dans son enfance en Grèce, qui semble porteur d’une noblesse et d’une grandeur  passées –révolues ?-. Alors que dire de la relation brisée puis renouée –le pardon- entre Grégorius le père garant d’une Grèce éternelle mais intransigeante et Kristo le fils exilé et corrompu mais qui "a réussi" (exilé comme l’est Jules Dassin...)

Au final, c’est une tragédie (grecque)  que nous propose  Dassin.forbans de la nuit widmark tierney Le Destin a  jeté son dévolu sur Harry et scellé son sort, et qu’elle que soit l’énergie avec laquelle il se débattra, rien ne lui fera y échapper à sa fatale issue. Une tragédie ; comme l’est tout très grand film noir.

Aucune cinémathèque "noire" qui se respecte ne saurait se priver de ce "Night and the city".

 

Le film est tiré du roman homonyme de Gerald Kersh écrit en 1938.

A noter l’existence d’un médiocre remake par réalisé Irwin Winkler ("La loi de la nuit" en français - 1992), avec Robert De Niro et Jessica Lange.

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18 juin 2010 5 18 /06 /juin /2010 08:36

Boulevard du crépuscule (Sunset Boulevard - 1950) de Billy Wilder, avec Gloria Swanson, William Holden, Erich Von Stroheim, Nancy Olsen.


Préambule : Périodiquement, il me prend l’envie de plonger dans ma "cinémathèque idéale" pour en ressortir un film, a priori simplement pour le plaisir de le revoir, mais aussi, un peu, pour faire comme une vérification, avec un regard plus âgé, de son appartenance à cette "cinémathèque idéale". Concernant Sunset Boulevard, la question ne se posera plus: ce film y demeurera à jamais. N’espérez donc aucune objectivité dans ce qui suit.

Sunset-boulevard.jpgFlottant dans la piscine d’une grande demeure hollywoodienne, le cadavre d’un homme tué par balles, Joe Gillis, nous raconte son histoire : scénariste débutant, dans la dèche, qui cherche, sans succès, à faire son trou à Hollywood, il s’est retrouvé par hasard embauché par Norma Desmond, une ex-grande star du cinéma muet, oubliée et vieillissante, au bord de la folie, qui vit en quasi autarcie avec son majordome, Max von Mayerling, dans une immense résidence. Joe Gillis doit retravailler le scénario que Norma a écrit pour son grand retour au cinéma. Petit à petit, Gillis, qui s’est vu installé dans la résidence, devient plus qu’un simple employé.

Le thème de cette oeuvre, qui débute comme un film noir pour basculer ensuite dans le drame, c’est l’industrie du cinéma hollywoodien : la difficulté à y travailler, la dureté de ce milieu à l’égard de ses employés, l’impossibilité à accepter de ne plus être en haut de l’affiche, la démesure des stars du temps du cinéma muet ; la versatilité du public, également. Mais c’est aussi un hommage au cinéma, à sa "magie", à ses mondes factices (la balade nocturne de William Holden et Nancy Olsen dans un décor de la Paramount). Dans ce film, Billy Wilder critique et célèbre en même temps Hollywood.
Ce film est admirable à de nombreux niveaux : le scénario parfaitement mené, profond sans être lourd, (comme toujours chez Billy Wilder), les dialogues (Gillis à Norma, à propos de ses films d’antan : «Vous avez été très grande » ; ce à quoi elle répond : « Je suis toujours aussi grande. Ce sont les films qui sont devenus petits. »), les incroyables décors baroques de la gigantesque demeure de la star, la mise en scène discrète, les touches d’humour que glisse Wilder (la visite dans le bureau du producteur), etc.. ; tout quoi !
Admirable ainsi la façon dont les sentiments du spectateur basculent doucement, sans qu’on s’en aperçoive, au cours du film, nous éloignant d’un Gillis qui semble se laisser glisser sur le versant vénal de sa personnalité, pour nous rapprocher d’une Norma Desmond qui passe du tyrannique au pathétique.
Admirables, ô combien, les acteurs : Gloria Swanson avec son visage aux expressions trop accentuées et sa gestuelle trop théâtrale, datant de l’époque du cinéma muet. Mais cela colle à la perfection avec le rôle, celui d’une actrice qui vit dans l’illusion, dans le passé, qui paraît rejouer sans cesse ses grands rôles d’antan. Et malgré - ou grâce ? - à cette façon de jouer, elle parvient à finalement nous transmettre une vraie émotion. Le contraste est assez saisissant avec un impeccable William Holden au jeu sobre, moderne (pour les années 50). Et puis, il y a le gigantesque Erich Von Stroheim : guindé, tout en retenue, un rôle de personnage discret et efficace mais chargé de tous les secrets du film, et dont on découvre, au fur et à mesure, tout ce qu’il est censé avoir été et l’incroyable souffrance qui doit être la sienne, le quasi masochisme de cet homme dont pourtant rien ne transparaît jamais.
Admirable la formidable mise en abyme sur le cinéma qu’est ce film et qu’un petit peu de cinéphilie permet d’en goûter toute la profondeur (et le côté un peu cruel de Billy Wilder):
- Le rôle de Norma Desmond, la star abandonnée du cinéma muet, est tenue par Gloria Swanson qui fut une des plus grandes stars du cinéma muet et dont la carrière s’écroula brutalement avec l’arrivée du cinéma parlant. (Elle tourna dans plus de 40 films entre 1915 et 1930, dans 4 seulement entre 1933 et 1950 !) Sunset boulevard - Eric Von Stroheim
- Le rôle de Max von Mayerling, ancien metteur en scène devenu majordome, est tenu par Erich Von Stroheim, lui-même ancien metteur en scène du cinéma muet devenu simplement acteur parce blacklisté par Hollywood pour cause de films trop ambitieux par rapport à ce qu’il rapportait.
- Le film muet que projette chez elle Norma Desmond à Joe Gillis et dont on voit un extrait, c’est Queen Kelly (1929), le dernier film réalisé par Von Stroheim dont il eut la maîtrise, avec comme actrice principale Gloria Swanson.
- Les "figures de cire", autres anciens du cinéma muet qui viennent jouer au bridge chez Norma, sont des rôles - muets ! - tenus par Anna Nilson, H.B. Warner et Buster Keaton qui tous ont réellement été stars du muet.
- Norma Desmond se rend à un moment sur le tournage d’un film que dirige un réalisateur qui est censé l’avoir fait tourner dans le passé. Ce réalisateur, c’est Cecil B. De Mille (dans son propre rôle) que l’on voit, tant dans le film que dans la réalité, en plein tournage de Samson et Dalila et qui, par le passé, tourna réellement une demie douzaine de films avec Gloria Swanson.
Etc, etc..., les mises en perspective pullulent.
Et il y aurait tant à dire encore sur ce film !
Sunset boulevard - Gloria SwansonPour finir, je ne peux me retenir d’insister sur la dernière scène du film (sans rien en révéler): Max/Erich Von Stroheim se retrouve soudain amener à agir comme un metteur en scène de cinéma. Il faut alors voir son visage, ses yeux, ses expressions, ses brèves mimiques tandis qu’il se met à diriger la lumière, les caméras, à dire « Moteur »... Il y passe quelque chose d’incroyablement douloureux, d’une profondeur prodigieuse dont on ne sait plus si la cause en est son empathie amoureuse avec Norma, l’émotion ressentie par son personnage à retrouver, pour un illusoire instant, son ancien métier, ou l’émotion de Von Stroheim lui-même d’être à nouveau, même "pour de faux", dans la peau d’un metteur en scène de cinéma. Une de mes séquences favorites de toute l’histoire du cinéma.
Sunset Boulevard  ? Simplement un chef d’œuvre.
Sunset-boulevard---William-Holden.jpg En complément :
Sur un thème proche, mais se situant dans le milieu du théâtre, un autre chef d’œuvre noir à voir et à revoir: Eve (All about Eve) de Joseph L. Mankiewicz (1950).
A lire, Et tout le reste est folie, le livre de mémoires de Billy Wilder en collaboration avec Helmut Karasek. Karasek écrit notamment à propos de Sunset Boulevard: « (...) ce film qui reste le meilleur, le plus profond, le plus mordant et le plus émouvant film hollywoodien sur Hollywood, et sur la puissance et la folie des illusions. ».
A lire encore, le livre de Robert Bloch - à mes yeux le meilleur Bloch - Le crépuscule des stars (The star-stalker), roman noir qui raconte, sous couvert de roman policier, le moment où Hollywood est passé des mains de "forains" à celles des "comptables".

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