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28 octobre 2012 7 28 /10 /octobre /2012 08:42

 

Soleil noir (2007) de Patrick Pécherot. Editions Gallimard, 2007.

 

Soleil-noir_Patrick-Pecherot.jpgFelix, un quinquagénaire au chômage, la vie à la dérive et le moral à plat, hérite du petit pavillon d’un vieil oncle décédé. A l’initiative de Simon, une rencontre de bar, braqueur en fin de parcours que les années de prison ont plus fatigué qu’assagi, cherchant à monter un ultime coup, la maison devient la parfaite planque pour organiser un braquage: sise dans une petite rue d’une bourgade du Nord lessivée par la crise économique, elle est sur le trajet quotidien d’un camion de transport de fonds. Avec Zamponi, un petit patron artisan amer, et Brandon, un jeune loubard des cités, toujours à fleur de peau et les oreilles obstruées en permanence par des écouteurs braillant du rap, ils s’y installent, se faisant passer pour une équipe d’ouvriers en charge du ravalement, pour mettre au point l’opération. Mais cette maison fut le lieu des vacances d’enfance de Félix et fait remonter par vagues à sa mémoire les souvenirs de ses jeunes années. Fouillant les archives de son oncle, il tombe sur de vieilles coupures de journaux évoquant le sort d’émigrés polonais venus travailler dans les mines locales des décennies plus tôt et découvre les traces d’une Anna dont son oncle ne lui avait jamais parlé et de qui il semble pourtant avoir été très proche. Félix se met à enquêter sur ce passé tandis qu’un soudain vent de revendications sociales des convoyeurs retarde au dernier moment l'accomplissement du braquage, revendications aux conséquences inattendues sur toute la ville.

 

Ce court roman de Patrick Pécherot n’a pas pour dessein de relater par le menu la planification minutieuse et super élaborée, puis l’exécution rigoureuse et pleine de sang-froid d’un hold-up. On est ici à mille lieues du gang hyper pro totalement focalisé sur un coup fabuleux, ayant plutôt affaire à une équipe hétéroclite de "bras cassés" à la concentration fluctuante; plus Le pigeon (I soliti ignoti, Mario Monicelli, 1958*) que Ocean’s eleven (Id, Steven Soderbergh, 2002), quoi! D’ailleurs, s’il en constitue l’un des fils conducteurs, le braquage n’est pas le cœur de ce roman.

Car conjointement, on suit un Félix assailli de bouffées de nostalgie se plonger dans des recherches historiques qui vont aboutir à l’exhumation d’un passé peu glorieux: l’expulsion en masse dans les années trente, suite à une grève, d’émigrés venus de l’Est de l’Europe travailler dans les houillères du Nord. Félix va surtout chercher à reconstituer le destin de l’une d’entre eux, Anna, une ouvrière agricole polonaise qui fut le grand amour contrarié de son oncle. Toutefois, ce n’est pas non plus dans cette quête d’une vérité enfouie par le temps que se trouve le centre de ce livre.

En sus, un imprévu -la grève des convoyeurs- va engendrer une transformation de la toile de fond: contraints d’ajourner la mise à exécution de leur braquage, Félix et ses comparses se mettent à fréquenter le petit bistrot local, acquérant rapidement le statut d’habitués. Puis les grévistes en viennent eux aussi à s’y rendre quotidiennement pour déjeuner. Et de fil en aiguille, la grève durant et attirant l’attention des média, ce troquet va devenir l’épicentre d’une revivification du petit bled délaissé d’une banlieue perdue -comme si, raccourci utopique, un mouvement social pouvait être à l’origine d’un retour de la vie-. Patrick Pécherot, entrecroisant ces fils narratifs -qui au final vont d’une certaine manière se rejoindre-, va multiplier les protagonistes; et c’est là que se trouve l’âme de ce roman: dans ses personnages.

En effet, par une suite de courts chapitres alternant sans vergogne narration à la première (s’agissant de Félix) ou à la troisième personne du singulier (pour tous les autres), outre les quatre braqueurs aux origines et aux trajectoires bien différentes, Pécherot fait intervenir toute une galerie de personnages: leurs complices, Manu, un ex boxeur déboussolé à la fidélité canine, et Maurice, un convoyeur qui ne rêve que d’une vie de tranquille de pêcheur à la ligne en Creuse; mais aussi les Pinto, vieux couple de tenanciers de bistrot à l’opposée du cliché de la beaufitude dont on affuble généralement volontiers ce type de commerçant; un trio de vieux facétieux -mémoires du bled- s’échappant chaque jour de leur maison de retraite (en taxi!) pour venir trouver dans le petit café un refuge pour y taper le carton et boire quelques coups; Léo, le pote d’enfance de Félix, prof d’histoire qui va l’aider sans ses recherches; Nosferatu, un bizarre vieillard malade et solitaire qui amoncelle des tonnes de rebuts -et donc de l’Histoire- dans sa maison; Julie, une jeune journaliste en CDD qui donnera l’occasion à Pécherot d’un coup de griffe aux média; un duo de flics -car, suite à une bévue, la police va finir par s’intéresser à ces "ouvriers"-,... Pécherot, n’hésitant pas à digresser, raconte un petit bout de l’histoire de chacun, leur donne à tous épaisseur et existence, accordant de l’attention à tous ces personnages plutôt malmenés par la vie et portant sur chacun un regard bienveillant, sans jugement moral, un regard qui fait de tous des êtres humains auxquels le lecteur va s’intéresser et s’attacher.

L’écriture de Pécherot paraît l’inscrire ici dans une certaine tradition du polar français: usant de phrases courtes au vocabulaire argotique et imagé -avec parfois un brin d’humour fataliste ("Quand les dés sont jetés, il faut les boire.")-, son style semble dans le courant d’une veine Simonin/Le Breton/Boudard (avec peut-être même une once de Dard), tandis que son propos fait plutôt songer à Daeninckx pour ce mélange présent/passé qui réveille l’Histoire sociale; et on lui trouvera aussi quelques senteurs simenoniennes -Simenon à qui il est explicitement fait allusion-.

Prenant pour prétexte un sujet rebattu, ce roman, malgré sa brièveté, brasse de multiples thèmes (la crise économique, la lutte des classes, la xénophobie, les cités, les média,...) sans jamais s’appesantir ni donner de leçons. Teinté de nostalgie et bourré de références à la culture populaire, il combine gestes désespérés et espoir d’une renaissance, et réussit en quelques mots simples à émouvoir le lecteur.

 

* Un chef d’œuvre!

 

D'autres points de vue sur ce roman chez Pol'Art Noir, Actu du Noir et Hannibal le Lecteur

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11 novembre 2011 5 11 /11 /novembre /2011 09:00

Gros plan du macchabée, suivi de Hélène en danger (1949) de Léo Malet. Editions S.E.P.E. - 1949; Fleuve Noir -1985 ; 10/18 - 1989.

 

Gros-plan-du-macchabee_Leo-Malet.jpgGros plan du macchabée: Un acteur célèbre, sentant sa vie menacée, a engagé Nestor Burma, jeune détective privé débutant, pour lui servir de garde du corps durant le tournage d’un film en studio. De retour dans sa loge après le filmage d’une scène, l’acteur s’écroule mort, empoisonné. Burma se lance alors dans la recherche de l’assassin, ce dernier se trouvant obligatoirement encore dans les studios. Il découvre vite que l’acteur, homme à femmes sans scrupule, était détesté de beaucoup et que nombreux  sont ceux ayant des motifs pour commettre ce crime.

Hélène en danger: Paris 1944. Hélène, la secrétaire de Nestor Burma, est arrêtée par la Gestapo, une lettre anonyme de dénonciation envoyée à l’occupant la désignant comme résistante. Faisant jouer des relations auprès de la Propagandastaffel, Burma parvient à la faire libérer. Une semaine plus tard, un homme se rend à l’agence Fiat Lux de Burma, mais c’est pour y mourir juste devant le bureau d’Hélène sans avoir eu le temps de dire un mot. L’homme a été empoisonné. Burma décide alors d’enquêter sur ce meurtre et comprend petit à petit qu’il n’est peut-être pas sans lien avec l’arrestation d’Hélène.

 

Il s’agit-là de deux parmi les premières enquêtes du fameux détective créé par Léo Malet.

Du point de vue purement polar, l’amateur reste un peu sur sa faim. La première enquête, un pur whodunit en lieu clos, assez "agatha christien" dans sa conception, avec son lot de fausses pistes, de personnages suspectés puis innocentés avant d’aboutir à la découverte du véritable assassin, donne une impression d’exercice de style, pas désagréable -Malet ne donnant heureusement pas dans le coup de théâtre facile- mais n’impliquant guère le lecteur. A noter tout de même que Malet semble avoir eu une bonne connaissance des plateaux de cinéma d’avant-guerre. La seconde enquête, elle aussi rondement menée, vaut surtout par son ambiance "Occupation", rendue notamment par les passages portant sur les restrictions que subit le héros (tabac et alcool en particulier) et la visite d’un lieu où se côtoient "en bonne intelligence" occupants et occupés.

C’est extrêmement bavard, les dialogues constituant la majeure partie de ces textes au point que les explications finales que donne Burma peuvent s’étaler sur plusieurs pages. De plus, les personnages secondaires tendent à être brossés à gros traits.

Mais cette lecture n’est pas sans plaisir. D’abord du fait du personnage de Nestor Burma: Léo Malet a créé un héros qui ne force pas la sympathie, gros buveur vantard, limite arrogant, sûr de lui, pas très loin du pastiche version "intello-populo" du détective privé à l'américaine. Ensuite, on pourra parfois sourire devant le style d’écriture de Malet, style qui a quelque chose de paradoxal: élaboré, avec quelques fois de longues phrases à la structure assez complexe, enchâssée, à l’impeccable construction grammaticale et syntaxique, mais où se mêlent un vocabulaire recherché, riche, et un argot le plus trivial. En outre, le texte de Malet donne de temps à autre une impression d’autodérision, un peu comme si, en filigrane, l'auteur ricanait par moments de sa propre écriture, s’en amusait et adressait un rapide clin d’œil au lecteur pour lui signifier la bonne distance à prendre par rapport au récit. Ainsi, lors d’un dialogue entre Burma et Hélène:

"(...) Bon sang, je n’ai pas de tabac et vous me laissez m’embarquer dans de pareilles phrases !

- Elles sont pourtant de qualité, même formulées à jeun, je veux dire sans l’aide de la fumée, sourit-elle, moqueuse. "Desiderata" et "télépathie", deux mots comme ça coup sur coup, vous vous rendez compte ! »»

En fin de compte, cet ouvrage de Malet n’a pas les qualités des œuvres de Simenon ou de Boileau & Narcejac. Mais il s’agit toutefois d’une vraie littérature populaire qui ne se fiche pas du lecteur, offrant une lecture plaisante, avec une écriture travaillée relativement originale, et qui suscite plutôt la sympathie.

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25 septembre 2011 7 25 /09 /septembre /2011 12:06

Fakirs (2009) de Antonin Varenne. Editions Viviane Hamy - 2009; Points - 2010.

 

Fakirs Antonin VarenneJohn Nichols, un américain ex psychologue, s’est installé dans un tipi, en marge d’un village du Lot, sur le terrain acheté par sa mère suite à l’échec d’une communauté hippy dans les années soixante-dix. Un jour, la gendarmerie locale le convoque pour le mettre en contact téléphonique avec l’ambassade américaine à Paris. On lui apprend que son ami Alan Mustgrave, un américain comme lui, ancien de la première guerre d’Irak et qui exécutait un numéro de fakir dans un petit cabaret underground parisien, vient de mourir sur scène, apparemment un accident ou peut-être un suicide, et que John est le seul à pouvoir reconnaître le corps. Monté à Paris, John doute que son ami ait volontairement mis fin à ses jours et se met à enquêter. Sa route va croiser celle du lieutenant Guérin et de son adjoint Lambert qui constituent à eux deux la brigade des suicidés de la PJ parisienne. Mis au placard suite à la mort d’un ancien collègue dont tous le rendent responsable, Guérin est un petit bonhomme étrange en quête d’une théorie qui unifierait tous les suicides auxquels il est quotidiennement confronté.

 

Dans ce roman noir, bien qu’il y ait des flics et des cadavres, une -voire plusieurs- enquête(s) et même, in fine, un meurtrier, ce n’est pas du côté de l’intrigue que se trouve l’essentiel du plaisir procuré par sa lecture. D’ailleurs, lit-on des romans pour leur intrigue?

Pour la survoler quand même en deux mots, disons qu’il est question d’une mort suspecte, d’une thèse en psychologie non publiée pleine de révélations dérangeantes, des forces spéciales US lors de la première guerre d’Irak et de la torture, et de la CIA; et aussi d’un flic mort dans un incendie et de photos compromettantes; et de suicides et d’un couple mystérieux. Débrouillez-vous avec ça! C’est plaisant et intriguant à suivre, mené comme il faut par l’auteur. Mais ça n’a pour dessein que de faire se mouvoir des personnages. Et c’est là que le lecteur va trouver son bonheur: dans les personnages créés par Antonin Varenne, figures dont certaines sont quasi inoubliables.

Bon, ce n’est peut-être pas le cas de John Nichols, l’américain intellectuel/homme des bois tireur à l’arc installé dans le sud de la France, qui est le moteur de l’histoire principale, à savoir l’enquête sur la mort de son ami Alan, le fakir traumatisé masochiste homosexuel junkie. Ce personnage suscite aisément la sympathie du lecteur –un peu trop aisément, peut-être-, mais il est loin d’être totalement original.

Beaucoup plus intéressant en revanche est Guérin, le flic placardisé (au propre comme au figuré). Perpétuellement affublé d’un imperméable jaune trop grand pour lui –dont on finira par connaître l’origine et comprendre le rôle symbolique-, ce petit bonhomme introspectif est visiblement un bon enquêteur mais son comportement et une sombre histoire (dont on aura aussi le fin mot) le font être détesté de ses collègues. Borderline avec des comportements d’automutilation, il semble tirer son énergie, sa vitalité dans une recherche pour théoriser le monde, pour lui donner une cohérence, une logique qui n’y existe pas, s’amusant à tout bout de champ -ou croyant s’amuser?- à chercher des liens entre des éléments épars. Vivant seul avec le perroquet dépressif de sa mère décédée (mère dont le fantôme l’enveloppe comme une ombre), il côtoie quotidiennement la mort -peut-être lui-même est-il déjà mort?-.

Pour assister Guérin dans sa tâche, il y a Lambert, un jeune grand gaillard toujours revêtu de maillots de foot –une vocation brisée- que, de prime abord, on aura facilement tendance à croire un peu stupide –ce dont ne se privent pas les autres flics, n’hésitant pas à l’humilier, reportant sur lui leur haine de Guérin-. Mais à travers ses relations avec son supérieur, Varenne va révéler un individu beaucoup plus profond et complexe -et singulièrement attachant-, valant beaucoup plus que son milieu d’origine. Les rapports entre les deux hommes sont riches, faits d’admiration et d’affection réciproques, comme une étrange relation père-fils mais où chacun se verra à son tour endosser le rôle protecteur. Un attendrissant duo.

D’ailleurs, globalement, Varenne fait montre d’une réelle aptitude à faire vivre ses personnages, même secondaires comme les autres flics de la PJ, le supérieur hiérarchique de Guérin, le secrétaire de l’ambassade ou la patronne de la boîte de nuit où officiait Mustgrave par exemple; tous semblent illico dotée d’une réelle personnalité.

Autre personnage secondaire, Bunk’, le gardien de cimetière parisien affublé d’un bâtard de clebs nommé Mesrine qui va accueillir Nichols dans sa cabane. Au départ, ce personnage d’ancien taulard (dont le nom est une référence avouée -et de bon aloi- à l’auteur Edward Bunker) pourra paraître un rien convenu, dans le genre ours solitaire mais dont on sent un fond de bon cœur. Et puis...

Et puis je vais exercer pleinement mon droit à l’expression de ma subjectivité de lecteur car avec ce personnage, Varenne va me prendre par surprise:

Le déroulement de l’histoire fait que Bunk’, qui s’était totalement exclu du reste de l’humanité, reclus s’isolant/se protégeant du monde dans l’enceinte de son cimetière depuis sa sortie de prison, va se résoudre à s’extraire de son enfermement volontaire pour prendre le train et se rendre dans le Lot y récupérer des documents dans le tipi de John. Et là où une simple phrase aurait pu suffire pour relater ce voyage, Varenne va se laisser aller à décrire sur plusieurs pages le trajet physique et mental de ce vieil homme, qui, pour l’occasion, à ressorti son costard d’une autre époque (sa tenue d’homme... du monde?). Ce moment du roman, une sortie de prison plus de quinze ans après la levée d’écrou, est une formidable réussite: empreint d’une absolue humanité, émouvant sans une once de sensiblerie, juste par des détails, il fait partager au lecteur tout à la fois l’inquiétude et la surprenante –pour lui-même- joie -jamais pleinement avouée- de Bunk’, un sentiment intense d’une liberté enfin retrouvée qui semble même dépasser le personnage. Personnellement, rien que pour ces quelques pages...

Deux anecdotiques réserves cependant à l’égard de ce roman - légères réticences très loin toutefois de nuire à la qualité d’ensemble et au plaisir de lecture-: assez faible à mon goût est la description un rien grossière et qui semble se vouloir quasi sociologique du public assistant au spectacle du fakir, description qui paraît en fait empreinte de quelque chose d’amer, voire d’acrimonieux. De même, l'auteur glisse ailleurs une private joke pour happy fews (les noms d’une liste de suicidés que consulte Guérin) qui a quelque chose de malvenue. (A l’inverse, sans nuire en rien à son écriture limpide et plutôt directe, Varenne s’offre par moments quelques phrases métaphoriques, jetées avec parcimonie, dont le petit côté clin d’œil aux grands anciens du polar noir amènent le lecteur à sourire.)

La fin de ce livre -faisant intervenir un "méchant" guère intéressant lui-, n’apportera pas toutes les réponses. Tant mieux! Mais elle aurait pu être autre. J’aurais aimé qu’elle soit autre. Non qu’il y ait quoi que ce soit à lui reprocher en termes de cohérence par rapport au reste du récit ou autre; c’est juste que j’aurais aimé que la destinée des personnages soit différente; ils l’auraient mérité.

Au final, un roman noir où les intrigues les plus complexes, les plus énigmatiques se cachent dans les circonvolutions du cerveau des personnages.

Fakirs a remporté plusieurs prix et récompenses. Le lecteur averti sait la réticence –voire la méfiance- dont il convient de faire preuve à l’égard de ce genre de reconnaissance officielle. Pourtant, en l’occurrence, une telle méfiance n’est pas de mise.

 

D'autres avis à lire chez Moisson Noire, Black Novel, Action Suspense ou Les Gridouillis.

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20 février 2011 7 20 /02 /février /2011 08:37

Carnage, constellation (1998), de Marcus Malte. Editions du Fleuve Noir – 1998.

 

Carnage-constellation_Marcus-Malte.jpgCésaria, qui s’appelait alors encore... autrement, s’est enfui(e) de la DDASS à 14 ans. Il/elle a été recueilli(e) par Casper, un SDF solitaire et craint de ses congénères. Les années passant, Césaria en vient à se prostituer. A la mort de Casper, elle/il s’installe dans un petit studio et continue d’exercer à son gré son activité. Un soir qu’elle/il attend le client en compagnie de sa/son collègue La Rousse à une station service, elle/il monte pour une passe dans la Jaguar de Clovis et va en tomber amoureu(se)(x). Clovis vient d’être libéré après dix ans de prison pour un braquage qui a mal tourné suite à une dénonciation. Ensemble, ils vont partir sur le chemin de la vengeance de Clovis.

 

En prologue, ce roman survole les premières années de Césaria, celles d’avant Clovis. Et malgré le sordide, voire l’abominable de ce qui nous est raconté, il se dégage pourtant de ces premières pages, en fond à peine perceptible, comme une fragrance ténue d’histoire à l’eau de rose.

Puis l’auteur fait entrer en scène Clovis le braqueur et nous voilà alors dans du polar plus que traditionnel. En effet, sur ce plan –et ce sera vrai tout le long du roman-, Marcus Malte ne semble pas –volontairement?- chercher la moindre originalité, reprenant au contraire la trame archi usée du braqueur sortant de taule et retrouvant un ancien complice –Charles le vieux!- avant de se lancer à la recherche de celui qui les a balancés pour exercer sa vengeance; même la révélation/coup de théâtre vers la fin de l’histoire ne surprendra pas le lecteur, tant tout ceci a déjà été lu/vu cent fois!

Mais là où Malte va se démarquer -même en usant de la figure archi-connue du couple en cavale-, c’est avec la rencontre de Césaria et de Clovis.

Car dès lors, petit à petit, on va comprendre que la bizarre et paradoxale impression initiale d’eau de rose n’était pas un leurre, réalisant que sous les frusques usées du polar se cache... une histoire d’amour; un amour qui va naître de par la volonté de Césaria, emportant les réticences de Clovis; une histoire d’amour d’autant plus crédible qu’elle a le goût du sentimentalisme un peu cheap (impression dont on aura déjà eu un avant-goût avec la chansonnette de variétoche ringarde dont Clovis ne parvient pas à se débarrasser):

"(...) Faire que son silence soit le silence paisible et doux, le silence éblouissant d’après l’amour. Faire que ses yeux brillent. Faire que l’avenir soit un champ de tournesols, qu’il soit comme un immense panneau publicitaire au bord de la route, plein de couleurs et d’espoir. Faire que l’avenir soit roi. Faire qu’il soit!"

Cependant, concernant la conception du livre, j’aurais peut-être préféré que Malte opte pour une position plus tranchée: ce roman introspectif alterne la narration du point de vue de Césaria et de celui de Clovis et, concernant ce dernier, sans explorer assez profondément l’ambiguïté de ses sentiments ou, par exemple, en ne faisant pas grand-chose de sa culpabilité à propos de sa mère morte pendant son emprisonnement. Peut-être que si toute l’histoire avait été racontée à travers le regard de Césaria, le personnage fort de ce roman que la fin montrera plus solide encore que ce que l’on en soupçonnait (grâce à la Foi ?)…

Autre point un peu chagrinant, une symbolique lourdaude avec les passages concernant l’araignée – une faucheuse(!)- dont "l'ombre grandit sur le front de Clovis", métaphore convenue de destin tragique alors que le roman aurait peut-être pu jusqu’à ses dernières pages se laisser -et nous laisser- la possibilité de croire à toutes les fins possibles, y compris pourquoi pas un réjouissant happy end au romantisme un peu toc (tant qu’à faire...).

Finalement, comme Clovis, on pourra se laisser prendre par l’amour de Césaria, par cette histoire démarrée par des relations sexuelles purement marchandes (deux pages décrivant une fellation à la lecture desquelles je défie tout homme de rester insensible...) pour évoluer vers quelque chose qui parvient à donner un aspect aérien, éthéré, à un rêve un peu mièvre.

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12 décembre 2010 7 12 /12 /décembre /2010 14:43

Alger la Noire (2006), de Maurice Attia. Editions Babel noir 2006.

 

Alger-la-Noire_Maurice-Attia.jpgAlger, 1962. Deux gamins se rendent dans un commissariat de Bâb-el-Oued; ils ont trouvé deux cadavres sur une plage. L’inspecteur Paco Martinez et son collègue Maurice Choukroun découvrent sur les lieux les corps nus d’un jeune arabe et d’une jeune européenne blonde "dans la position du missionnaire". Le jeune homme a été tué d’une balle dans la nuque, la jeune fille d’une balle en plein cœur. Post-mortem, on a inscrit au couteau dans le dos du garçon le sigle de l’OAS, on l’a castré et placé son sexe dans la bouche. Mais pour les deux flics, ces crimes ont quelque chose qui ne colle pas avec ceux commis par l’organisation terroriste. Alors, dans une ville où les attentats et meurtres politiques sont quotidiens, et où, dans un pays en décomposition, les flics ont baissé les bras, Paco Martinez va s’obstiner seul à mener cette enquête qui va le conduire à explorer la face cachée et nauséabonde d’une riche famille de bourgeois algérois. Mais l’Histoire est en marche, qui va raviver la mémoire de sa propre histoire familiale et rendre bien dérisoires ses investigations.

 

Ce livre de Maurice Attia est de ces bons romans noirs qui, sous couvert de polar, nous donnent à lire quelque chose de bien plus ample que la simple résolution d’une intrigue policière. Usant comme bien d’autres avant lui du statut de flic de son personnage qui lui permet de l’introduire dans les différentes couches d’une société, c’est le sombre, tragique tableau, vécu de l’intérieur, des derniers soubresauts de la présence française en Algérie qu’il dépeint.

Cette réalité d’une société en pleine déliquescence, elle nous sera paradoxalement montrée à travers un héros qui la repousse: "En chemin, il m’a demandé si j’étais gaulliste. Non, je ne l’étais pas, ni pro-FLN, ni pro-OAS, ni rien. C’était bien mon problème. Je n’étais rien dans un pays où il fallait choisir son camp."

Refusant de prendre parti, refusant de regarder en face l’inéluctabilité de la fin de son univers, Paco Martinez va s’obstiner à mener son enquête, dans cette ville où les morts violentes sont pourtant "banalement" quotidiennes, comme s’il pouvait, en poursuivant son travail "comme avant", parvenir, avec cette illusoire tentative pour préserver son existence "d’avant", à maintenir encore debout un petit bout d’un monde qui s’écroule, qui n’existe déjà plus. Et faisant de son héros également un amoureux du cinéma, Maurice Attia nous rend plus encore chimérique cette illusion, comme si Paco était "dans son film". Cette obstination à poursuivre une quête futile, Paco en paiera le prix. 

Le roman de Maurice Attia est bâti en trois parties (avec en plus de brefs prologue et épilogue), chacune narrée à deux voix, celle de Paco Martinez et celle de quelqu’un qui lui est de plus en plus proche, de plus en plus chère: d’abord son collègue Maurice Choukroun, puis sa fiancée Irène et enfin sa grand-mère. A chaque fois, l’auteur nous rapproche ainsi un peu plus de son personnage. Et tandis que s’accroît notre proximité avec Paco, si l’histoire (l’enquête) avance, l’Histoire, elle, s’accélère, rattrapant finalement Paco. Elle le rattrapera en venant interférer dans ses investigations; elle le rattrapera en faisant de lui un acteur involontaire de son déroulement (Maurice Attia mêlant habilement réalité historique et invention romanesque pour apporter des explications fictionnelles à des faits réels demeurés mystérieux). Mais, bégayant aussi, l’Histoire rattrapera Paco en faisant remonter du passé la propre histoire de sa famille: face à la perspective d’un nouvel exil, la grand-mère de cet orphelin fils d’un résistant espagnol, qu’elle élevât seule, replongera dans le passé de l’histoire familiale de Paco, faisant ressurgir un "squelette du placard", une révélation qui sera un coup supplémentaire porté aux illusions de Paco.

A travers son héros, Maurice Attia va aussi nous parler des terribles répercussions des  "Evènements" sur la vie d’une frange –oubliée ?- des habitants de ce pays: "(...) Qui pouvait en vouloir à ces pauvres bougres de se battre pour garder leur territoire, de ne pas accepter un nouvel exil ? Logeant, la plupart, dans des petits appartements insalubres, ils n’avaient ni terres, ni biens immobiliers, ni entreprises. Maraîchers, petits commerçants, artisans ou employés au Gaz Lebon, à la CFRA, aux usines Bastos, dockers et petits voyous, ils n’avaient rien à voir avec ces grands propriétaires que la Métropole mettait en avant pour justifier l’autodétermination et l’abandon de cette colonie. Une poignée de grands bourgeois qui ne souffriraient pas de la perte de leurs propriétés, quoi qu’il arrive. Ils avaient déjà mis leur fortune à l’abri. (...) Et le million d’autres, tout ceux qui n’avaient rien, recevraient... trois fois rien. Ils allaient perdre l’inestimable, leurs racines, leurs repères, les odeurs, les amis, le climat, les temples du souvenir, écoles, lycées, terrains de foot, plages, bars, mairies, églises, synagogues, cimetières, les traces de l’enfance, la possibilité de voir l’univers se transformer au fil du temps, les immeubles se détruire et se construire, les enfants grandir, les parents vieillir, perdre le spectacle de la vie qui passe." L’exil, ils y seront pourtant contraints, vers un pays qui ne veut pas d’eux.

C’est à ceux-là que s’attache Maurice Attia, bien plus qu’aux riches bourgeois (dont on pourrait penser qu’il "charge un peu la barque" à travers le portrait particulièrement glauque de la famille Thévenot) ou aux gaullistes, aux barbouzes, à l’OAS ou au FLN. Il établira même un parallèle troublant entre le destin du jeune Thévenot, fils de "bonne" famille, et celui du fils d’un petit commerçant arabe acquis à la cause FLN, comme les renvoyant dos à dos.

Car en définitive, ce sont peut-être les "petites gens" les vrais héros de ce texte ? Et ce qui imprègne en profondeur ce livre, c’est la nostalgie -renforcée par sa structure en flash-back-, la mélancolie, l’inguérissable douleur de la perte, du désespoir, de l’abandon, du deuil qui, exprimés par Paco, seront leur lot à tous.

Pour finir, quelques -bien secondaires- réserves toutefois à cet excellent roman: une tournure de style parfois trop répétitive pour rendre compte des pensées de Choukroun ("Le vieux, il...", "Paco, il...", "La fille, elle...", "L’escalier, il...", etc.); trop d’inutiles -et un peu "gâcheuses" de surprise- fins de paragraphes en forme de flash fowards ("J’étais loin de penser que...", "Si j’avais su alors que..."); enfin, même si ce livre n’a rien d’un whodunnit et que son identité importe en définitive assez peu, trop de facilité pour le lecteur à découvrir –bien avant Paco- l’identité du flic véreux.

Mais ces quelques chipotages ne sont rien cependant au regard de la force de cet ouvrage, de l’originalité et de la puissance de son contexte historique, des sentiments profonds qu’il nous fait éprouver, ni de l’attachement ressenti  pour son personnage principal. S’agissant-là d’un premier volet d’une trilogie, on est immanquablement curieux de la suite de la destinée de Paco Martinez.

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29 octobre 2010 5 29 /10 /octobre /2010 12:22

Du rififi chez les hommes (1953) de Auguste Le Breton.

 

Du-rififi-chez-les-hommes_Auguste-Le-Breton.jpgTony le Stéphanois et son ami d’enfance Jo le Suédois, avec Tony l’Italien et le petit César, un perceur de coffres venu spécialement de Milan pour le coup, réussissent un gros casse dans une bijouterie parisienne. Tony, sorti depuis peu de plusieurs années de prison, met ensuite la main sur Mado, son ex qui l’a laissé tomber pour se mettre avec Pierre Sora, un autre caïd du milieu. Tony inflige à celle-ci une très sévère correction. Ledit Pierre Sora va alors se mettre à la recherche de Tony pour le corriger à son tour. Mais sa volonté de vengeance prend une toute autre tournure lorsque l’un de ses frères, Ahmed, lui montre la bague que la fille avec qui il est macqué, Viviane, une chanteuse dans une boîte de nuit des Sora, a reçu en cadeau d’un petit italien qui en est tombé fou amoureux. Pierre Sora comprend vite d’où provient cette bague et envisage alors de mettre la main sur le butin du casse. Entre les deux bandes, les armes vont parler.

 

Lit-on encore Auguste Le Breton aujourd’hui ? Très peu sans doute.

Pourtant, on aurait tort de se priver d’une telle lecture, croyant peut-être déjà tout connaître l’univers de cet auteur à travers les films français des années 50 (dont, entre autres, le film éponyme qu’en a tiré Jules Dassin en 1955); et à l’évocation de ce titre, Du rififi chez les hommes, peuvent vite arriver à l’esprit tout un tas de clichés issus de ce cinéma et sous-entendant que la lecture du roman n’apportera rien de plus : "Ah oui, Le Breton : Paris la nuit, les truands, les putes, les tractions, Gabin, le noir et blanc, l’argot... "

Tout cela –hormis Gabin (!)-, oui, bien sûr. Mais pas que...

D’abord parce que si, à l’entame du livre, tous ces clichés peuvent effectivement venir à l’esprit du lecteur (rien que de lire un nom tel que Tony le Stéphanois y suffit), rapidement, ils s’effacent, remplacés par le simple plaisir de se laisser prendre à une intrigue solide: Le Breton –dont c’était le premier roman publié- sait ficeler une bonne histoire, sans temps mort, et tenir son lecteur.

Et l’argot? Ah oui l’argot! Il est omniprésent, mélange d’argomuche de Paname, de verlan, de louchebem, de manouche, quelques fois intriguant, souvent exotique, parfois hermétique (malgré un glossaire -incomplet mais réjouissant en lui-même pour le lecteur du 21ème siècle- en fin d’ouvrage). Ne gênant en rien la lecture, ce qui frappe, c’est qu’à aucun moment l'utilisation de cette langue ne semble factice, folklorique ou caricaturale; bien au contraire, elle apparaît toute naturelle, tant dans la bouche des truands que dans celle de Le Breton lui-même. Et sur cet aspect, le rapprochement avec des contemporains de l'auteur tel que Albert Simonin (dont l’usage de l'argot est plus parcimonieux cependant) ou Frédéric Dard (qui lui, a contrario, en abuse, noyant avec bonheur et humour le lecteur dans le torrent de son inventive verve joyeuse) paraît bien superficiel.

Car ce qui différencie Le Breton est plus fondamental: le style. Dans ce roman, il est sec, quasi behaviouriste (la psychologie des personnages est assez sommaire), fait de courtes phrases; Le Breton ne fait pas de fioritures, il va à l’essentiel et apparaît alors en définitive plus proche de certains auteurs dits classiques du polar américain de cette époque.

On pourra aussi se laisser surprendre par la violence crue, teintée de sadisme froid, de certains passages, violence assez inattendue compte tenu de l’image plus policée qu’en ont laissée les films et que ne renierait probablement pas un James Ellroy.

S’il peut être difficile pour le lecteur d’aujourd’hui de juger du réalisme de l’époque et du milieu (en l’occurrence... le Milieu) que décrit Le Breton, le tableau qu’il brosse est néanmoins largement crédible. C’est un univers d’hommes, quasi clos sur lui-même, les personnages du roman n’y rencontrant que des malfrats appartenant à d’autres "branches" de la pègre dans des hôtels de passes, des bistrots tenus par d’ex-truands ou boîtes de nuit interlopes. Rares et plutôt de l’ordre de silhouettes sont les quelques représentants de l’ordre ou individus communs que l’on apercevra dans le roman; un monde viril et fermé qui semble fonctionner selon ses propres règles, mais loin toutefois d’un soi-disant code d’honneur que pourrait idéaliser un "cave" en mal de frissons. On remarquera d’ailleurs avec amusement que Le Breton nous glisse entre deux phrases ce qui est devenu une antienne: de vieux truands –ici d’avant-guerre- déplorant que le Milieu –ici celui des années 50- n’est plus ce qu’il était...

Quant aux femmes? Et bien elles ne semblent pouvoir appartenir qu’à deux catégories: putains ou –devenues trop vieilles pour tapiner- mamans. Elles paraissent accepter –voire adhérer- au machisme brutal ambiant (que l’on sent par ailleurs plutôt raciste également) que traduit bien cet extrait de dialogue entre Jo et Tony :

" (...) – J’ai été repiquer Mado, l’autre nuit, au Cimeterre d’Or.

- Et alors ?

- Ben je l’ai avoinée. Drôlement.

- Et après? remarqua Jo. C’est ton ancienne gonzesse, non! T’as le droit de la bosseler si t’en a envie. (...)"

 

Finalement, au-delà même d’un regard historique (ethnologique ?), un petit tour dans le patrimoine littéraire populaire que l’on croit –à tort- connaître peut s’avérer une bonne surprise de lecteur. C’est sans nul doute le cas avec ce roman.

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2 septembre 2010 4 02 /09 /septembre /2010 14:56

Celle qui n’était plus (1952), Pierre-Louis Boileau & Thomas Narcejac (parû également sous le titre Les diaboliques).

 

celle qui n'était plus_boileau & narcejacFernand Ravinel est un petit représentant de commerce en produits de pêche. Aidé/poussé par sa maîtresse/complice Lucienne, il assassine sa femme Mireille, maquillant le crime en suicide, afin de toucher la prime d’assurance-vie pour partir s’installer à Antibes. Mais une fois le forfait commis, les choses ne se déroulent pas du tout comme Fernand l’avait envisagé...

 

 

 

 

Il faut tout d’abord préciser que si le contexte d’ensemble peut sembler similaire –le triangle mari, femme, maîtresse et la machination du meurtre-, le roman de Boileau & Narcejac n’est en fait qu’une source d’inspiration plutôt lointaine de l’excellent film qu’en a tiré de H-G. Clouzot.

Le livre de Boileau & Narcejac est entièrement vécu (exception faite de l’épilogue) du point de vue de Fernand ; c’est uniquement à travers les yeux, les pensées, les souvenirs de ce personnage faible, soumis, que nous suivrons le déroulement de l’histoire et donc ne connaîtrons qu’une partie de l’ensemble. Et les auteurs se montrent particulièrement habiles à nous faire partager l’état d’esprit de Fernand. (Ainsi, entre autres, le passage relatant le trajet de nuit de Fernand et Lucienne de Nantes à Paris avec, à l’arrière de la camionnette de Fernand, le cadavre emballé de Mireille, scène où s’entremêlent les descriptions concrètes du voyage et des paysages traversés, et les pensées de Fernand).

Mais aussi, au détour d’une phrase ou entre les lignes, Boileau & Narcejac glissent adroitement des indices tant matériels que psychologiques qui nous permettent de comprendre que, derrière la perception de la réalité qu’a Fernand, s’en cache une tout autre. En fait, Fernand ne voit ni ne comprend grand’chose, se laissant vite aller à des hypothèses fantasmagoriques pour expliquer l’inexplicable plutôt que de tenter d’analyser froidement et rationnellement les faits. L’omniprésent brouillard qui enveloppe le personnage tout au long du roman se trouve aussi –et surtout- dans sa tête ; durant tout le livre, Fernand va être littéralement et s’enfoncer métaphoriquement "dans le brouillard".

Ce"polar psychologique", d’une lecture très agréable, est écrit dans un style que l’on pourrait qualifier –si tant est que cela veuille dire quelque chose- de classique. Mais attention! Derrière cette sagesse apparente, les auteurs, à mots plus ou moins couverts, se montrent audacieux, évoquant discrètement un sujet encore guère abordé à l’époque.

Aujourd’hui encore, et à juste titre, un Georges Simenon par exemple a de nombreux lecteurs ; il serait dommage qu’il n’en soit pas de même pour Boileau & Narcejac.

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