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3 juillet 2011 7 03 /07 /juillet /2011 12:18

Padana City (Nordest – 2005) de Massimo Carlotto & Marco Videtta, traduit de l’italien par Laurent Lombard. Editions Métailié – 2008.

 

Padana city Massimo Carlotto & Marco VidettaUn soir, à quelques jours de son mariage, Francesco Visentin, jeune avocat rejeton d’une riche famille locale et destiné à une brillante carrière, se rend chez sa fiancée Giovanna et la trouve morte dans sa baignoire. Très vite, la police conclue à un meurtre. Francesco apprend ensuite d’une amie de Giovanna, Carla, que sa fiancée avait un amant avec qui elle avait décidé de rompre et de venir tout lui raconter. Francesco soupçonne d’abord Filippo Calchi Renier, son ex-ami d’enfance, artiste dilettante fils d’une riche comtesse, avant d’être rapidement convaincu que l’amant de Giovanna était un autre homme. Il se met alors à enquêter parallèlement à la police et découvre que cet assassinat pourrait avoir un rapport avec les recherches que Giovanna menait sur l’incendie de l’entreprise de son père, disparu depuis des années, et pour lequel il fut condamné.

 

Pour qui a aimé les romans de Massimo Carlotto, son tranchant, les analyses fouillées et complexes de ses personnages ou l’acuité de son regard sur la société italienne, ce Padana City constitue un désappointement, tant tout y est superficiellement traité. Si l’on peut apprécier l’intention de ce roman –qui, partant d’un crime apparemment passionnel, va élargir son champ vers la dénonciation des comportements népotiques, cyniques, vénaux, immoraux et autocratiques des grandes familles du nord-est de l’Italie, dirigeants de l’industrie et autres puissants notables–, pour ce qui est de la forme, malheureusement, l’impression laissée est plus proche du synopsis d’un film à venir que d’un réel roman. Il y a à la fois trop et pas assez; une grande surface couverte, mais de peu d’épaisseur.

Ce sera principalement à travers le personnage de Francesco que le lecteur va suivre cette intrigue. Un temps soupçonné du meurtre de sa fiancée mais très vite blanchi, ce fils de très bonne famille à qui est promise la succession du cabinet d’avocats de son père –à la clientèle composée de riches dirigeants d’entreprises-, d’abord accablé et incrédule devant les révélations de Carla (on le serait à moins!), va pourtant très rapidement remonter la pente (!) pour mener son enquête. Les auteurs nous ont concocté-là un héros de bien peu d’épaisseur, du genre fadasse bellâtre fortuné, qui n’attire en rien ni la sympathie, ni l’empathie. Et, disons-le d’emblée, parvenant évidemment à découvrir le fin mot de l’histoire, il se verra au bout du compte confronté au dilemme de mettre en balance la vérité et sa carrière future (original, non?!), devant pour se faire affronter son surmoi paternel et "tuer l’image du père" (freudisme de comptoir)... Bâillement.

A propos de freudisme du café du commerce, voici Filippo, l’ex-ami de Francesco, fils de la riche comtesse Calchi Renier. On a avec ce personnage une quasi caricature du fils de bonne famille dévoyé: dépressif mais artiste, ce sculpteur en chambre à l’œuvre unique -une sculpture de femme (la Femme!) pour laquelle sa mère sert de modèle(!)-, est bien sûr étouffé par ladite mère, génitrice castratrice. Mais grâce à un transfert (dans l’acception freudienne du terme) sur ladite sculpture, Filippo parviendra à s’extraire de son emprise... Freudisme de bazar, deuxième! Et nouveau bâillement. De plus, si ce personnage présente en début de roman quelque utilité pour l’intrigue en tant que suspect potentiel du meurtre, il est lui aussi bien vite disculpé, et pourtant on aura droit de-ci de-là, jusqu’au bout du livre, à quelques paragraphes consacrés à ses relations pour le moins ambiguës avec sa mère dont l’intérêt m’échappe encore...

Dans le même esprit "Freud Pour Les Nuls", on pourra encore ajouter un petit coup de "retour du refoulé" avec la réapparition du père de Giovanna, brave homme que tous croyaient disparu et qui fût... oui, oui, c’est bien ça... condamné à tort pour l’incendie volontaire de sa société pour toucher l’assurance...

Dominant/écrasant les deux figures de fils, il y a donc celle du père de Francesco, Antonio Visentin, ce notable veuf encore bel homme respecté et salué par tous, et celle de la mère de Filippo, Selvaggia Calchi Renier, femme de basse extraction devenue richissime par un heureux mariage, vénéneuse veuve à poigne dominatrice et hautaine, elle aussi évidemment "bien conservée". Ces personnages brossés à traits plutôt grossiers sont les maîtres du coin, dirigeants de la très puissante Fondation Torrefranchi qui investit dans les entreprises les plus florissantes de la région.

Autour de ceux-là, les auteurs ont accumulé une foultitude d’autres personnages plus ou moins –plutôt moins que plus- élaborés: il y a Carla, l’amie de Giovanna qui, d’abord hostile à Francesco, fera ensuite rapidement cause commune avec lui (original, ça!) pour aller au terme de cette enquête. Il y a Giacomo Zuglio, banquier usurier combinard nouveau riche impliqué dans l’incendie de l’entreprise du père de Giovanna. Et voici maintenant le journaliste de la télé locale, veule et plutôt stupide, totalement soumis aux pressions des actionnaires possédant le média qui l’emploie (actionnaires dont le plus important est... oui, oui, vous l’avez deviné... la fondation dirigée par le père de Francesco et de la mère de Filippo). Et puis un fou sans nom, clochard braillant dans les rues qui semble connaître la vérité sur l’histoire du père de Giovanna mais qui n’aura strictement aucun rôle à jouer dans le déroulement de l’intrigue (quant à l’absolument inédite idée du simple d’esprit qui connaît la vérité... inutile de s’étendre...). Et il y a encore une bande de loubards en 4X4 qui agressent et dévalisent des vieillards la nuit dans leurs maisons mais qui connaîtront les foudres de la justice divine (enfin, en l’occurrence, celles de la circulation automobile), hormis l’un d’eux, survivant qui, justement, apparaissait en compagnie de Giovanna sur une photo découverte par Francesco (heureuse coïncidence!) et à propos duquel notre enquêteur en herbe découvrira que... bon sang, incroyable!... et qui, repentant, avouera que... non ?! Mais ce n’est pas tout: il y a encore le tueur de la mafia roumaine, l’autre ami d’enfance de Francesco prête-nom arrogant pour le compte de la fondation, quelques mères alcooliques et/ou quasi-autistes, le flic intègre –mais moyennement efficace- qui enquête pour un juge lui plutôt réceptif aux pressions des puissants... Ajoutez à cela une pincée de racisme avec chasse à l’immigré, un rien de manipulation par les médias... Stop! Assez!

On est en fait proche du fatras, de l’agrégat de clichés mille fois lus et vus où l’accumulation fait office de profondeur, la plupart de tout cela enrobant inutilement le fond de l’histoire, la dénonciation de gros industriels s’acoquinant avec la mafia pour se débarrasser de leurs déchets toxiques. Euh... tant qu’à faire, on y mettra en plus un p’tit coup de délocalisation vers les pays de l’est, tiens!

Ajoutant encore à ce côté "ça part tous azimuts", le roman alterne passages à la première personne du singulier -la narration étant alors faite par Francesco-, et passages à l’impersonnelle troisième personne -ceux dont est absent Francesco-, ce qui donne un sentiment de discontinuité et l’impression que les auteurs n’ont pas su comment s’y prendre pour révéler certains éléments de l’histoire en s’en tenant à un narrateur unique. A moins que cela ne reflète simplement la façon dont ils se sont répartis le travail d’écriture?

Pour en venir à l’aspect polar, ce roman est aussi un whodunit. Malheureusement, quiconque pratique le jeu du "Voyons voir, quel est le personnage sur lequel pèse le moins de soupçons?" n’aura nul besoin d’attendre que les auteurs livrent, à la fin, l’identité de l’assassin de Giovanna, l’ayant découvert par lui-même bien avant d’atteindre la moitié du roman.

Finalement, cette chronique est celle d’une attente déçue; et partant d’une sévérité sans doute excessive. L’intention des auteurs d’ancrer un polar dans la réalité des dérives capitalistes et des accointances mafieuses des riches industriels du nord de l’Italie est louable et il y avait-là matière à un excellent roman noir qui aurait dresser un tableau effrayant et désolant d’une région d’Europe, comme le laisse espérer le prometteur premier chapitre... si ce livre avait été épuré de ses intrigues secondaires sans intérêt et débarrassé de ses scories psychologisantes pour se concentrer plus en profondeur sur le cœur de son propos et donner corps à des vrais personnages au lieu de clichés. Mais parce que c’est loin d’être mal écrit et traite d’un vrai sujet noir, ce roman se lit; et puis s’oublie. Dommage...

 

PS. Le titre en français fait référence à la Padanie, terme employé pour désigner le nord de l’Italie (à partir de là-où la "botte" s’évase), mis au goût du jour par la Ligue du Nord.

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27 mars 2011 7 27 /03 /mars /2011 08:09

La piste de sable, une enquête du commissaire Montalbano (La pista di sabia – 2007), de Andrea Camilleri, traduit de l’italien par Serge Quadruppani – Fleuve Noir 2011.

 

La-piste-de-sable_Andrea-Camilleri.jpgUn matin, à son réveil, en ouvrant les volets de sa petite villa donnant sur la mer, le commissaire Salvo Montalbano découvre le cadavre d’un cheval affreusement massacré venu mourir au pied de sa terrasse. Montalbano remonte les empreintes laissées par l’animal dans le sable et découvre trois barres de fer portant des traces de sang, une corde et quelques mégots de cigarettes. Il appelle alors ses hommes puis, pendant que ceux-ci vont recueillir ces indices, il patiente dans sa cuisine autour d’un café en compagnie de son subalterne l’inspecteur Fazio, en attendant que la Scientifique vienne examiner la dépouille du cheval. Mais lorsque celle-ci arrive sur les lieux, le cadavre a disparu, visiblement emporté sur une charrette jusqu’à la route proche, puis chargé dans un véhicule. Dans l’après-midi, une femme, Rachele Esterman, se rend au commissariat pour signaler la disparition de son pur-sang dont elle avait confié la garde à son ami le riche Do Lucca, qui possède une écurie. Et bientôt, Montalbano apprend qu’un des chevaux de Do Luca, très ressemblant à celui de Rachele, a également disparu. Tandis que les soupçons du commissaire se portent sur un chantage de la maffia, qui organise des courses de chevaux clandestines, sa villa est cambriolée. Montalbano a l’intuition que cette effraction pourrait être liée au procès d’un maffieux qui doit se tenir bientôt.

 

Comme chaque année, mon ami Salvo m’accueillit chaleureusement dans sa petite maison de bord de mer. Nous nous installâmes dans sa véranda où la table était déjà dressée, couverte des plats concoctés par Adelina, sa vieille voisine qui s’occupe de son ménage et sa cuisine. Après nous être régalés sans échanger le moindre mot pour ne pas nuire à notre concentration sur les saveurs qui éclataient sur nos papilles, repus, nous tournâmes nos chaises vers la mer sur laquelle tombait doucement la nuit, allongeâmes nos jambes, allumâmes une cigarette; Salvo put alors commencer à me relater sa dernière enquête.

Cette enquête le mit d’abord en contact avec Rachele, une belle bourgeoise dont les charmes épanouis avaient tout du démon de midi et furent loin de le laisser indifférent. Celle-ci l’amena à frayer, le temps d’une soirée, avec une bourgeoisie locale dont il put observer les désolants comportements –et la cuisine infecte-. Puis, désignant sa porte-fenêtre plusieurs fois forcée puis réparée, il me parla des mystérieux pseudo cambriolages dont il fut par trois fois victime et qui l’amenèrent à orienter ses investigations vers la maffia dont un minable représentant devait être jugé sous peu et dont l’alibi reposait sur un témoignage que Salvo savait mensonger. Et finalement, il m’avoua comment, se laissant guider par ses rêves et son intuition, il résolut le tout.

Je suivais les péripéties de son enquête tour à tour intrigué, amusé ou étonné, et toujours avec un plaisir sans retenue. Cette enquête, elle ressemblait peut-être un peu à celle que j’étais venu l’écouter me raconter l’an passé; et peut-être aussi à celle de l’année d’avant; et à celle de l’année d’avant encore, voire à toutes celles qui avaient précédé; ou peut-être pas. Mais au vrai, quelle importance?

Parce que de toute façon, je buvais ses paroles. Ce qui m’importait le plus, c’était de goûter pleinement au charme de son langage, cette langue haute en couleur, pleine de mots chantant et de tournures de phrases surprenantes émaillées d’amusants "Vosseigneurie" et autres "Qu’est-ce qu’il fut ?" qui enchantaient mes oreilles. Et pour mon bonheur, son histoire fit également réapparaître les figures familières et réjouissantes de ses collaborateurs Mimi Auguello -et ses problèmes de paternité-, de Fazio -et son goût immodéré pour les états-civils interminables-, ou de Catarella, -l’extra-terrestre Catarella!-; de l’irascible légiste Pasquale ou du mielleux dottore Lactès, le chef de cabinet du questeur. Il me raconta aussi par le menu ses hilarantes et "hispanisantes" rencontres avec le procureur Giarrizzo qui me firent franchement éclater de rire.

Tout cela fit ma joie, même si, par instants, par petites touches à peine esquissées dissimulées derrière son humour, à travers quelques moments narrés pourtant sur un mode de plaisanterie -comme lorsqu’il découvrit que Fazzio devait dorénavant porter des lunettes de lecture-, je sentis chez mon ami sourdre l’inquiétude de la vieillesse qui s’installait lentement en lui et qu’il allait lui falloir apprivoiser.

Mais bast! Le récit achevé, les méchants tous sous les verrous –ou morts-, je terminai mon verre de grappa, lançai un dernier regard à mon ami, avec un petit sourire triste à l’idée de le quitter, puis je refermai La piste de sable, déjà dans l’attente de notre prochaine rencontre.

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2 novembre 2010 2 02 /11 /novembre /2010 08:35

Les enquêtes du commissaire Collura (Le inchieste del commissario Collura – 2002), de Andrea Camilleri, traduit de l’italien par Dominique Vittoz.

 

Les-enquetes-du-commissaire-Collura_Andrea-Camilleri.gifEn convalescence suite à une blessure par balle, le commissaire de police Collura accepte d’achever son rétablissement en occupant la fonction de commissaire de bord lors d’une croisière. Là, il devra élucider toute une série de mystères.

 

 

 

 

 

Bon, prévenons d’office, il s’agit ici d’un tout tout petit Camilleri, tant pas sa taille (moins de 130 pages) que par son contenu. Ce livre regroupe en fait huit brèves nouvelles que l’auteur a écrites lors de l’été 1998 à la demande du quotidien La Stampa. Comme des devoirs de vacances...

Ces huit nouvelles ont toutes un petit air de mystères de chambres closes (un hommage de la part de Camilleri?) que le commissaire résout avec une facilité déconcertante.

On a presque là affaire à du Camilleri réduit à sa plus simple expression; beaucoup de ce qui fait le charme de l’écrivain n’y semble en effet qu’à l’état d’embryon (style, vocabulaire, personnages...), même si les habitués de l’auteur pourront parfois y retrouver un peu de son esprit malicieux, comme dans cet extrait de dialogue assez savoureux:

"(...) – Pourriez-vous me décrire la chose... le fantôme ? Comment était-il ?

- Normal. Classique.

- Pourriez-vous préciser?

- Imaginez un drap qui tient debout tout seul. A la hauteur des yeux, il y avait deux boules phosphorescentes. Mon Dieu, je me sens mal rien que d’y penser!

- Où l’avez-vous vu?

- Il était au pied de mon lit. Il flottait.

- A-t-il dit quelque chose?

- Bien sûr! Il m’a dit d’une voix caverneuse : "Candida, quitte ce bateau tant qu’il en est encore temps!"

- Vous le connaissiez? s’immisça le second.

- Pourquoi aurais-je dû le connaître? s’offusqua la demoiselle.

- Il vous tutoyait... alors...

- Mais quelle idée! Tous les fantômes tutoient!

- Ah! fit le commissaire. Vous avez donc l’habitude des fantômes. En aviez-vous vu avant?

- Jamais. Mais j’ai lu des livres à ce sujet (...)"

 

Pour l’anecdote, Camilleri se permet aussi un petit clin d’œil à l’attention de ses lecteurs avec une brève apparition en guest star de Salvo Montalbano.

Le plus intéressant dans cet ouvrage se trouve en définitive à la fin: la retranscription d'une interview d’Andrea Camilleri où il s’explique sur l’origine et les contraintes de rédaction de ces courtes nouvelles.

Très loin d’être indispensable, ce recueil -une récréation pour l’auteur?- offrira aux aficionados du vieux sicilien une petite heure de lecture plutôt sympathique et agréable, mais bien légère.

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21 juin 2010 1 21 /06 /juin /2010 11:57

Les ailes du sphinx, une enquête du commissaire Montalbano (Le ali della sfinge - 2010) d’Andrea Camilleri, traduit de l'italien (sicilien) par Serge Quadruppani.


les ailes du sphinx andrea camilleriLe cadavre nu d’une jeune fille assassinée est retrouvé dans une décharge. Rien pour l’identifier si ce n’est le tatouage d’un papillon sur l’épaule. Le commissaire Montalbano, qui a déjà la responsabilité de dénouer les fils du bizarre enlèvement d’un homme, est chargé de l’enquête. Celle-ci va le conduire à s’intéresser aux arcanes d’une oeuvre charitable – pas aussi catholique qu’elle le déclare - qui accueille de jeunes immigrées clandestines en provenance de pays de l’est.

 

Lire une enquête du Commissaire Montalbano, c’est un peu comme lire un Maigret (ou, pour les amateurs de musique, écouter un album de JJ Cale) : on peut prendre n’importe lequel, hors chronologie, on y rencontrera, derrière un apparent renouvèlement, toujours les mêmes personnages tels qu’on les avaient laissés la fois précédente et toujours les mêmes ingrédients. Car, contrairement par exemple aux séries de polars scandinaves à héros récurrents où les personnages évoluent, ici, rien de tel, Montabano, ses collègues, la ville de Vigata et ses habitants semblent immuables (même si ici, Montalbano, ressent en début de roman le poids des ans, cela n’a guère d’incidence sur le déroulement de l’histoire); et ceci pour mon plus grand plaisir. Car pour moi, retrouver Montalbano, c’est comme retrouver un ami qui me raconte un peu toujours la même chose mais que j’écoute toujours avec délectation.

C’est donc sans surprise que dans cette nouvelle enquête, j’ai retrouvé avec bonheur l’écriture délicieuse de Camilleri, faite de langage imagé, de patois sicilien, de dialogues vifs, de tournures de phrases hilarantes (merci Quadruppani) ; les mêmes personnages inamovibles, bien sûr l’irascible et intuitif commissaire, ses problèmes de couple avec son éternelle fiancée Livia, ses collègues Mimi Augello et ses ennuis familiaux, Fazio et son obsession pour les fiches d’identité interminables, Cataré le standardiste du commissariat avec sa dévotion pour la hiérarchie et son incapacité à noter correctement le moindre message téléphonique, le légiste Pasquano dont dire de lui qu’il est en permanence d’une humeur de chien relève de l’euphémisme, le questeur attentif à ne pas faire de remous, etc, etc... ; et aussi les mêmes vieilles femmes colériques, les mêmes épouses dominatrices, commerçants peureux et petits magouilleurs de tous ordres (la "Combinazione") ; la même présence en toile de fond et mainmise sur la société sicilienne de l’Eglise et de la Mafia ; la même importance primordiale de la nourriture (ici, on trouvera donnée la recette de la ‘mpanata de cochon) ; les mêmes messages humanistes tranquillement dénonciateurs glissés par Camilleri à propos du fonctionnement du monde en général et de l’Italie en particulier (ici le trafic de jeunes filles en provenance des pays de l’Est et une nouvelle loi sur la légitime défense).

Bref, l’enquête ? Peu importe ! Le plaisir est ailleurs. Moi, depuis une dizaine d’années, j’aime à aller régulièrement visiter Montalbano dans sa maison de Marinella, m’y asseoir avec lui sur sa terrasse donnant directement sur la plage pour y contempler le coucher du soleil tout en mangeant quelques rougets grillés, et l’écouter me raconter encore et toujours son petit coin de Sicile à travers une histoire jamais tout à fait la même mais jamais vraiment différente, et toujours haute en couleurs. Et après quelques heures, le livre terminé, je sais que je reviendrai l’année prochaine, que rien n’aura changé et que j’y serai bien.

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17 juin 2010 4 17 /06 /juin /2010 10:30

Le tailleur gris d'Andrea Camilleri (Il tailleur grigio - 2009 - traduit par Serge Quadruppani)

 

Le tailleur gris Andrea CamilleriAu matin du premier jour de sa retraite, le directeur d’une banque se sent dérouté car sorti des rituels quotidiens qui encadraient sa vie. Il évoque ses relations avec sa seconde femme, Adèle, de 20 ans plus jeune que lui ; Adèle qui vit de l’autre côté de la maison avec son jeune amant et n’a plus de rapports avec le narrateur depuis des années.

 


Voilà un Camilleri qui pourra surprendre les lecteurs habitués aux aventures de Montalbano ou aux histoires se passant à Vigata à la fin du XIXe siècle. D’abord parce qu’ils n’y retrouveront pas la langue imagée et savoureuse de l’auteur (à peine un ou deux "s’aréveiller" ou "radasse"), ni son humour et son ironie coutumières. Si l’écriture est toujours aussi fluide et agréable, le ton est plus sobre et discrètement plus grave ; comme si parler des femmes, ou au moins d’une femme, était un sujet sérieux pour Camilleri ?

Car ce livre, c’est surtout le portrait d’une femme. Celle-ci, vue à travers les yeux de son mari plutôt résigné, semble à première vue « une radasse » avide de sexe et de reconnaissance sociale. Mais insensiblement, le tableau se complexifie, se fait plus subtil, et Adèle échappe finalement au jugement à l’emporte-pièce initial. Camilleri, dont toute l’œuvre est plus charitable envers les femmes qu’envers les hommes (combien de portraits de gros crétins dans ses livres ?), semble nous dire qu’une femme immorale n’est pas une femme amorale. Il ne la juge pas. Au pire, pour lui, c’est juste une question de tempérament.

Et puis, à titre tout à fait personnel, le livre basculant doucement, sans heurt, vers la tragédie, l’amoureux de l’auteur que je suis n’a pu s’empêcher de faire le triste rapprochement avec le fait qu’aujourd’hui, Camilleri lui-même à 85 ans ; et que donc, selon toute probabilités, le nombre de « nouveaux Camilleri » qui me sera donné à lire à l’avenir pourrait être limité.

La quatrième de couverture évoque quelque chose des Simenon sans Maigret; rapprochement assez judicieux, il me semble.

Ce livre court (130 pages) n’est pas représentatif des ouvrages de Camilleri. C’est pourquoi je ne le conseillerai pas à qui voudrait découvrir l’œuvre de l’auteur. En revanche, je le recommande à ses lecteurs habituels afin qu’ils y découvrent une autre facette du talent du vieux sicilien.

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