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4 août 2010 3 04 /08 /août /2010 10:42

 

Moby Dick (Id – 1851) de Herman Melville, traduit de l'anglais (américain) par Armel Guerne.

 

moby dick herman melvilleJe n'aurai pas ici l'outrecuidance de vouloir essayer d'ajouter quelque pauvre analyse de mon cru aux maints travaux universitaires déjà publiés au sujet du monument littéraire de Melville. (Ni non plus d'en proposer un résumé, tant le livre est connu). Non, mon propos sera autre: simplement rendre compte de l'enthousiasme suscité en moi par la lecture de cette œuvre vieille de plus de 150 ans et par-là même espérer inciter quelque autre lecteur du XXIème siècle, comme moi plus familier des polars ou autres romans contemporains, à monter à son tour à bord du Péquod.

Mais en premier lieu, il convient de savoir que monter à bord du vaisseau du Capitaine Achab, à l'instar du narrateur Ismahel, c'est s'embarquer pour un voyage au long -très long- cours: 800 pages. Et c'est tant mieux: car pendant toute la durée de la lecture-traversée, aussi longtemps que dure celle-ci, aussi longtemps, quoique l'on fasse, au fond du cerveau, toujours on sentira le souffle du vent océan poussant les voiles tendues à craquer, on humera l'odeur des embruns, on entendra les ordres beuglés de la passerelle par le second du navire, on s'aveuglera du miroir sans fin de la surface des eaux, on tanguera avec les remous permanents s'écrasant sur la coque du navire; et chaque jour tiraillé entre la hâte de poursuivre la lecture et la triste perspective d'en voir la fin s'approcher.

Bien sûr, pour l'habitué aux phrases courtes, voire télégraphiques (quand ce n'est pas dramatiquement "SMSiennes") de bon nombre d'œuvres contemporaines, l'écriture sinueuse de Melville, ses longues phrases tortueuses où se glissent les mots souvent abscons au lecteur d'aujourd'hui du jargon marin du XIXème siècle, réclament un temps d'adaptation. Mais très vite, on en ressent le plaisir simple d'en goûter la saveur, d'en apprécier l'esthétique. A tel point que, chose rarissime en ce qui me concerne, je m'arrêtais parfois au terme d'une de ces très longues phrases et la reprenais au début juste pour le plaisir de l'entendre à nouveau.

Car le style melvillien nous emporte tellement que, même lors des nombreux chapitres qui, interrompant le fil du récit proprement dit, nous narrent tantôt la symbolique de la couleur blanche, tantôt la fausseté de la représentation des cétacés sur les peintures ou ouvrages scientifiques de l'époque, ou les détails des techniques de dépeçage d'un cachalot; même avec ses multiples et savantes références aux histoires bibliques ou de l'Antiquité; même alors, quand a priori, peu nous importent la pensée de Platon à propos des baleines, l'interprétation historique de l'aventure de Jonas, la description anatomique minutieuse des différences entre la tête d'un cachalot et celle d'une baleine franche ou la méthode d'arrimage du harpon à une baleinière en chasse; même alors, les mots de Melville fascinent encore; même alors, le langage imagé, le souffle de Melville nous transporte (dans les deux sens du terme).

Et que dire des scènes de chasse ! Le plus végétarien des défenseurs des cétacés, le plus acharné opposant au massacre actuel de ces léviathans ne peut qu'y succomber à la bourrasque, à la tempête épique de la langue de l'auteur. Dans ces moments-là, c'est parfois debout comme à la proue instable d'une baleinière ballotée par les flots, le poing serré comme agrippant un invisible harpon que je poursuivais ma lecture!

Et puis Achab !! Figure damnée qui se révèle petit à petit, de plus en plus tout à la fois humain d'accablement et inhumain par sa folie! Et puis Quiequeg, Starbuck, Stubb, les heures de vigie en haut des mâts, les requins, les "gams"; et puis... et puis...

Alors, finalement, ce ne peut en rien être le hasard qui a fait que, tandis que tant d'autres pages d'écriture sont tombées dans l'oubli, un Don Quichotte, un Voyage au bout de la nuit, un Guerre et paix ou un Faust demeurent aujourd'hui encore des lectures accessibles à tous. Ou un Moby Dick. Peut-être ces œuvres ont-elles toutes à voir avec quelque chose de fondamental en chacun de nous? Et/Ou peut-être est-ce simplement de l'art? En tout cas, entre un Philip K Dick et un Johnathan Coe, entre un Cormac Mac Carthy, un Donald Westlake et un Hennig Mankell, un Andréa Camilleri et un Georges Simenon ou un Didier Daeninckx, oser se lancer, parfois, dans l'aventure de tels monuments, se faire même violence pour en poursuivre la lecture, c'est à coup sûr s'offrir à éprouver quelque chose de plus grand que soi.

Finalement, au terme de mes deux semaines de voyage à bord du Péquod, j'en suis débarqué pantelant par sa fin brutale, haletant comme Ismahel balloté par les flots et se raccrochant au cercueil de Quiequeg; et c'est le souffle court, la chevelure encore embrumée d'écume, le visage crevassé par le sel et les muscles des bras noueux d'avoir tant de fois lancé le harpon que je reposai le livre. Mais le cœur gonflé par le monstrueux léviathan blanc qui est désormais en moi.

Pour tenter une dernière fois de faire partager mon enthousiasme, je livre ci-dessous un formidable extrait de l'œuvre. Les trois baleinières du Péquod -une baleinière est une barque avec un mât de voilure dans lequel embarquent cinq à six rameurs, un barreur et le harponneur, et qui donnent la chasse au cachalot- sont sur l'océan calme, rames levées et voile affaissée, et tout le monde attend que Moby Dick réapparaisse du fond des mers. Voici l'extrait:

"L'onde se mit soudain à gonfler en lentes vagues amples autour d'eux, qui éclatèrent brusquement, comme écartées sur les flancs d'un iceberg monté d'un coup à la surface. Un souffle profond se fit entendre, comme un puissant murmure de sous terre; et les hommes retenaient tous leur respiration quand surgit, dans un saut oblique, l'immense corps des profondeurs, tout embarrassé de lignes emmêlées, de harpons et de lances. Enveloppé d'un voile vaporeux de fine bruine retombante, il apparut un moment suspendu dans l'espace auréolé d'un arc-en-ciel, pour retomber pesamment sur l'abîme des eaux. Jaillissantes en gerbes et lancées à quelques trente pieds de haut comme des jets de fontaines, ces eaux étincelèrent dans le soleil, éblouissantes, avant de se séparer et de répandre une averse qui laissa crémeuse comme lait fraîchement tiré toute la surface autour de la masse marmoréenne du cachalot."

Qu'ajouter à cela?!?!

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6 juillet 2010 2 06 /07 /juillet /2010 10:26

Un soupçon légitime (War er es ? – 1ère publication en 1987) de Stefan Zweig, traduit  de l’allemand par Baptiste Touverey.


un soupçon legitime stefan zweigUn couple âgé décide de s’installer dans un endroit isolé de la campagne anglaise et y fait construire une petite maison. A quelques temps de là, un jeune couple y fait également bâtir sa maison. Les deux couples voisins se lient d’amitié. Le jeune homme est particulièrement excessif dans ses sentiments et dans leur expression. Un jour, il adopte un chien, Ponto, qu’il se met à vénérer à un point tel que l’animal devient petit à petit le maître tyrannique de la maison. Mais la jeune femme tombe enceinte et le chien voit, d’un très mauvais œil, l’adulation dont il est l’objet remise en cause.

 

Peut-être qu’au vu du succès –inattendu ?- en 2008 de l’édition de la nouvelle inédite de Zweig "Le voyage dans le passé", l’éditeur a cru pouvoir renouveler le coup l’année suivante avec cette autre nouvelle inédite qu’est "Un soupçon légitime" ? Malheureusement pour lui, il semblerait que les chiffres de ventes –plus que corrects cependant- de cette nouvelle parution n’aient pas été à la hauteur de la précédente.

De fait, cette nouvelle n’est pas au niveau du petit bijou publié antérieurement. Mais attention : elle est très très loin néanmoins d’être dénuée d’intérêt ; d’abord parce que, quoi qu’en en dise, cela reste du Zweig et, en soi, c’est déjà un gage de qualité –et de plaisir-.

Car on y retrouve ce qui participe pleinement du charme de l’écrivain : le style, beau (oui, beau !), aérien, précis, riche mais toujours d’une extrême lisibilité ; la finesse, la justesse des observations psychologiques, la pertinence, la subtilité des portraits des personnages. Tout cela à tel point que l’anthropomorphisme de la narratrice vis-à-vis du chien qui transparaît parfois ne pose aucun problème au lecteur et celui-ci l’accepte entièrement.

Au total, cette nouvelle, écrite sans doute vers la fin des années 30 d’après ce que suppute le traducteur,  n’est sans doute pas celle qui convient à qui voudrait découvrir Stefan Zweig (préférez-lui ces petits chef-d’œuvres que sont les plus réputés "Lettre d’une inconnue", "Le joueur d’échecs", "La confusion des sentiments" ou "24 heures de la vie d’une femme", par exemple). Mais sa lecture m’apparaît néanmoins indispensable aux amateurs de l’auteur, ne serait-ce que, pour une paire d’heures, entendre à nouveau, avec délice, la voix de Zweig.

Alors finalement, si la publication d’œuvre de –un petit peu- moindre qualité de Zweig permet de maintenir ce merveilleux auteur au goût du jour (comme le montrent les tirages des rééditions de poche), qui s’en plaindrait ?

 

PS : pour les germanistes, comme c’était déjà le cas avec "Le voyage dans le passé", la version  originale en allemand du texte suit sa traduction en français.

 

Stefan Zweig sur Wikipedia france

Site consacré à Stefan Zweig


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