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3 avril 2011 7 03 /04 /avril /2011 09:58

Publicité meurtrière, une enquête du commissaire Kostas Charitos (βασικός μέτοχος - 2006) de Petros Markaris, traduit du grec moderne par Caroline Nicolas. Editions du Seuil – 2009 (1ère édition publiée sous le titre Actionnaire principal).

 

Publicite-meurtriere_Petros-Markar.jpgKatérina, la fille du commissaire Charitos, obtient son doctorat. Après avoir fêté ce succès en famille, elle et son fiancé Phanis embarquent sur un bateau de ligne à destination de la Crête où ils comptent passer une semaine de vacances. Dans la nuit, Charitos est réveillé par un coup de téléphone affolé du père de Phanis lui demandant d’allumer sa TV. Sur l’écran, un flash spécial d’information lui apprend que le navire à bord duquel se trouve sa fille a été abordé par un groupe terroriste. Au matin, Charitos et sa femme Adriani s’envolent pour la Crête où se trouve déjà le supérieur de Charitos, Guikas, en charge des opérations. Mais une fois sur place, Charitos est impuissant et inutile. Et bientôt, tandis qu’Adriani reste seule en Crête, lui se voit obligé de rentrer à Athènes: le cadavre d’une vedette de spots de publicité tuée d’une balle dans la tête a été découvert dans les vestiaires d’un site olympique abandonné. C’est donc l’esprit obnubilé par le sort de sa fille, accroché aux informations et en contact permanent avec son supérieur, que Charitos est contraint de démarrer l’enquête. Après quelques jours, les négociations avec les terroristes, un groupe inconnu de grecs pro serbes, permettent d’envisager un retour prochain des otages grecs du bateau; à une exception près: ayant appris que la fille d’un commissaire de police était entre leurs mains, les terroristes émettent de nouvelles revendications en échange sa libération. Pendant ce temps, à Athènes, le cadavre d’une deuxième star de la pub est retrouvé dans les mêmes circonstances que la précédente. S’agissant dans les deux cas d’homosexuels, Charitos commence à redouter que ce soit-là l’œuvre d’un tueur en série.

 

Autant la lecture de précédente enquête du commissaire Charitos (Le Che s’est suicidé, Le Seuil - 2006) m’avait laissé sur une bonne impression, autant, concernant ce Publicité meurtrière, le bilan est plus mitigé. Alors, voici une chronique en pour et contre.

Ce roman a d’abord pour lui son –relatif- exotisme. En effet, sur le planisphère du polar, la Grèce n’étant pas réputée comme un lieu de production intensive du genre, c’est avec curiosité et plaisir anticipé de la découverte que l’on aborde ces terres dépaysantes en la matière.

Son personnage central –et narrateur de l’histoire-, le commissaire Charitos, est plaisant à suivre. C’est un bonhomme entre deux âges, amateur de bonne chère (trait qui semble assez commun aux flics méditerranéens - cf. Montalbano) qu’on imagine aisément un brin rondouillard, bon mari et bon père de famille (de fait, un flic qui n’est ni divorcé, ni alcoolique ou ex-alcoolique, ça vaut déjà un point!); une personnalité qu’on pourra toutefois trouver un peu lisse peut-être, surtout en regard de ce que le livre révèlera par la suite des possibilités d’ambiguïté, de complexité qui en auraient accru l’intérêt mais que Markaris n’exploite pas (nous y reviendrons). L’auteur entremêle vie familiale et vie professionnelle de son personnage avec un certain talent et dans son métier, notre commissaire Charitos se montre évidemment compétent et intuitif.

Concernant justement l’aspect enquête du livre, c’est de la bel ouvrage: Markaris réussit à intriguer, à accrocher le lecteur à son histoire et l’on suit volontiers l’avancée des investigations de Charitos, tout en partageant ses inquiétudes quant au sort de sa fille. De plus, à travers une intrigue qui va amener son héros à côtoyer le monde de la publicité et des médias, l'auteur fait un portrait bien acide des pontes de ce milieu et ses saillies contre l’omniprésence de la pub, même si elles ne brillent pas par leur originalité, sont les bienvenues:

"(...) Que l’actionnaire principal des chaînes de télévision n’est pas son propriétaire en titre, possédant un ou cinq, voire cinquante pour cent des actions, mais bien les agences de publicité et personne d’autre. Ce sont elles qui décident quel programme sera produit, quelles séries seront achetées, quels acteurs auront les premiers rôles, quels talk shows seront diffusés en présence de quels journalistes, quels jeux télévisés seront proposés à l’audience et à quelles heures par quel présentateur. Tout ce qui est refusé par les publicitaires est immédiatement retiré de la programmation parce que les actionnaires du système, ce sont eux et personne d’autre!"

Et plus loin, au sujet la télévision en elle-même:

"(...) Qui plus est, grâce à la télévision, aux journaux télévisés et aux reality shows, les personnes dérangées se sont multipliées par cent. Toutes désirent avoir leur quart d’heure de gloire dans la lucarne."

Sur le fond, on tendrait plutôt à adhérer à cela.

Ajoutons encore que Markaris glissent également dans ce roman quelques allusions sur l’après Jeux Olympiques -et ce qu’il advient de la débauche de constructions qu’ils avaient nécessitée- ou sur la condition déplorable de réfugiés de pays défavorisés.

Tout cela est bel et bon, mais...

D’abord, une chose qui, bien qu’a priori superficielle, apparaît vite lassante: l’insistance lourde de Markaris sur les embouteillages dans Athènes. Cet élément qui, dans le précédent roman, avait permis de créer une situation de suspense, est ici répétitif et, de surcroît, n’apporte rien à l’histoire. Dans le même esprit, Markaris multiplie les réflexions sur l’état de délabrement de la voiture de son héros et les inquiétudes que cela génère quant à une panne possible, ce qui, au bout de la quatrième ou cinquième fois... Enfin, et toujours à propos de circulation, l’impression que l’auteur a écrit avec sous les yeux le plan de la ville est rapidement rébarbative, tant il ne nous épargne aucun des noms des rues empruntées au cours des nombreux déplacements véhiculés des personnages. Tout cela peut sembler une mince critique, mais compte tenu de la fréquence à laquelle ces points réapparaissent sous les yeux du lecteur...

Plus en profondeur, la résolution de l’enquête révèlera un dessein pour lequel sont commis les crimes -je ne peux en dire plus pour ne pas gâcher le plaisir d’un éventuel futur lecteur- qui paraît un peu tiré par les cheveux (même si l’on veut bien considérer que les auteurs de ces crimes ne sont pas "des lumières"). De plus, le lien qui s’avérera entre les terroristes et les meurtres de stars de la pub peut quant à lui sembler un peu artificiel.

A propos maintenant des personnages, on pourra regretter le relatif manque d’épaisseur de certains (hormis Guikas, le supérieur de Charitos), notamment les collaborateurs directs du commissaire qui semblent de bien pâles figures. Etrangement, il y a aussi quelques protagonistes dont l’apparition laisse à croire qu’ils auront de l’importance dans la suite du récit (Parker du FBI ou le russe Saliapine) et qui pourtant disparaissent bien vite.

Concernant Charitos en lui-même, l’auteur évoque plusieurs fois le passé assez récent et notablement sombre de la Grèce (les périodes de dictature). Et l’on apprend que Charitos était déjà fonctionnaire d’Etat sous un tel régime autoritaire. Alors qu’il aurait pu y avoir là matière à épaissir, complexifier le personnage, à troubler son image, au contraire, Charitos s’en tire moralement à très bon compte. Dommage.

Enfin (et passant outre sur quelques réflexions glissées ici ou là sur les contemporains de l’auteur à la limite du démagogique), il faut parler –et c’est loin d’être anodin-, de l’écriture. Evidemment, il n’est en rien question de réclamer chez tout auteur de polars les talents de styliste d’un James Ellroy ou, dans un autre style, d’un James Lee Burke par exemples; n’empêche, il est difficile de ne pas relever dans le roman de Markaris la présence trop abondante de ces phrases toutes faites qui désolent le lecteur: on aura droit par deux fois à la si fameuse "aiguille dans une meule de foin", à quelques "Mon sang ne fait qu’un tour", "Jouer au chat et à la souris", et autres "lui tondre la laine sur le dos"; sans parler de très nombreux "sur des charbons ardents" dont le pire se rencontre dans cette phrase horrible: "J’attends l’heure du petit déjeuner sur des charbons ardents en attendant le moment propice pour..." Mais ne lisant pas le grec moderne, je serais bien incapable d’aller chercher à déterminer quelles sont les responsabilités respectives de l’auteur et de la traductrice en cela.

Pour finir –mais là, je suis convaincu que l’auteur n’y est pour rien-, pour cette édition de poche du roman, le service marketing de l’éditeur a pris une initiative pour le moins... surprenante: l’histoire une fois achevée, le livre nous offre les six premières pages du prochain roman mettant en scène Charitos. L’intérêt d’un tel teasing? Je m’interroge encore...

Bon, au final donc, un sentiment un peu tiède à l’égard de ce roman. Cependant, malgré la petite déception que fût la lecture de cette Publicité meurtrière, me souvenant du plaisir pris à celle de la précédente enquête de Charitos et ayant plutôt tendance à me fier aux conseils avisés de camarades bloggers férus en matière de polars, (JM "actu du noir" Laherrère et Claude "Action-suspense" Le Nocher), sans doute me laisserai-je tenter par la lecture de la suivante, L’empoisonneuse d’Istanbul. Mais pas tout de suite...

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