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23 décembre 2012 7 23 /12 /décembre /2012 10:22

 

Bois mort (Cypress Grove – 2003) de James Sallis, traduit de l’anglais (américain) par Stéphanie Estournet et Sean Seago. Editions Gallimard, 2006.

 

Bois-mort_James-Sallis_2.jpgTurner a été flic; puis taulard; puis thérapeute; puis... puis, fatigué du monde et surtout de lui-même, il s’est retiré s’installer pas très loin d’où il a passé son enfance, dans une baraque près d’un lac, aux alentours d’une petite bourgade du Tennessee où il ne se passe habituellement pas grand chose; et où tout se sait très vite. Un jour, le shérif local débarque chez lui pour faire connaissance, mais d’abord et avant tout pour faire appel à ses services: dans un lotissement inoccupé de la ville, un vagabond a été trouvé mort, attaché par des câbles à une espèce de treille, un pieu en pleine poitrine, et à ses côtés une sacoche contenant des lettres interceptées qui étaient destinées au maire. Dépassé par ce meurtre, le shérif embauche Turner comme consultant. Turner va se laisser aller à enquêter.

 

Bois mort est le premier volet d’une trilogie que Sallis a consacré au personnage de Turner. Contrairement au chroniqueur qui en entama la lecture par le deuxième volet (Cripple Creek, dont on causait ici), on conseille plutôt au lecteur potentiel une lecture du cycle dans l’ordre.

 

"Ah ouais! Un bouseux de shérif, largué face à un crime de psychopathe, qui demande l’aide d’un superflic qui s’est rangé mais qui, après avoir rechigné, va finir par se mettre à enquêter pour découvrir qu’un supertueur etc.; je vois le genre!", pourrait être tenté de se dire, à la lecture du résumé ci-dessus, l’amateur de polars ignorant des écrits de Sallis... et pourrait difficilement plus se fourvoyer; parce que ce genre de synopsis stéréotypé n’a rien à voir avec ce qu’est réellement ce roman de Sallis. Si enquête sur un crime il y a bien, elle n’occupe qu’un part restreinte de ce roman et est traitée de façon lâche, discontinue, ne donnant en rien lieu à des rebondissements ou coups de théâtre "haletants". Elle n’est que prétexte à une mise en situation de Turner et n’intéressera que de façon très secondaire le lecteur.

Car ce dont traite ce livre, c’est d’un homme, Turner, qui, progressivement, revient vers la vie. Constitué de brefs chapitres alternant moments présents -où l’enquête n’occupe même pas une place essentielle!- et flashes back où Turner revit de courtes séquences de son passé de flic en patrouille, de taulard, de thérapeute, il révèle par pièces un homme qui en a trop vu, en a trop fait; un ex flic pour lequel, contrairement à ce que tendent à nous faire gober nombre de films et romans, sortir son arme, user de son arme (comme il a été amené à le faire) n’est pas anodin; un vieux type, un "man of constant sorrow", dont les souvenirs sont pesants et qui cherchait à s’exiler du monde, et avant tout de lui-même: "Des années plus tard, Lonnie Bates me reprocherait de dépenser trop d’énergie à tenter de garder mes distances avec l’homme que j’avais été."

Cette thématique peut elle aussi sembler guère originale, voire rabâchée. Oui... mais non. Bois mort tient le lecteur de bout en bout, est d’un constant plaisir de lecture. Parce que la vérité n’est pas dans ce qui est raconté mais dans la manière dont cela l’est; tout tient dans la qualité de l’écriture de Sallis: une écriture sobre, sans pathos, sans analyse, elliptique parfois, qui expose avec brièveté des moments troubles de la vie passée de Turner non pas avec détachement -loin de là-, mais avec distance, histoires tragiques profondément marquantes à propos desquelles chacun pourra se risquer -ou non- à tirer une illusoire leçon. Sallis, lui, ne livre pas explicitement le ressenti du personnage, se garde de tout exhibitionnisme affectif ou de toute banale morale. Faisant appel à l’intelligence du lecteur, c’est par la simple description des actions, au simple comportement des personnages, à leurs paroles qu’entre les lignes l’émotion passe.

La qualité de partage de ce roman repose aussi dans l’art de Sallis, avec un grand sens du détail et des dialogues, pour faire exister tous les autres personnages aux yeux du lecteur, et donc de Turner; un regard marqué d’humanité, de l’acceptation élémentaire des gens comme ils sont. Et Turner d’en venir à s’impliquer doucement dans cette petite communauté (idéalisée?) qui vit encore avec certaines valeurs dépassées (ringardes?) telles que le sens de l’entraide, la solidarité: "En fait, j’étais en train de me demander si j’étais toujours aux Etats-Unis. Ceci ne pouvait pas être le même pays que celui que je voyais aux infos, dans les émissions de télé, les romans du moment. (...) Thoreau, Zarathoustra, le surhomme de Philip Wylie seul et impuissant au sommet de sa montagne –dans le monde d’aujourd’hui, ils seraient tous au courant des shows en compétition pour la grille de rentrée, ils connaîtraient le dernier créateur de mode en vogue, la dernière star adolescente préfabriquée. Mais des gens qui prennent soin des enfants de leurs amis comme si c’étaient les leurs? Un frère adolescent qui assume la responsabilité de l’enfant de sa sœur?". Turner ne pourra s’empêcher de prendre en considération ces gens; de ressentir. Et à l’image du traitement par Sallis de la relation toute personnelle que Turner noue avec le personnage féminin de Val, ce sera par des non-dits, tout en suggestion, avec réserve, retenue, que les choses prendront corps. Turner voulait échapper à la vie ("Tout à fait entre nous, dis-je au bout d’un moment, je ne suis pas sûr de réussir à me retrouver là-bas, que cela ait même été possible. Peut-être que tout ce que je faisais, c’était m’effacer."), mais celle-ci, que ce soit autour de lui ou en lui, est la plus forte: "J’étais venu ici pour m’absenter, (...), pour me retirer plus encore du monde. Au lieu de quoi, je le rejoignais."

Un roman qui démontre une fois de plus, -si besoin en était!-, que peu importe l’histoire racontée; tout se résume à comment la raconter. Sallis fait passer la complexité du monde par une écriture modeste; c’est souvent un signe de talent.

 

D'autres points de vue chez Noirs Desseins ou sur le Noir Bazar.

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4 novembre 2012 7 04 /11 /novembre /2012 17:45

Un requiem allemand (A german requiem – 1991) de Philip Kerr, traduit de l’anglais par Gilles Berton. Editions du Masque, 2008.

 

Un-requiem-allemand_Philip-Kerr.jpg1947. Berlin en ruines est toujours occupée par les alliés qui ont divisé la ville en quatre secteurs. Bernie Gunther, revenu de la guerre après avoir combattu sur le front de l’Est et été prisonnier dans un camp russe, y vivote grâce à sa femme Kirsten, serveuse dans un bar réservé aux soldats américains, et a repris son activité de détective privé. Après avoir rapidement réglé une affaire qui l’a conduit à l’Est de l’Allemagne et l’a contraint à tuer un soldat de l’Armée Rouge, il est contacté par le colonel Poroshin, des services secrets soviétiques. Celui-ci lui apprend qu’Emil Becker, un ancien collègue supérieur direct de Bernie à la Kriminalpolizei puis officier SS pendant la guerre, qui se livre aujourd’hui à de la contrebande, a été arrêté à Vienne et inculpé pour le meurtre d’un officier américain. Le colonel Poroshin se prétend persuadé qu’Emil Becker, à qui il dit devoir la vie, n’est pas l’assassin et propose à Bernie 5000 dollars pour qu’il mène sa propre enquête sur ce crime. Bernie, accablé depuis qu’il a découvert que sa femme obtenait de quoi ravitailler son foyer en offrant plus que ses talents de serveuse aux soldats américains, finit par accepter la proposition de Poroshin et part pour Vienne.

 

Faisant suite à L'été de cristal et à La pâle figure, Philip Kerr clôt avec Un requiem allemand sa trilogie berlinoise consacrée aux aventures de son détective privé Bernie Gunther[1].

C’est un Bernie plutôt mal en point que l’on retrouve dans ce troisième volet. Amaigri, blessé, tâchant de subsister par tous les moyens -y compris illégaux-, il est à l’image du Berlin que décrit Kerr, une ville dévastée et miséreuse ("Une dévastation à l’échelle wagnérienne") dont les habitants survivent mal grâce au marché noir, prêts à tout pour obtenir des armées d’occupation quelques denrées alimentaires et produits de base dont ces derniers disposent à foison et profitent, "(...) militaires en proie au désir sexuel le plus brutal, exacerber encore par le fait de se trouver en pays étranger, les poches bourrées de cigarettes et de chocolat, au milieu de femmes affamées." Kerr brosse un sombre tableau de l’attitude des occupants -en particulier des soldats russes- à l’égard des berlinois -et singulièrement des berlinoises-, occupants pour qui la notion d’alliés n’est plus qu’un souvenir et qui se tirent volontiers dans les pattes. L’Allemagne nazie vaincue, la coopération entre les vainqueurs se délite, les alliances se retournent et une nouvelle guerre -dite froide- s’installe.

Bernie débarque donc dans une Vienne au cœur de ce nouveau conflit en gestation; une Vienne découpée et dirigée elle aussi par les (ex) alliés mais qui a moins subi les dommages de la guerre que la capitale allemande; une Vienne "au sentimentalisme sirupeux" que Bernie n’apprécie guère et qui paraît volontiers s’exonérer de sa part de responsabilité dans l’avènement nazi. Là, son enquête va très vite l’immerger dans le monde grouillant et souterrain de cette guerre froide naissante, une guerre dans laquelle les espions ont pris le pas sur les militaires. Bernie va devoir naviguer à vue dans cet univers d’agents doubles, de manipulations, d’infiltrations, de retournements, d’organisations et réseaux secrets dont il ignore les codes. Car derrière le meurtre de l’officier américain et l’arrestation de Becker va se révéler une histoire de transferts d’archives secrètes -authentiques ou fabriquées-, nouvelles armes dans cette guerre qui ne dit pas encore son nom entre Russes et Américains et pour laquelle certains anciens dignitaires nazis ayant échappé à la justice, devenus précieux pions pour chaque camp, sont désormais objets de compromission, marquant la prééminence de la realpolitik sur la morale.

L’avancée de son enquête va amener un Bernie un peu déboussolé par le monde nouveau qui se met en place et dans lequel il est plongé ("(Avant) (...) je savais où j’allais et dans quel but. (...) Je savais où était le bien. Mais à présent, tout est flou (...)") à s’interroger sur lui-même, à regarder son passé et à prendre conscience de la culpabilité -qu’il réalise probablement partagée par une bonne part de la population allemande- qui le ronge: "Je n’avais rien dit, je n’avais pas levé le petit doigt contre les nazis." Ce sera là, dans cette plaie de sa conscience, qu’il trouvera le moteur pour mener à son terme ses investigations, poussé avant tout par la quête de sa propre rédemption.

La partie viennoise du roman, qui en occupe la plus grande part et qui, on l’aura compris, lorgne plus du côté du roman d’espionnage que du polar, est embrouillée à souhait et offre son lot de rebondissements. Mais elle ne parvient toutefois pas complètement à séduire, ayant un goût de déjà vu/déjà lu (et en mieux), même si l’on pourra y apprécier ça et là trilogie-berlinoise-philip-kerrquelques sarcastiques "viennoiseries" de la part de Bernie. Et au final, si Un requiem allemand a conservé dans sa forme le charme de cette écriture hardboiled imagée qui prête à sourire ("Il avait un tel accent bavarois que ses paroles semblaient surmontées d’un faux-col de mousse.") et qui redonne assez vite à Bernie ses traits archétypaux de privé tombeur de femmes et aux coups de poings faciles, et si Philip Kerr a parfaitement su y restituer l’ambiance désolée et les conditions de vie pitoyables d’un pays dévasté par la guerre, cette enquête/immersion dans l’environnement trouble, fallacieux et amoral des services secrets n’a toutefois pas cette tension, ce sentiment de constant danger qui flottait à la lecture des deux précédents volumes.

 

PS. En complément, on conseille de voir ou revoir La scandaleuse de Berlin (A foreign affair – 1948) de Billy Wilder, Berlin Express (Id – 1948) de Jacques Tourneur (dont on parlait Ici) et bien sûr Le troisième homme (The third man – 1949) de Carol Reed, film auquel Kerr se réfère explicitement au cours de son récit.

 

[1] Provisoirement, puisqu’il redonnera vie à son personnage quinze ans plus tard avec La mort, entre autre (The one from the other-2006) qui marquera le début d’une nouvelle série d’enquêtes.

 

Un autre point de vue sur ce roman chez Pol'Art Noir.

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17 mai 2012 4 17 /05 /mai /2012 09:24

 

London Boulevard (Id – 2001) de Ken Bruen, traduit de l’anglais (irlandais) par Catherine Cheval et Marie Ploux. Editions Fayard, 2008.

 

London-Boulevard_Ken-Bruen.jpgMitch sort de prison après trois années d’incarcération. A sa sortie, il retrouve son ami Norton, qui lui a dégotté un logement. Norton recouvre les dettes contractées auprès d’un caïd local, Rob Gant, et propose à Mitch de jouer les gros bras lors de ses tournées d'encaissement. Mitch accepte mais ne goûte guère à ce job brutal qui jette de pauvres gens à la rue. Un soir, sur le chemin du pub où ses potes ont organisé une fête pour célébrer son retour, Mitch débarrasse une jeune femme, Sarah, de deux voyous. Quelques jours plus tard, Sarah rappelle Mitch au sujet d’un possible boulot pour sa tante, une emmerdeuse vivant seule avec Jordan, son majordome, dans une vaste demeure. La vieille femme, Lilian Palmer, une ancienne gloire du théâtre qui prépare son grand retour sur les planches, reçoit Mitch et l’embauche comme homme à tout faire. Mitch continue en parallèle à aider Norton, à la satisfaction de Gant, que son pote lui fait rencontrer. Mais Mitch se met à dos le caïd en refusant une proposition de ce dernier. Il décide alors de prendre ses distances et s’installe, comme elle le souhaitait, chez la vieille actrice, où il finit par céder à ses charmes usés. Un soir, dans un pub, Mitch fait la connaissance de Aisling, une jeune irlandaise dont il tombe amoureux. Mitch se retrouve alors emberlificoté entre Ainslig et l’actrice, entre son boulot d’homme à tout faire et ses anciens potes qui lui proposent encore des coups, le tout en devant garder un œil sur sa sœur un peu fêlée Briony, tandis que Gant a lancé un contrat sur sa tête.

 

Ken Bruen, c’est d’abord un style: une écriture sèche, faite de phrases brèves, qui claquent; une écriture épurée qui ne s’embarrasse pas de descriptions ni des personnages, ni des lieux. Les dialogues, nombreux, sont de la même eau, suite de courtes répliques tranchantes. Ces derniers, ajoutés à l’observation de quelques détails significatifs et de quelques attitudes parlantes, à quelques saillies à l’humour mordant, suffisent à Bruen pour définir les protagonistes de son histoire. Et London Boulevard a beau être narré à la première personne, son héros ne s’y adonne guère à l’introspection, nous livrant tout au plus quelques rapides réflexions, souvent proches de l’aphorisme ("Je suis du Sud-Est de Londres. Un endroit où on n’utilise le mot «beauté» que pour parler des bagnoles ou du foot." Ou: "Pour faire un hold-up, il faut être à l’aise dans ses fringues. C’est pas le moment d’inaugurer une paire de grolles neuves. Ou d’enfiler un slip kangourou qui vous écrasent les couilles."), ça et là quelques rares digressions ou brefs retours en arrière sur son passé. Mais les phrases de Bruen restent toujours près de l’os, exemptes de fioriture -même si l’on peut parfois se lasser un peu de ses effets de liste-, une écriture speedée donnant à son récit ce rythme soutenu -rock?- qui emporte le lecteur et fait que l’on accroche à cette histoire pourtant peu originale de petit malfrat coincé entre un passé de braqueur qui ne le lâche pas et un avenir rangé qu’il entrevoit meilleur.

Comme toujours, Bruen use et abuse aussi de références -d’un goût sûr-, essentiellement polardeuses (allant même jusqu'à mettre brièvement en scène James Ellroy himself), musicales ou cinématographiques, citations qui, bien qu'omniprésentes, ne donnent toutefois pas l’impression d’un étalage culturel. Et au premier chef, plus qu’une référence, London Boulevard est -en partie- une quasi reproduction (que l'on interprétera comme un hommage) du chef-d’œuvre de Billy Wilder Boulevard du crépuscule (Sunset Boulevard – 1950, dont on causait antérieurement ici) dont Bruen reprend la trame (le jeune homme embauché par la star déchue), y compris dans des détails (le majordome/mari, la voiture, la partie de cartes entre "momies", la –mauvaise- pièce/scénario écrite par l’actrice pour son grand retour). Lilian Palmer est une copie de la pathétique Norma Desmond et l’on ne peut s’empêcher d’accoler sur les traits de son majordome Jordan ceux du génial Erich Von Stroheim. De fait, cette dernière association à laquelle nul cinéphile ne pourra échapper rend plus fascinant encore ce personnage de Jordan aux ressources insoupçonnées, personnage que Bruen, en détournant la logique du film de Wilder, saura utiliser à ses propres fins pour dénouer l’écheveau de son histoire.

On pourra enfin également trouver Mitch pas si éloigné que cela de Jack Taylor, le personnage phare de Ken Bruen, même si celui-là semble plus impitoyable et suscite moins l’émotion que le détective de Galway; et que, dans la multiplication des péripéties, Bruen en fait peut-être un peu trop. Mais qu'importe, finalement, tous ces rapprochements, similitudes, facilités, emprunts ou citations; parce que Bruen écrit comme personne. Et c’est ça, en dernier ressort, le talent.

 

Une autre chronique de ce livre à lire chez Action-Suspense.

 

PS. Ce roman a fait l'objet d'une adaptation cinématographique (London BoulevardWilliam Monahan – 2011), pas vue mais dont on ne dit pas le plus grand bien.

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12 juin 2011 7 12 /06 /juin /2011 12:32

La pâle figure (The pale criminal – 1990), de Philip Kerr, traduit de l’anglais par Gilles Berton.

 

La pale figure Philip KerrBerlin, été 1938. Dans le courrier du matin de l’agence de détectives de Bernhardt "Bernie" Gunther et son associé Bruno Stahlecker, une lettre anonyme de quelqu’un voulant le rencontrer à minuit dans les ruines du Reichstag, à propos d’une vieille affaire. A ce rendez-vous, Bernie se retrouve face à son ancien patron, Arthur Nebe, le chef de la Police criminelle de Berlin, qui, à la demande de Heydrich (qui dirige toutes les polices politiques et criminelles au sein du RSHA, le Service de Sécurité central du Reich), veut qu’il réintègre la Kripo (Kriminalpolizei). Bernie réserve sa réponse, tout en sachant qu’à terme, il n’aura pas le choix. Le lendemain, il se rend chez une riche cliente victime de chantage: son fils, homosexuel, risque d’être interné dans un camp de travail car un maître chanteur menace de rendre public les lettres explicites que celui-ci a écrit à son amant le docteur Kindermann. Se faisant payé un séjour dans la clinique pour gens fortunés de Kindermann, Bernie découvre rapidement que le maître chanteur est un ex infirmier, Klaus Hering. Lors de la remise de l’argent en échange d’une des lettres, Bernie et Bruno filent le maître chanteur jusqu’à son domicile. Tandis que Bruno surveille l’immeuble, Bernie rentre chez lui. Mais en pleine nuit, il est réveillé et embarqué au quartier général de la Gestapo. Là, il apprend que Bruno a été assassiné. Puis il rencontre Heydrich qui lui intime personnellement de revenir à la Kripo. Bernie renâcle, désireux d’abord de trouver l’assassin de son collègue. Mais l’affaire est déjà réglée! La police ayant trouvé dans une poche de Bruno un papier sur lequel était écrit le nom de Hering, elle s’est rendue chez l’ancien infirmier où elle a découvert l’arme du crime et Hering pendu. Examinant les lieux, Bernie constate vite que ce suicide est en fait un meurtre maquillé. Mais n’ayant plus d’argument à opposer à Heydrich, Bernie se retrouve donc à la Kripo, avec le grade de Kriminalkommissar, à la tête d’une équipe chargée de découvrir qui a violé, mutilé puis tué quatre adolescentes typiquement aryennes en quatre mois. Mais les deux affaires ne sont pas sans liens et cachent quelque chose de plus vaste...

 

Après L’été de cristal (March violets – 1989 – on en causait ici), La pâle figure est le deuxième volet de la trilogie Berlin noir de Philip Kerr narrant les aventures de Bernhardt Gunther, détective hard boiled exerçant sa profession au cœur du régime nazi.

Comme on l’a déjà dit précédemment, Philip Kerr a écrit sa trilogie sous l’égide des grands anciens Chandler et Hammett (avec ici ce qui semble une référence directe au Faucon maltais, puisque, comme dans le roman de Dash, le collègue du héros est assassiné dès les premières pages). Bernie Gunther est un privé dur à cuire typique, insolent à la réplique percutante (tant verbale que physique...), la clope au bec, le chapeau vissé sur le crâne. Comme il se décrit lui-même: "Je ne suis pas un chevalier blanc. Je suis juste un type usé, debout à un coin de la rue dans son pardessus froissé, avec une vague notion de ce qu’on appelle, osons le mot, Moralité. Bien sûr, je ne suis pas étouffé par les scrupules quand il s’agit de me remplir les poches (...)." Et comme dans les œuvres des deux figures tutélaires, le héros de Kerr va mener une enquête qui le conduira à naviguer à vue dans les eaux troubles et hypocrites du pouvoir et de l’argent. De ce point de vue polar, on prend plaisir à cette intrigue bien conçue, avec ses coups de théâtre, ses révélations, ses fausses pistes, ses rebondissements, à cette enquête qui va amener Bernie à séjourner dans une clinique pour rupins, à participer à une séance de spiritisme, à se trouver mêler aux luttes de pouvoir entre dignitaires du régime ou à se rendre dans une de ces sortes de "nouvelles baronnies" (ici Nuremberg) où celui qui dirige la région, intouchable, règne en tyran sur tout et sur tous, et "aime s’offrir un bon petit pogrom personnel de temps en temps."

Mais on l’aura compris, ce qui étoffe cette trame polardeuse, ce qui fait l’attrait original de la trilogie de Kerr, c’est son contexte spécifique: nous sommes en plein IIIe Reich et les personnages que l’on y croise ont pour nom Heydrich ou Himmler...

Alors, bien sûr, d’une part l’"Histoire en marche" (1938, c’est la crise des Sudètes, les accords de Munich) est évoquée par moments. Mais surtout, Kerr installe son roman dans une ambiance quotidienne malsaine, malade et nauséabonde, faite d’exacerbation de l’antisémitisme, d’endoctrinement des enfants, de propagande infâme d’une presse ignoble et de propos abjects de quidams exprimant une adhésion de plus en plus manifeste à l’égard du régime en place. Il profitera également d’avoir mis sous les ordres de Bernie une équipe d’inspecteurs pour décrire toute une palette d’attitudes et comportements de flics que leur permet le pouvoir dont ils disposent ou s’octroient.

Enrichissant plus encore ce roman, dans un tel environnement, Kerr a fait de son personnage principal un individu qui n’a nullement la pure blancheur du héros irréprochable que l’on aurait pu craindre. Au contraire, Bernie ne manque pas d’ambivalence: s’il est indiscutablement à mille lieux d’adhérer à l’idéologie dominante et au pouvoir du moment, il n’en est cependant pas un opposant engagé, n’a guère de conscience politique et, commissaire de police, il travaille –même si c’est au départ contre son gré- pour ce pouvoir. Bernie porte en lui certaines ambiguïtés renforçant l’intérêt pour ce personnage qui paraît tout à la fois lucide sur son temps ("C'est toujours au moment où l’on pense que les choses ne peuvent plus empirer qu’on se rend compte qu’elles sont déjà bien pires qu’on ne le pensait. Et qu’elles empirent encore.") et sur ce qui se dessine (à savoir la guerre), mais qui ne s’extrait pas pour autant de l’atmosphère générale, n’échappant pas totalement à la pensée dominante, comme le prouvent ses réflexions sur les homosexuels ("(...) et puis, c’était une tante.") ou ses considérations sur les juifs ("Il est vrai, me disais-je, que ce problème ne me concerne guère, que les juifs ont bien cherché ce qui leur arrive.")*

Avec ce deuxième volume de sa trilogie, Kerr, tout en restant dans le domaine du polar, a su, plus que dans le précédent, imbriquer la trame de son intrigue à des évènements réels pour en faire un roman plus fort. Quant à Bernie, on aura eu le sentiment de voir se craqueler son cynisme, de devenir plus sensible à la réalité de ce qui se passe autour de lui. Et au final, même s'il parviendra évidemment à dénouer tous les fils de son enquête et mettre à jour ce qui s'ourdissait dans l'ombre du pouvoir, il sera impuissant à détourner le cours des évènements et sera rattrapé par l’Histoire lorsqu’il marchera dans les rues de Berlin en ce matin tout particulier du 10 novembre 1938.

 

* Prenons garde aux interprétations erronées que l’on risquerait d’attribuer à cette phrase de Bernie si l’on oublie la réalité du contexte historique: en 1938, les mesures officielles prises par le régime nazi à l’encontre des juifs concernaient seulement (si l’on ose dire...) des domaines tels que des restrictions dans l’accès aux emplois ou dans l’exercice des certaines professions, l’obligation de déclaration des biens immobiliers ou l’interdiction d’associations par exemple. Si l’antisémitisme " était dans l’air"  et, plus que cela, se manifestait concrètement –et violemment- tous les jours, il n’était toutefois pas encore alors explicitement question d’extermination, la mise en œuvre de la solution finale ne viendra que plus tard, lors de la conférence de Wannsee, en janvier 1942, dirigée par... Heydrich.

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30 avril 2011 6 30 /04 /avril /2011 19:11

Criple Creek (id – 2005) de James Sallis, traduit de l'anglais (américain) par Stéphanie Estournet & Sean Seago. Editions Gallimard - 2007.

 

Cripple-Creek_James-Sallis.jpgJohn Turner, ex-flic, ex-soldat dans le sud-est asiatique, ex-taulard, ex-psychologue, s'est installé dans un petit bled du Mississippi où il est depuis peu devenu shérif adjoint. Une nuit, son collègue Don Lee arrête une voiture pour excès de vitesse. Alors que cela ne devait donner lieu qu'à une simple contravention, le ton monte et Don Lee finit par embarquer le conducteur au poste. Une fois le type en cellule, Turner et Don Lee fouillent son véhicule et découvrent dans le coffre 200 000 dollars en billets. Le lendemain matin, arrivant pour prendre son poste, Turner trouve son collègue et June, la fille du shérif, assommés, et le conducteur envolé. Les premières investigations de Turner le ramènent à Memphis, ville où il fut flic et n'a pas laissé que des bons souvenirs. Très vite, son enquête met au jour l’implication d’une famille de la mafia locale et Turner règle rapidement –et plutôt radicalement- l’affaire. Mais la pègre n’a pas l’intention d’en rester là.

 

Cripple creek est le deuxième roman d'une trilogie de James Sallis consacré à John Tuner.

Disons-le d'emblée, si l’on souhaite lire un polar à l’intrigue complexe, une longue enquête alambiquée pleine de rebondissements qui tiendrait en haleine le lecteur, ce Sallis sera une déception. Ici, tout au contraire, les responsables de l’agression de June et Don Lee sont très rapidement identifiés et, à peine la moitié de ce court roman atteinte, châtiés. Si en revanche on cherche lire un très bon roman noir, ce Cripple Creek est alors un excellent choix.

Parce qu’en ce qui me concerne, même s’il pourrait s’agir ici d’une œuvre mineur de l’écrivain, en refermant le livre, j’ai eu le sentiment d’avoir découvert un auteur.

Sallis, c’est une écriture: directe, sèche (voir l’économie du style lors des quelques scènes de violence), avec un usage -parfois déroutant- de l’ellipse; une écriture behavioriste pour une histoire qui, bien que narrée à la première personne, ne donne lieu à aucun psychologisme, aucune introspection. Et le paradoxe est qu’en ne définissant ses personnages que par ce qu’ils disent ou font, Sallis parvient à leur donner une épaisseur, une réalité plus profonde encore. Sur aucun d’eux, que ce soit Turner, ceux qu’il côtoie ou ceux dont il se remémore la rencontre dans les nombreux passages évoquant à son passé de flic, de taulard ou de thérapeute, jamais aucun jugement n’est porté. Ils sont. C’est tout. Nul besoin d’explication à leurs comportements. Sallis nous donne à lire des faits bruts; au lecteur d’en tirer ce qu’il estime devoir l’être.

Pas d’analyse, pas de sentimentalisme non plus: jamais Sallis ne parle pas du ressenti de ses personnages -il ne nous dira rien par exemple de ce qu’éprouve Turner en retrouvant sa fille après de nombreuses années, ou apprenant la mort de son fils-. Ce qui n’empêche pas les émotions. Mais elles restent le secret des personnages. Au lecteur de les percevoir au travers des rapports qu'ils ont entre eux, au travers des comportements qu’ils ont les uns vis-à-vis des autres. Avec quelque chose qui tiendrait à la fois de la pudeur et du respect de l’intimité des gens, Sallis fait appel à l’intelligence émotive du lecteur; celui-ci lui en sait gré.

Turner nous raconte à la fois l’histoire en train de se dérouler -en en bousculant parfois la chronologie (ainsi le dernier chapitre laissera le lecteur stupéfait et l’amènera à revenir en arrière de quelques pages pour le resituer)- et nous livre des souvenirs. Et que ce soit en patrouillant comme flic, en faisant sa promenade dans la cour d’une prison ou en recevant ses patients, il en a vu; sans doute un peu trop. Il a croisé tout un échantillon d’êtres qui ne lui a laissé plus guère d’illusion sur la nature humaine; mais qui lui a aussi appris à se garder de tout jugement hâtif, tant il a pu se coltiner à la complexité des hommes. Ainsi a-t-il pu s’attacher à un "doux et vieil aveugle attendant d’être sanglé sur une table au nom de la justice, et l’injection de poisons qui arrêteront son cœur et ses poumons"... qui s’avère être un tueur d’enfants. Turner accepte les autres tels qu’ils se présentent. Et personne n’a à se justifier.

Turner s’est installé dans un petit bled à l’écart du bruit et de la fureur monde -croit-il-. Même s’il est trop lucide pour se laisser aller à se figurer qu’un tel désir pourrait avoir la moindre chance de prendre corps -contrairement à sa compagne Val qui le dira clairement-, lui aussi semble chercher à "revenir à des jours plus simples". "De retour dans ce monde, si étrange et familier à la fois, qu’était ma vie. Nulle trace de compréhension ou de révélation épiant à travers les lattes du plancher, la BO de mes journées vierge de tout hormis le fracas des souvenirs qui se mordent la queue. On se prend à souhaiter que les trois accords d’une chanson de Hank Williams qui remettraient tout en place". Comme la quête de l’harmonie d’un chimérique paradis perdu où le lion dormirait avec l’agneau –en l’occurrence l’homme avec l’opossum-, tout en ne s’abusant pas sur l’aspect illusoire d’une telle quête. Turner, en s’installant à l’écart du monde, veut peut-être se faire croire que l’on peut encore changer de vie, comme Val qui abandonne du jour au lendemain un emploi lucratif pour prendre la route en compagnie d’un guitariste et courir les festivals de musique roots. Pourtant, lorsqu’il se retrouve l’arme à la main, la sensation dans le creux de sa paume est immédiatement familière...

A travers la voix de Turner, Sallis fait vivre une petite communauté pour laquelle, en s’arrêtant parfois juste quelques lignes sur des riens qui font le quotidien des petites gens, il donne à chaque être, qu’il soit quincaillier ou serveuse, une existence; et tous paraissent compter, avoir de l’importance aux yeux des autres; des individus/individualités qui peuvent pourtant se rassembler en une expression collective, par exemple pour assister à l’enterrement d’un jeune garçon ou travailler à l’unisson pour rebâtir les bâtiments détruits d’un groupe fraîchement installé sur la colline. Mais sur ces choses-là (sur lesquelles on a parfois l’impression de sentir planer un petit quelque chose des films de John Ford) comme sur le reste, Sallis ne s’appesantit jamais. C’est encore une fois au lecteur...

L’ambiance du livre de Sallis réussit à être désabusée tout en parvenant à nous faire croire, par instants, que quelque chose qui pourrait avoir un petit air de bonheur est possible. Mais ce serait se leurrer, car, comme les tueurs à gages de la pègre revenant sans cesse, le monde ne se fait pas oublier. Car, en réalité, "(les jours étaient) - Plus simples uniquement parce que nous n’avions aucune idée de ce qui se passait."

Ajoutez à tout cela des références musicales et littéraires de fort bon aloi (Philip K Dick!), une légère odeur de James Crumley ou de James Lee Burke pour le contexte, et vous obtenez un livre qui n’a l’air de rien et cependant imprègne le lecteur; et lui donne illico l’envie de renouveler l’expérience de la lecture d’une oeuvre de James Sallis.

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2 janvier 2011 7 02 /01 /janvier /2011 08:41

Un jour en mai (The turnaround – 2008), de George Pelecanos, traduit de l’anglais (américain) par Etienne Menanteau. – Edition Le Seuil – 2009.

 

Un jour en mai George PelecanosWashington, 1972. Trois adolescents blancs, Pete Whitten, Billy Cachoris et Alex Pappas, après s’être allumés à la bière et à l’herbe, vont en voiture dans Heathrow Heights, un quartier noir et pauvre de la ville, pour, par bravade, y  provoquer les résidents. Passant devant trois jeunes noirs, ils les insultent et leur jettent une tarte à la figure. Mais ceux-ci, Charles Baker, James Monroe et son frère Raymond, en ont assez des blancs qui viennent s’amuser aux dépens des habitants du coin et parviennent à stopper la voiture. Pete réussit à s’enfuir, mais dans l’altercation, Alex aura le visage marqué à vie et Billy perdra la vie.

Trente-cinq ans plus tard, Alex a repris le coffee shop de son père. Un jour, en allant livrer des gâteaux à une institution qui s’occupe de jeunes soldats mutilés de guerre, il tombe par hasard sur Raymond, qui y est kinésithérapeute. Cette rencontre va alors raviver le souvenir du drame de leur adolescence, remettant également en scène Pete, devenu avocat, James, qui après avoir purgé sa peine pour le meurtre de Billy, tente de refaire sa vie en travaillant dans un petit garage, et Charles qui s’est acoquiné avec deux jeunes petits dealers d’herbe, Deon, un adolescent noir fils de la femme qu’il fréquente, et Cody son pote blanc. Charles compte bien faire encore payer Pete, puis à Alex.

 

George Pelecanos écrit-il toujours des polars? Par facilité (marketing?), on continue à accoler cette étiquette à ses publications. Pourtant, dans ce livre, pas d’enquête, pas de flics; et s’il y a quelques –très rares- coups de feu, c’est parce que ce roman se situe dans une ville, dans un pays où il est facile de se procurer une arme et où la violence affleure bien souvent. Non, ici, pas de traque d’un assassin ou de poursuite vengeresse; juste un drame de jeunesse qui, sans être banal, n’en est pas pour autant exceptionnel, un enchaînement provocation-bagarre aboutissant à une mort dont on connaît d’emblée le responsable présumé, la victime et les témoins; mais une tragédie dont les répercussions se propageront sur toute l’existence des jeunes protagonistes. Et c’est cela qui intéresse Pelecanos: quelle vie va être ensuite celle de ces cinq jeunes?

Par un saut temporel de trente-cinq ans, Pelecanos fait l’impasse sur les conséquences les plus immédiates du drame (arrestation, procès, douleur des familles, des proches, etc.), élaguant ainsi tout le pathos qui aurait pu s’en suivre pour retrouver ses personnages quand ceux-ci, la cinquantaine atteinte, ont –ou pas- fait leur vie. Ces hommes mûrs sont-ils parvenus à solder le tragique épisode qu’ils ont vécu en commun?

Pete, qui n’a plus de relations avec Alex, a suivi la voie évidente de son aisé milieu d’origine, il est devenu avocat et habite les beaux quartiers; celui qui a abandonné ses copains autrefois a mis sur pied –par culpabilité?- une institution charitable finançant des bourses pour des étudiants afro-américains dans le besoin. James, condamné comme l'auteur du coup de feu qui coûta la vie à Billy, sa peine de prison –difficilement- effectuée, vivote dans une chambre minable d’un quartier minable et tâche de s’en sortir en travaillant dans un garage minable -et en repoussant les tentations criminelles de Charles-. Son frère Raymond est devenu kinésithérapeute dans une institution pour blessés de guerre où les jeunes soldats revenant du Moyen Orient l’appellent "Papa"; sa première femme est morte une dizaine d’années plus tôt et le fils issu de ce mariage est aujourd’hui soldat en Afghanistan; il vit entre la maison de sa mère âgée et celle de Kendall, sa nouvelle compagne, mère du jeune Marcus dont Raymond s’occupe comme un père. Alex s’est marié, a eu deux garçons dont l’un a été tué sur une route de Bagdad; comme son père l’avait planifié pour lui, il a repris le commerce familial et mène une vie sans illusion. Charles est devenu un délinquant de faible envergure qui a effectué plusieurs séjours en prison; il paraît encore vivre à moitié dans les années soixante-dix et n’impressionne en réalité que des jeunes adolescents désorientés (Deon et Cody).

Pelecanos va s’attacher plus particulièrement à trois de ces personnages, Charles, Alex et Raymond, nous décrivant par des chapitres alternés leur quotidien, leur vie, pour ce qui est d’Alex ou Raymond, somme toute banale.

(Raymond à Alex):

"- Comment ça s’est passé pour vous ? La vie ?

- De façon normale, j’imagine. J’avais dix-neuf ans à la mort de mon père. J’ai repris l’affaire et je continue à m’en occuper.

- C’est tout ?

- Le travail et la famille.

- Pas de rêves ?

- A un moment, j’ai cru avoir envie d’écrire. Et j’ai essayé sans rien dire. (...) J’ai noirci quelques pages et j’ai compris en les relisant que je n’étais pas doué pour ça. Il faut bien reconnaître ce qu’on est, pas vrai ? Il faut être réaliste.

- Vous êtes donc en train de m’expliquer que vous êtes heureux dans votre travail ?

- Pas exactement. Je ne dirais pas heureux. Je m’y suis résigné. (...)"

"Travail, famille,... "; réactionnaire, Pelecanos? Nullement.

Ses personnages n’ont rien de héros; ce sont des gens ordinaires, moyens, issus –hormis Pete- d’un milieu peu favorisé. Ils n’ont pas connu une grande réussite scolaire, ne sont pas intellectuellement brillants, ne sont pas politisés; des gens du commun (comme ceux des chansons de Bruce Springsteen) cherchant simplement à vivre leur vie du mieux possible. Et le travail leur apparaît comme la seule voie raisonnable permettant d’avoir de quoi essayer de mener une existence décente. Quant à la famille, c’est le lieu, ouvert, de l’affection, du soutien, du réconfort, l’endroit où l’on peut s’épancher; le lieu de la transmission aussi. Ainsi le père bricoleur de James et Raymond leur transmit-il le goût de réparer, chose qu’ils mettront plus tard en pratique l’un sur les voitures, l’autre sur les blessés de guerre; et ainsi encore verra-t-on ensuite Raymond, dans une scène de remise en état d’un pneu de vélo crevé, tâcher de transmettre quelque chose à Marcus. Ainsi encore aura-t-on vu Alex jeune aidé son père (et apprendre le métier) dans le coffee shop avant d’en devenir patron, chose qui se reproduira plus tard entre Alex et son propre fils John.

Mais à travers ces descriptions du quotidien, Pelecanos nous dit aussi entre les lignes que c’est plus qu’une habileté, qu’un savoir ou qu’une tradition qui se transmettent ainsi; peut-on parler de valeurs?

Rien en revanche ne semble avoir été transmis à Charles. Envieux, frustré, il rêve d’une réussite –purement en termes d’argent- rapide et facile, et s’imagine pouvoir se faire une place de premier plan dans la criminalité organisée –et peut-être même en devenir une figure crainte et respectée-. Mais il se berce d’illusions sur lui-même et ne fera pas le poids. Et pourtant, même ce personnage, a priori le plus antipathique, Pelecanos ne le condamne pas, nous révélant sur la fin du roman une histoire familiale pitoyable et désolante.

Car Pelecanos est plus subtil que cela: ainsi, s’il établit plusieurs parallèles entre Alex et Raymond qui les rapprocheront (tous deux ont un fils parti à la guerre, des références communes en musique ou en basket ball), les deux se distinguent justement sur ce thème de la transmission: sans qu’il en ait vraiment conscience, elle est un poids pour Alex (le coffee shop) tandis que pour Raymond, elle lui a permis de trouver une issue pour sortir de son quartier difficile, de sa condition originelle au bas de l’échelle sociale, d’échapper à sa destinée (à l’inverse de Charles); parce que derrière le thème de la transmission, Pelecanos parle aussi des choix que fait chacun, de la possibilité de prendre en mains et d’être responsable de sa vie. Raymond y est parvenu, James essaie, Charles ne s’est pas posé de question, Alex le rêveur ne l’a pas encore fait.

"Travail, famille,... patrie"?

Pelecanos va aussi parler de cela; mais toujours du point de vue de ses personnages, du point de vue humain. Ici, ce sera à travers les conséquences des guerres d’Irak et d’Afghanistan: les jeunes soldats mutilés du centre de rééducation où travaille Raymond, le deuil (pour Alex), l’angoisse (pour Raymond); rien de très glorieux. Et "l’appel de la patrie" n’est qu’une –mauvaise- solution pour une jeunesse égarée, ne se faisant guère d’illusion sur son avenir, une issue trompeusement facile, vantée par la pub flashy de la devanture d’un centre de recrutement. Comme le dira Alex à propos de son fils mort : "Un officier recruteur qui traînait dans le centre commercial à côté de son école en était venu à discuter avec lui. Gus était le client idéal: costaud, en forme, pas particulièrement instruit, désireux de se mettre à l’épreuve (...). Il regardait les pubs qui présentaient la vie de soldat comme un mélange d’aventure chevaleresque, de stages de découverte pour ados et de jeu vidéo (...) ».

Dans ce roman, Pelecanos nous attache profondément, presque jusqu’à l’empathie, à tous ses personnages; et le regard humaniste, plein de compréhension qu’il leur porte vaut pour tous, c’est-à-dire y compris pour les personnages secondaires tels que les employés du coffee shop d’Alex ou les jeunes soldats que traitent Raymond, qui tous ont de l’épaisseur, une existence propre, une personnalité propre, loin des simples silhouettes de figurants brossées à traits grossiers.

Tout à l’opposée d’un roman à thèse, jamais ni lourdement démonstratif, ni en rien moralisateur, Pelecanos couvre dans ce livre à la fois toute une palette de l’échelle sociale et différentes façons de mener sa vie. S’intéressant d’abord à l’humain, à ce qui fait sa vie de tous les jours, il donne à voir un paysage réaliste d’une certaine Amérique urbaine qui n’est ni celle de la croyance chimérique, héritée de l’Histoire, d’un pays qui serait "a land of opportunities" où n’importe qui peut s’enrichir, ni celle, à travers le personnage de Raymond, qui condamne chacun à demeurer enfermer dans sa condition sociale d’origine, même s’il est ardu d’échapper au poids du déterminisme social. Pour Pelecanos, entre les deux, existe une voie étroite. Une voie qui, comme Alex le redécouvrira à la fin, laisse encore la place aux rêves.

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16 décembre 2010 4 16 /12 /décembre /2010 08:13

R&B – Le mutant apprivoisé (Taming the alien – 1999) de Ken Bruen, traduit de l’anglais par Catherine Cheval et Marie Ploux. Editions Gallimard – La Série Noire – 2005.

 

R&B-Le mutant apprivoisé Ken BruenBill, patron de la pègre du Sud-Est de Londres, embauche Fenton –dit Le Mutant-, un ex-taulard qui travaille à la batte de baseball, pour qu’il inflige une correction "pédagogique" à l’inspecteur Brant. Fenton s’envole ensuite pour San Francisco afin de régler son compte à son ex, partie refaire sa vie là-bas. L’inspecteur Brant décide de partir à son tour pour la Californie afin "d’aller dire deux mots" à Fenton. Mais lors de son escale irlandaise, il est contacté par l’inspecteur principal Roberts qui lui intime l’ordre de se dérouter vers New York où il devra prendre en charge la survivante du duo Sparadrap, un couple échappé d’un film d’Oliver Stone auquel il a eu affaire précédemment. Pendant ce temps, à Londres, l’inspecteur principal Roberts doit faire face à des problèmes personnels et familiaux qui n’intéressent personne tandis que Falls, une femme flic, cherche à appréhender un pyromane.

 

Bien que faisant directement suite et reprenant les personnages de "Le gros coup", la lecture de ce roman est possible sans avoir lu le précédent, les rappels en cours d’ouvrage suffisant à resituer les personnages et de s’y retrouver sans difficulté; et d’ailleurs, est-ce si important?

Car le plaisir de ce livre ne provient en rien d’une éventuelle intrigue habilement ficelée –ce serait d’ailleurs plutôt l’exact contraire puisque d’intrigue, il n’y en a point!- ou d’une éventuelle profonde analyse de la psychologie des personnages; rien de tout ça ici! Le plaisir de la lecture repose en effet tout entier dans l’écriture, le style de Ken Bruen: lapidaire, cinglant, plein de dialogues qui claquent et de réparties définitives, d’humour plutôt noir, bourré de citations, de références littéraires, musicales ou cinématographiques...

Composé d’une suite de très brefs chapitres qui, sautant d’un personnage à un autre, d’un lieu à un autre, s’enchaînent sans temps mort, il nous plonge sans cesse –et sans transition- dans une nouvelle situation que l’on va apprécier en soi. Ainsi on s’amusera notamment de l’étape "irlandissime" de Brant, ou de sa goujaterie lors de son séjour américain -où Bruen prend à contre-pied les relations entre anglais et américains telles qu’elles sont décrites habituellement-, ou de la frustration de Roberts face à sa famille.

Paradoxalement, Bruen rend également hommage à Ed Mac Bain et sa série du 87e district dans ce livre, clin d’oeil assez singulier puisque "Le mutant apprivoisé", même si on pourrait éventuellement lui retrouver dans ses moments d’ambiance dans le commissariat un petit quelque chose des romans de l’inspecteur Carella et ses collègues, est exempt de toute enquête, à l’inverse d’un procedural comme ceux de l’auteur américain.

"Le mutant apprivoisé" est un livre viril aux personnages "bruts de décoffrage" qui se lit rapidement mais avec le sourire aux lèvres. Moins profond, moins attachant que la série Jack Taylor, il semble comme une récréation, une détente pour Ken Bruen; et pour le lecteur, quelques heures réjouissantes permettant de patienter entre deux Jack Taylor.

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31 août 2010 2 31 /08 /août /2010 13:38

L'ange déchu (Fallen angel – 1965) de Howard Fast, traduit de l'anglais (américain) par Mme Tesnières.

 

l'ange déchu_howard fastDavid Stillman est un technicien commercial qui calcule le prix de revient de produits pour une entreprise située dans un gratte-ciel de New York. Un jour, en fin d'après-midi, se produit une coupure de courant. David quitte son poste au vingt-deuxième étage et entreprend de descendre dans le noir par les escaliers du building. En chemin, une troublante inconnue, qui semble pourtant le connaître, l'aborde et lui déclare que le responsable de la panne est un certain Vincent, puis disparaît par les sous-sols de l'immeuble. Dans la rue, David est attiré par un rassemblement de badauds et de policiers autour du corps d'un homme, un ponte de l'industrie et familier des hautes sphères de l'État qui s'est apparemment suicidé en se jetant du haut de la tour. Parvenu à son appartement, David y trouve un gros-bras armé se disant envoyé par Vincent qui lui intime l'ordre de partir pour la Hongrie, lui fournissant les papiers nécessaires. David parvient à mettre l'autre dehors à coup de poings. Mais les évènements étranges et inexplicables se multipliant ensuite autour de lui, David commence à se demander s'il n'est pas en train de devenir fou.

 

Voilà un roman qui a l’air au départ d’un petit polar plutôt sympathique rappelant furieusement certains films d'Alfred Hitchcock: un homme ordinaire se retrouve au milieu d'une série d'évènements dont le sens lui échappe et doit sans cesse fuir devant des poursuivants sans savoir pourquoi on le traque ; hitchcockien en diable également sera le mac guffin'. Un livre qui fleure donc bon les années 50-60 et nous plonge dans une intrigue qui prend le lecteur et le tient en haleine, et ce malgré une trame par moments un peu cousue de fil blanc et quelques scènes dont la cohérence ne paraît pas évidente (mais il faudrait voir quelle est la part due à la traduction, tant celle-ci ne semble pas toujours optimale).

Mais au-delà, au cours du récit, l'auteur insiste de plus en plus sur le ressenti de son personnage principal, à savoir la peur. Et alors, petit à petit, on réalise, pour peu que l'on connaisse un minimum la vie d'Howard Fast, qu'il parle de ses propres sentiments et de ses propres émotions, éprouvés lorsqu'il s'est retrouvé dans le collimateur de la Commission des Activités Anti-américaines du sénateur Mac Carthy. Ce qu’il nous fait partager alors, c’est l'angoisse d'être seul, traqué, interrogé, poursuivi par une entité protéiforme, la frayeur d’être pourchassé par une "instance supérieure" alors que l’on n’a commis aucune faute. Ainsi, c’est sans doute plus Howard Fast lui-même que David Stillman qui dit: "Nous étions humains, naguère, bons et affectueux, pleins de tendres pensées et de tendres espoirs. Mais des hommes terribles étaient intervenus dans nos vies avec leurs redoutables méthodes. (...)".

Dans les derniers chapitres, Howard Fast l'homme de gauche va plus loin: toujours à travers Stillman, il cherche à mettre en garde le lecteur contre ces hommes de pouvoir au charisme fascinant/fascisant qui, que ce soit du haut de leur building/tour d'ivoire, depuis une tribune ou à travers un écran de télévision, exercent leur puissance en ne considérant le reste de l'humanité que comme quantité négligeable évaluable essentiellement en terme de coûts/bénéfices: "(…) Il m'a donc parlé. Il m'a donné une leçon sur le calcul de prix de revient. Il connaissait tout cela sur le bout des doigts... le prix minimum de la destruction de la vie humaine. Si on considérait le prix de revient, en effet, ce gaz battait la bombe atomique à plate couture (…)". Et plus loin: "J'aurai donné ma vie pour lui. Mais il me demandait davantage. Il est allé jusqu'à me donner une leçon de choses. Il m'a appelé auprès de lui... la voix était la même, l'homme n'avait pas changé, et je crois qu'alors encore, j'aurais pu volontiers sauter par cette fenêtre, si ma mort avait pu être utile. Mais ce n'était pas pour ça qu'il m'avait appelé. C'était pour regarder les passants, pour les regarder du vingt-deuxième étage. Ce n'étaient que des petits points noirs et nous, nous étions des géants. En bas, il y avait les fourmis, des fourmis, sans plus. On foule la terre, et, si on écrase un univers de fourmis, on ne s'arrête pas pour autant. On poursuit sa route (…)".

Selon Howard Fast, existaient donc dans les années 60 des hommes de pouvoir aux yeux de qui la vie des autres êtres humains pouvait n’être rien de plus que des chiffres, une chose qui se calcule, s'évalue, s’estime uniquement en fonction de ce qu’elle coûte et de ce qu’elle rapporte. Ces hommes ont-ils aujourd’hui disparu ou bien au contraire... ?

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5 juillet 2010 1 05 /07 /juillet /2010 11:38

 

La morsure du lézard (Spirit Sickness – 2000) de Kirk Mitchell, traduit de l’anglais (américain) par Daniel Lemoine.


la morsure du lezard kirk mitchellEtats-Unis, Grande Réserve Najavo. A l’arrière d’un véhicule de police abandonné dans un coin reculé sont retrouvés les cadavres calcinés d’un officier de la police navajo et sa femme. L’enquête sur ce double crime revient à Emmett  Parker, un indien commanche officier du Bureau des Affaires Indiennes et son équipière Anna Tunipseed, indienne modoc agent spécial du FBI. Leurs investigations à travers les paysages désolés des Four Corners vont les amener sur la piste d’un tueur psychopathe qui se prend pour le dieu Lézard Perlé.


Il m’arrive parfois, au terme d’un week-end agité, de me vautrer bovinement sur mon canapé, le dimanche soir venu, et de me coller devant la télé pour y regarder un de ces polars manufacturés Hollywood : c’est  généralement correctement filmé, correctement scénarisé, correctement joué (souvent avec Mel Gibson ou Denzel Washington dans le rôle principal) ; c’est du produit bien fichu, solide, qu’on regarde sans déplaisir mais... c’est sans éclat, sans style, sans âme. C’est la même impression que m’a faite ce roman

Oh, bien sûr, dans le livre de Kirk Mitchell, tous les ingrédients du polar sont là : l’enquête avec de fausses pistes, le gang de voyous, les rapports ambigus entre les personnages, les paysages écrasants, les distances interminables à parcourir sur des routes désertes, les personnages secondaires plus ou moins équivoques, les scènes d’action, un peu de suspens, la traque du tueur psychopathe, les traumatismes de l’enfance, le poids des traditions et les rites des diverses nations indiennes, les susceptibilités respectives du FBI et du BIA... c’en est presque trop. Tout est là, mais la sauce ne prend pas vraiment.

Ainsi, le style : quelconque, banal, aucune phrase, aucune idée originale dans l’écriture, aucun enchaînement dans le déroulement qui inciteraient le lecteur à interrompre un instant sa lecture pour en goûter la saveur.

Ainsi, les personnages principaux : on ne s’attache pas à eux, on ne ressent rien de leurs émotions, on en vient même à se foutre de leurs problèmes relationnels.

Ainsi le tueur psychopathe : oui, il y a bien l’origine glauque, les sévices et traumatismes durant l’enfance,  la psychose en résultant, la "voix" dans sa tête (non ?!?!), les croyances perverties, la vengeance... mais lui aussi nous laisse indifférent.

Parce que tout cela sent l’atelier d’écriture, le plan bien conçu et la mise en pratique de recettes : par exemple, nombre de chapitres ou parties de chapitre commencent par une scène dont on ne parvient pas d’emblée à faire le lien avec ce qui a précédé. Après un ou deux paragraphes, un court flash back nous explique comment on en est arrivé là, avant que ne reprenne la scène initiale. La fréquence d’un tel agencement sent le procédé, le "truc" d’écrivain. Et ce n’est pas le seul. On a affaire sans aucun doute à un bon professionnel de l’écriture ; un pro du polar, oui ; un auteur, non.

Au final, la lecture de ce deuxième roman de la série Parker – Turnipseed n’est pas vraiment désagréable. Il pourrait même plaire aux amateurs de Michael Connelly ou Harlan Coben. C’est du produit bien fichu,  solide, etc. (voir plus haut). C’est même bien meilleur que beaucoup de ces best-sellers qui étouffent les têtes de gondole des "coins culture" des supermarchés. Tiens, Hollywood pourrait probablement en faire un film parfait ... pour un dimanche soir à la TV.

Kirk Mitchell n’est pas un mauvais raconteur d’histoires, mais c’est avec de telles lectures qu’on réalise, par comparaison, combien un James Ellroy, un George Pelecanos, un David Peace ou un James Lee Burke par exemple sont eux plus que de simples écrivains de polar ; ils ont ce qui manque à Kirk Mitchell : l’âme d’un auteur.

Sur la couverture de l’édition de poche, l’éditeur reprend un extrait d’article paru dans le magazine People (on a les références que l’on peut...) disant « Tony Hillerman méfies-toi... Mitchell maîtrise son sujet ! ». Qu’il y a de la maîtrise dans le roman de Kirk Mitchell, c’est indéniable ; mais ce pauvre Hillerman n’avait en réalité pas grand’ chose à craindre. Alors, tant qu’à lire des "polars ethnologiques", optez plutôt le créateur de Joe Leaphorn et Jim Chee.

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18 juin 2010 5 18 /06 /juin /2010 09:26

 

L’été de cristal (March violets – 1989) de Philip Kerr (traduit de l’anglais par Gilles Berton)

Premier volume de La trilogie berlinoise (Berlin Noir)

 

 L'été de cristal Philip kerrEn 1936, à Berlin, au moment des Jeux Olympiques, Bernie Gunther, ex-commissaire de la police berlinoise devenu détective privé, est engagé par un riche industriel pour découvrir qui a assassiné sa fille et son beau-fils, puis incendié leur domicile, mais aussi – et peut-être surtout - pour retrouver le collier de diamants - voire autre chose - qui leur a été dérobé. Bernie va donc mener une enquête qui va le conduire à frayer tant avec une organisation criminelle qu’avec la Gestapo ou les hautes sphères du pouvoir nazi et ses luttes politiques internes.

L’éditeur évoque en 4ème de couverture Philip Marlowe et la Californie des années 30. Effectivement, on peut y songer, et c’est peut-être ce qui a fait que dans un premier temps, ce livre ne m’ait que moyennement emballé: il a été écrit en 1989 mais les péripéties qui s’y déroulent ont furieusement un goût de "déjà lu", voire même de cliché (même si l’auteur en joue peut-être, citant à un moment donné explicitement La moisson rouge). Avec quelques substitutions de personnages, ç’aurait pu être n’importe quel polar hard boiled se déroulant à Los Angeles ou New York. Quoique...
En effet, au-delà de l’intrigue, par touches, nous est décrite l’ambiance qui règne dans la ville, du fait du pouvoir politique en place. Mais cela ne semble guère affecter le personnage principal, donnant ainsi une première impression que ces éléments historiques n’ont qu’un rôle décoratif – certes relativement original pour un polar -. Puis on comprend qu’il s’agit-là de la perception qu’en a Bernie, personnage détaché, quasi indifférent, voire cynique, vis-à-vis de l’atmosphère environnante et de ce qu’elle génère, préoccupé uniquement par les femmes et l’argent; et de fait, même s’il se déclare socio-démocrate, il se montre capable de compromissions avec le pouvoir.
Du point de vue strictement polar, l’avancée de l’enquête, classique, embrouillée à souhait, avec de multiple personnages appartenant aux milieux les plus divers, se suit néanmoins avec plaisir et... se voit en grande partie réglée à quarante pages de la fin.
Car avec les quarante dernières pages, Bernie – et le lecteur avec lui - bascule dans "autre chose" (difficile d’en parler sans en révéler la teneur). Et ces pages pousseront le lecteur à réévaluer le livre et repenser le personnage principal.
Certains pourront estimer que j’accorde trop d’importance à ce final et ne le trouveront peut-être pas aussi inattendu que cela, notamment concernant une supposée évolution du personnage. Pour ma part, cette fin m’a satisfait et surtout amené à réaliser que mon attente – déçue - de ressentir dans le reste du livre un climat plus pesant compte tenu du contexte, était celle d’un lecteur de 2010 (qui connaît la suite des événements), pas ce qu’aurait pu vivre un personnage de 1936.
De plus, l’auteur laisse in fine en suspens un mystère qui s’avère singulièrement révélateur de la période.
Au final, un livre conseillé à l’amateur de polars classiques – pas tant que cela finalement - avec ce héros dur à cuire toujours l’insolence à la bouche que la réalité finit par rattraper.

En complément: Pour les amateurs du genre "polar se situant dans le contexte historique trouble des années pré ou post seconde guerre mondiale", je recommande la lecture de
Carte Blanche suivi de Létrouble (Carta bianca, L'estate torbida) et de Via delle Oche (id.), deux livres de Carlo Lucarelli parus en 1999 et se situant dans l'Italie dans la période post mussolinienne, avec pour personnage principal un ancien commissaire de la police politique de l’état fasciste

 

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