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13 juillet 2012 5 13 /07 /juillet /2012 11:11

 

Monsieur le Commandant (2011) de Romain Slocombe. NiL éditions, 2011.

 

Monsieur-le-commandant_Romain-Slocombe.jpg4 septembre 1942, Andigny, petite sous-préfecture de l’Eure. Paul-Jean Husson, écrivain renommé, membre de l’Académie Française, adresse au Sturmbannführer de la place une lettre dans laquelle, après avoir longuement cherché à expliquer et justifier l’origine de son geste, il finit par livrer aux autorités d’occupation sa propre belle-fille, Ilse, qui est juive et dont il prétend pourtant être follement amoureux.

 

 

 

 

 

 

 

Un ouvrage troublant; d’abord en se présentant, par une note d’éditeur préalable, dans un cadre non fictionnel: la lettre qui constitue l’essentiel de ce livre aurait été retrouvée accidentellement en 2006 par un réalisateur lors de la préparation d’un documentaire. Et tout du long de son livre parfaitement documenté, Romain Slocombe, entremêlant malignement faits et individus réels avec des éléments et personnages nés de son imagination, maintient cet état d’incertitude, poussant plus d’une fois le lecteur à interrompre le fil de sa lecture pour se livrer à de -vaines- recherches afin de tenter de découvrir qui pourrait se cacher derrière tel ou tel protagoniste (et, effet collatéral, acquérant ainsi, au hasard de sa quête, quelques connaissances sur la période historique concernée -ce qui n’est déjà pas rien-). État d’incertitude qu’une fois la lettre terminée, les perturbantes annexes (télégramme, note, interview...) qui achèvent cette œuvre viendront recouvrir d’une ultime couche de doutes.

Mais le principal trouble ressenti provient du "héros" rédacteur de cette lettre de dénonciation, Paul-Jean Husson: c’est un écrivain alors au faîte de sa gloire, reconnu et célébré, partageant sa vie entre mondanités parisiennes et sa villa familiale normande d’Andigny (bourgade provinciale sur laquelle il semble régner -de façon non explicite- comme investi des derniers relents d’un pouvoir féodal); c’est un homme au seuil de la vieillesse; c’est un catholique extrêmement de droite, conservateur et "banalement" (pour l’époque) antisémite.

Débutant sa lettre par une espèce de genèse de son histoire familiale et des évènements historiques relativement récents, son regard sur ce dernier aspect livre sans équivoque son tropisme politique: "1936 apporta à mon vieux pays gallo-romain l’humiliation d’être gouverné par un Juif. (...) Accourus du fond des ghettos d’Orient à l’annonce de la victoire raciale, les nez courbes et les cheveux crépus se mirent à abonder singulièrement. (...) La France était devenue le dépotoir du monde." Positionnement clair prédisposant à un accueil favorable à l’idéologie nationale-socialiste. Et le lecteur du XXIe siècle a donc tôt fait de voir en Husson un haïssable personnage.

Parallèlement, son histoire familiale tourne autour de l’arrivée en son sein de Ilse Wolffsohn, une jeune actrice allemande fiancée, puis épouse de son fils Olivier. Du couple naît rapidement une petite Hermione. Cependant, dès leur première rencontre, Husson a ressenti un certain émoi à l’égard de la jeune fille, alors qu’il se montrera par la suite pour le moins distant envers sa petite-fille (petit être qui fait de Husson un grand-père, statut qui, sans que cela soit exprimé, est un coup porté à l’image de soi d’un individu qui semble se vouloir plutôt un homme à femmes).

Puis, tandis que l’Histoire bouillonne de l’autre côté du Rhin, l’histoire de la famille Husson vire au drame: d’abord par la noyade, au cours d’une promenade en barque en compagnie de Ilse et Hermione, de Jeanne, sa fille chérie. Ensuite par le décès, suite à une tumeur au cerveau, de sa femme Marguerite. Enfin, choc extrême, par la découverte de l’ascendance juive de sa belle-fille. Et par un raisonnement tortueux empreint de miasmes de catholicisme et d’antisémitisme, Husson fait de son fils Olivier, qui a "(...) introduit un être impur au sein d’une honnête famille chrétienne (...)" et de la petite Hermione "les vrais coupables" de la perte de sa fille puis, imaginant un lien de cause à effet psychosomatique, de celle de sa femme -exonérant ainsi étrangement Ilse-.

L’Histoire se précipitant, l’ambivalence du personnage de Husson va alors croître, tandis que les circonstances vont favoriser son rapprochement avec Ilse: l’entrée en guerre contre l’Allemagne entraîne la mobilisation d’Olivier et donc la disparition, au moins pour un temps, du dernier membre de la famille s’interposant entre lui et Ilse (et "libère", d’une certaine façon, Husson, qui retrouve ainsi une certaine jeunesse et donne dès lors libre cours à ses pensées érotiques vis-à-vis de la jeune fille); puis la débâcle due à l’avancée rapide des troupes allemandes en territoire français les pousse à fuir ensemble sur les routes ce qui, bien que rien ne soit consommé, provoque des rapprochements physiques. Finalement, l’occupation et l’avènement de Pétain (qui comble les vœux de l’ancien combattant de la guerre de 1914 qu’est Husson), tout en lui permettant de reprendre le cours normale de sa vie, lui offre de surcroît une proximité avec le nouveau pouvoir en place cependant que le ralliement de son fils à De Gaulle et sa fuite vers Londres (fils qu’il renie alors) écarte définitivement tout obstacle entre lui et Ilse.

Cette proximité avec le pouvoir pétainiste, Husson va en tirer parti: approuvant sans réserve les mesures anti-juives de plus en plus terribles que prend le gouvernement (s’en faisant même le propagandiste dans la presse locale) mais s’inquiétant en même temps du sort de Ilse, il use de sa notoriété et de ses relations pour en protéger sa belle-fille, la détenant ainsi -sans que cela soit ouvertement spécifié- en son pouvoir. Et il saura profiter de la détresse et de la solitude de la jeune fille.

Malgré cela, et là réside une des forces du livre de Slocombe, l’auteur va parvenir à nous faire croire en l’authenticité de l’amour de Husson pour Ilse et réussir par-là même à rapprocher le lecteur de ce pourtant méprisable personnage: "Mon attention était monopolisée par Ilse Husson –par Ilse Wolffsohn, par Ilse la Juive, par l’adorable Juive blonde à la voix charmeuse, au rire cristallin, aux lèvres fraîches, au corps élancé; par la bouleversante jeune mère aux yeux bleus languides, dont l’évocation seule faisait bondir et battre mon cœur, au rythme d’une folle cavalcade. Il n’était plus en mon pouvoir d’arrêter ce processus. Mon attention paralysée ne me laissait plus aucune liberté de mouvement. Me sauver, élargir le champ de ma conscience à autre chose qu’à Ilse, se révélait au-dessus de mes forces. Le pouvoir magique de la Juive, que j’aimais désormais comme un fou, comme un vieux fou, dans un état bientôt paroxystique, était invulnérable à une quelconque remise en perspective."

Mais cette finalement plutôt confortable situation de Husson -qui, d’une certaine façon, se pose déjà en victime du "pouvoir magique de la Juive"- ne durera pas, ébranlée par une succession d’évènements (reposant, d’un point de vue scénaristique, sur des coïncidences peut-être un rien forcées) qui, pour certains, vont engendrer de la culpabilité ("Je m’étais damné moi-même.") puis en faire objectivement une victime (le rachetant de sa "faute"?) et le coincer dans un insoluble dilemme tandis que d’autres vont sembler révéler la part d’humanité en lui.

La lettre adressée au Sturmbannführer H.Schöllenhammer sera la solution de Husson pour se sortir de ce guêpier. Et sur ce point, Slocombe se montre particulièrement habile à nous faire partager les détours moraux de Husson pour se dédouaner à ses propres yeux d’un acte qui ménage tout à la fois son catholicisme, son sens –perverti- de l’honneur et son aisance financière; et constitue pourtant une solution finale indéfendable.

In fine, à la lecture des éléments annexes de ce livre, le lecteur pourra être gagné par la tentation d’une dernière perturbante réévaluation de Husson: toute sa narration rétrospective avant d’en arriver au but même de cette lettre, tout ce sentimentalisme, ces atermoiements n’étaient-ils en fait que le romantique emballage de ses pulsions plus triviales et bien moins avouables à lui-même? Ou même simplement pure hypocrisie que le savoir-faire d’Husson l’écrivain a enveloppée/masquée sous les embellissements de la littérature? Husson -Slocombe?- ne nous a-t-il finalement pas embobiné?

Ce livre écrit en toute logique dans un style classique (si tant est que cela signifie quelque chose) parvient à ce que le lecteur s’identifie, partage les émotions et suive les dédales sinueux de l’esprit d’un haïssable héros; un haïssable héros qui, pourtant, n’est pas entièrement différent de chacun de nous. Un ouvrage troublant. Une réussite.

 

D'autres chroniques chez action-suspense, chez Alexandre Clément et chez Black novel

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4 février 2012 6 04 /02 /février /2012 11:14

Je tue les enfants français dans les jardins (2011) de Marie Neuser. L’Ecailler - 2011.

 

Je-tue-les-enfants-francais-dans-les-jardins1Lisa Genovesi, une jeune professeur d’italien dans un collège marseillais, vit particulièrement mal son quotidien professionnel fait "d’insultes et de crachats". Cette situation de tension constante et de conflit ouvert, notamment avec certains élèves d’une classe de troisième, ne va faire que croître durant l’année scolaire, jusqu’à l’irréparable.

 

 

 

 

 

 

L’impression qui jaillit à la face du lecteur dès les premières pages de cet ouvrage -et qui ne se démentira pas tout du long- est qu’il a été écrit sous l’emprise d’une rancœur haineuse. L’auteure étant elle-même enseignante, tout son livre exhale la désillusion, le ressentiment, la colère à l’égard d’une réalité -d’une perception de la réalité- à mille lieux de ce qu’elle avait peut-être imaginé -fantasmé?- lors de son entrée en vocation. Si l’on accepte volontiers d’envisager que ce type d’émotions puisse être un puissant moteur à la création littéraire, ici, cela a entraîné une forme d’aveuglement par trop sélectif du réel sur lequel ce texte s’appuie et donné naissance à une œuvre manquant de distance vis-à-vis de son propos. De fait, ce livre navigue dans les eaux troubles entre le roman et le récit -voire le pamphlet-, et alors qu’il aurait pu être salutairement dérangeant, il donne à lire une vision du monde -et plus que simplement du monde de l’éducation publique- aux relents quelque peu nauséabonds.

Pourtant, on pourra en apprécier le travail d’écriture: ce court ouvrage composé de brefs chapitres -parfois même très brefs puisque pouvant n’être que d’une seule phrase- est écrit dans un style fluide, vivant, plaisant à la lecture, malgré quelques redîtes pas toujours utiles et une ou deux maladresses. On est moins indulgent en revanche concernant des effets de dramatisation plutôt faciles (lesdits chapitres d’une seule phrase) ou certains passages donnant une impression de ressassement redondant de la part du personnage central et où "ça n’avance pas". Entièrement à la première personne, c’est donc le regard ouvertement subjectif d’une jeune enseignante en italien qu’il nous propose; une vision que, sur le fond, il est difficile de partager.

D’emblée, dès l’entrée matinale de l'enseignante dans son collège, l’auteure cadre son texte: il n’y sera guère (euphémisme!) question d’enseignement, de transmission de savoirs; car c’est à un combat auquel nous sommes conviés d’assister (et peut-être même de prendre part); une lutte continue entre la jeune prof et ses élèves de la classe de troisième 2; elle, seule, contre tous; la culture (romaine) contre la barbarie (connotée? puisque plus spécifiquement incarnée par des Malik ou Adrami). Tout le livre ne fera que confirmer/enfoncer cette posture initiale.

Du côté de l’enseignante, ce récit/roman très égocentré fait une bonne part à l’auto apitoiement ("Que peut bien avoir fait un être humain pour mériter un sort pareil?"); au point que Lisa ira jusqu’à rapprocher sa situation de celle, telle que relatée par Primo Levi, des prisonniers de camp d’extermination (Hum...). Mais cette compassion envers soi-même ne trouve à aucun moment prise pour pourvoir s’étendre, même sous la forme galvaudée d’une simple tentative d’analyse purement intellectuelle, aux élèves: hormis le contrepoint peu subtil de Samira, la collégienne idéale malgré un contexte familial ultra rigide (collégienne qui, bien sûr, connaîtra un sort digne d’une victime expiatoire du Savoir...), à nul autre des personnages d’adolescents esquissés il n’est laissé la moindre chance. Présentés sans nuance, ils ne sont que d’un bloc; un déséquilibre qui affaiblit singulièrement la force du message de l’auteure.

La vocation de Lisa lui a été transmise par son père, lui-même professeur d’italien à une autre époque... une époque où, Marie Neuser nous chantant l’air du "c’était mieux avant" avec quelques accents un peu équivoques, l’enseignant était sujet de quasi vénération de la part de ses élèves qui étaient de bons fils de "paysans, petits commerçants, artisans." Hum, hum...

Mais aujourd’hui, Lisa est seule dans son combat. Peu d’autres membres de cette collectivité qu’est le corps enseignant nous sont présentés et ces personnages manquent d’épaisseur, étant au mieux plutôt indifférents, plus généralement dans le renoncement à toute ambition éducative. Ils ne lui sont d’aucun secours, chose plus vraie encore s’agissant de l’administration dont le seul représentant portraituré, le CPE est proche de la parodie. Quant au compagnon de Lisa, personnage qui n’est que culture (tendance plutôt bobo), il semble bizarrement peu réactif face à la situation d’extrême souffrance que nous dit vivre sa compagne.

L’adversaire de Lisa, c’est la troisième 2. On ne saura rien des probables autres classes à qui elle est chargée d’enseigner -qui auraient pourtant pu être l’occasion de proposer de la nuance, de la complexité dans sa vision des élèves-. Au plus est-il fait si succinctement allusion à une quatrième que l’on peut la considérer comme inexistante. Uniquement la troisième 2 donc, avec ses élèves... non, plutôt une meute menée par deux animaux sauvages (Malik et Adrami) s’en disputant le leadership, les autres, à une ou deux exceptions près, semblant une sorte de troupeau plutôt indistinct présentant une nature plus ovine. Il n’est donc définitivement pas question dans ce livre d’enseignement, pas même de dressage (à la limite...), mais de vaincre, terrasser, abattre des bêtes prêtes à la dévorer au moindre relâchement ("Mon inspecteur m’a dit il y a trois mois: N’essayer même pas de faire cours, Mademoiselle. Sauvez votre peau.") La sensibilité humaine face à la bestialité animale. L’humanité n’est décidément que d’un côté. C’est là que le bât blesse vraiment.

Car comme s’en servant d’un postulat, Marie Neuser balaie d’un revers de phrase méprisant toute velléité de recherche d’explication (ne parlons même pas de compréhension...) du comportement asocial, agressif, violent de ses élèves (du "(...) baratin sociologique à tendance marxiste (...)", vomit-elle). Nulle origine exogène n’est recevable, la source de l’attitude de ces jeunes ne peut être qu’endogène: le Mal leur serait donc intrinsèque, constitutif, peut-être même génétique (!). La preuve, l’auteure nous épargnant peu de choses, ils se livrent à la prostitution (avec une étonnante légèreté), au racket, aux violences familiales ou connaissent l’inceste et l’intégrisme religieux. Ce sont juste des animaux "nuisibles". Par conséquent, ce Mal, viscéral, il serait justifié de chercher à s’en débarrasser, de chercher à l’exterminer de manière radicale...

Impossible pour ma part d’avaler une telle conception "extrêmement décomplexée" et plutôt dans l’air du temps. Elle a trop le goût d’un manichéisme archaïque, rétrograde, et oblitère irrémédiablement la portée du discours de Marie Neuser.

Pourtant...

Pourtant je me suis laisser aller à imaginer qu’au lieu de s’achever sur acte de justice "charles bronsonnienne*" qui se veut peut-être provocateur, iconoclaste et/ou politiquement incorrect -mais que l’auteure a quand même pris soin d’emballer dans des prémisses moralement justifiables (?!?!) pas loin du "œil pour œil..." en n’ayant pas mégoté sur les moyens pour nous mettre de son côté- et qui délivre une promesse de type "vers un avenir radieux" (alors que cette fin marque en définitive la victoire de la barbarie qu’elle nous disait prétendre combattre!), l’auteure, se conformant au titre de son livre, nous ait offert une seconde partie qui aurait vu l’éclosion d’une Lisa en psycho teacher (cf. American psycho - Bret Easton Ellis - 1991) se lançant dans une éradication systématique et radicale, jusqu’à l’outrance, du "Mal" que sont les élèves. Le lecteur –moi en tout cas- aurait probablement pu accepter une telle échappée romanesque -car, pour le coup, l’ouvrage aurait ainsi basculé une bonne fois pour toute du côté du roman- d’autant plus recevable littérairement que certains éléments présents dans le livre, tels que la propension de Lisa à la réification des élèves ("des petites sculptures de merde") ou la récurrence (obsessionnelle?) de l’emploi des mots "propre" et "propreté", auraient pu rétrospectivement être perçus comme des signes avant-coureurs d’un terreau psychopathologique. L’outrance assumée de cette hypothétique seconde partie serait alors venu heureusement contrebalancer la caricature qu’est -à mes yeux- le texte de Marie Neuser; et aurait signifié cette prise de distance, ce recul qui lui fait défaut, devenant ainsi presque une hyperbole qui, paradoxalement, aurait plus subtilement amené le lecteur à une réflexion sur la réalité -que l’on est très loin de considérer comme idyllique- de l’Education Nationale.

Au final, malgré les qualités d’écrivain de Marie Neuser, la bâtardise de son texte entre récit et roman, son regard par trop partiel et partial, le manque de complexité chez les personnages de "méchants" (où est la leçon d’Alfred Hitchcock?) –sans parler des soubassements idéologiques qu’on est par moments tenté d’y voir- en sont des faiblesses rédhibitoires.

 

D'autres points de vue sur ce livre chez Moisson Noire, Black Novel, Du noir dans les veines, K-Libre ou Rayon Polar

 

* Cf  Un justicier dans la villeDeath wish - Michael Winner – 1974.

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