Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
7 avril 2012 6 07 /04 /avril /2012 13:47

 

L’homme inquiet (Der orolige mannen – 2009) de Henning Mankell, traduit du suédois par Anna Gibson. Editions du Seuil, 2010.

 

L-homme-inquiet_Hennig-Mankell.jpgLinda, la fille du commissaire Kurt Wallander, va avoir un enfant avec Hans, un jeune homme dont la famille appartient à la haute bourgeoisie suédoise. Le père de Hans, Håkan Von Ecke, donne une réception pour fêter son soixante-quinzième anniversaire à laquelle est invité Wallander. Au cours de la soirée, Håkan, ancien officier de haut rang de l’état major de la marine suédoise, s’isole un moment avec Wallander. Il lui raconte alors l’étrange histoire survenue une trentaine d’années auparavant d’un sous-marin russe repéré dans les eaux territoriales suédoises et à propos duquel, au moment où il allait être capturé, contre toute attente, il reçut l’ordre, incompréhensible pour lui encore aujourd’hui, de le laisser filer. Tout en écoutant, Wallander note que son interlocuteur manifeste des signes d’inquiétude. A quelques temps de là, Wallander, qui vit désormais à la campagne seul avec un chien, apprend l’inexplicable disparition de Håkan au cours de son jogging matinal. Bien qu’en congé forcé suite à une bévue alors qu’il était ivre dans un restaurant, Wallander se met en devoir d’enquêter de son propre chef sur cette disparition. Puis Louise, la discrète femme de Håkan, se volatilise à son tour.

 

Dès la couverture de ce roman, le lecteur est averti que cette dixième enquête sera l’ultime du commissaire Wallander. Mais contrairement aux neuf précédentes qui, sans désagrément, peuvent chacune s’apprécier en soi, en ignorant celles antérieures, il est plus difficile de parvenir à vraiment ressentir cet Homme inquiet si l’on n’a pas déjà partagé quelques heures avec Kurt Wallander: trop d’éléments factuels et d’émotions passées, réactivés dans ce livre, risquent de manquer à l’amateur de polars qui aurait la malencontreuse idée de s’initier aux aventures du personnage de Mankell avec ce roman, et qui, se focalisant alors sans doute plus sur la trame policière, prendrait le risque d’une déception, tant cet aspect purement polar n’y est finalement que secondaire.

Oh, bien sûr, Mankell connaît son métier et, pour ce qui est de ce versant polardeux, cette enquête sur de mystérieuses disparitions faisant ressurgir les démons de la Guerre Froide avec ses relents -un peu désuets- d’espionnage est plutôt bien menée. C’est de la bonne investigation à même d’aiguillonner l’attente du lecteur, avec ses méandres et détours bien ficelés avant d’aboutir à sa résolution (résolution pas aussi inattendue que cela avec son twist plutôt prévisible). De plus, Mankell sait parfaitement créer des personnages, y compris secondaires, solides, crédibles, vivants. Un peu plus qu’un simple professionnel, c’est un conteur de talent qui ici entremêle habilement -imbrique même- l’histoire du pays de son héros avec l’enquête qu’il mène; et avec l’intime. Mais c’est sur ce dernier plan que se situe le cœur de l’ouvrage.

Car si Håkan Von Ecke est explicitement désigné comme étant l’homme inquiet, le lecteur perçoit très vite que ce titre s’applique tout aussi bien (et même bien plus, en réalité) à Wallander. Et plus encore que de l’inquiétude, c’est de l’angoisse qui imprègne ce livre; l’angoisse de cet irrémédiable vieillissement qui glace sourdement Wallander mais s'impose aussi brutalement à sa conscience lorsque se révèlent, de plus en plus fréquemment, les défaillances de son corps (pertes de mémoires, crainte de l’attaque cardiaque...). Mankell ne ménage pas son personnage et il est très rapidement évident qu’au bout du compte, il va effectivement s’en débarrasser.

Wallander n’a donc plus que quelques centaines de pages à vivre. Il s’est installé avec un chien (réalisant-là un dernier désir frustré) à la campagne et songe à sa retraite. Seul, hors de la ville, exclu pour un temps de son milieu professionnel, il est déjà un peu hors de la vie. Son avenir est bref et partant, malgré le potentiel de projection vers un futur post mortem "d’encore un peu de soi" que pourrait être sa petite-fille, il est sans perspective, il n’est plus capable de regarder devant lui; et c’est donc vers le passé qu’il se tourne.

Sur ce passé qu’il a, durant une vingtaine d’années, partagé avec le lecteur fidèle (lecteur disposant ainsi des éléments qui vont lui faire lire ce livre autrement que le novice en "Wallander"), il pose un regard qui n’est pas tant nostalgique ou auto-apitoyé que, plus inquiétant et certainement plus glaçant, récapitulatif. C’est l’heure du bilan; bilan professionnel qui le fera évoquer la quasi-totalité ses enquêtes antérieures; bilan relationnel pour lequel seront convoquées les figures disparues de collègues et d’amis; bilan intime sur ses relations familiales; bilan amoureux qui verra -de façon un peu artificielle- réapparaître Mona, son ex-femme, et Baiba, son amour malheureux (dans une partie du roman qui, sans être pesante, fait malgré tout plus que friser le pathos). Ce sera un triste bilan, désenchanté, au solde plutôt déficitaire. Plus que l’enquête qui constitue le fil rouge de ce roman -et qu’il oubliera assez vite-, c’est cet examen intime, humain qui étreindra le lecteur/compagnon de Wallander de longue date et lui restera en mémoire.

Mais Mankell va également tenter d’aller au-delà de cette simple évaluation individuelle, va chercher à ouvrir son roman sur une perspective plus vaste. A travers les interrogations rétrospectives de son personnage, il va vouloir se questionner lui-même et questionner ses compatriotes: à propos de l’indélébile traumatisante tache sombre sur le "modèle suédois" qu’est l’assassinat, encore irrésolu, d’Olof Palme; à propos de la fameuse neutralité suédoise, de son positionnement politique international qui se voulait impartial mais que sa situation géographique, à proximité du bloc de l’Est, a mis à mal; à propos enfin du manque d’engagement citoyen, d’implication dans la vie de la société de Wallander -et plus largement des Suédois-. Car malgré son métier et la façon dont il l’a exercé qui lui permettent peut-être de croire, un peu, qu’il a cherché à améliorer, à une échelle infime, le monde (point discutable, mais n’accablons pas le vieil homme: lire ce livre -qui est quand même un polar-, c’est accepter les codes et figures du genre), Wallander, "le nez dans le guidon" de sa routine, semble s’en être toujours tenu à l’écart -ou a probablement réduit sa participation à glisser la plupart du temps où cela lui était demandé un bulletin de vote dans une urne-. Comme il se l’avouera à lui-même: "Pourquoi diable aurait-il dû se préoccuper des chamailleries des politiciens suédois? Ce qui l’intéressait, lui, c’était tout au plus la question des impôts (trop élevés) et de son salaire (trop bas), point à la ligne. Souvent, au cours de ses ruminations à la table de la cuisine, il se demanda si ses amis les plus proches avaient été, comme lui, indifférents à la vie collective, uniquement préoccupés par leurs histoires personnelles. Les rares fois où ils parlaient politique, cela ne dépassait jamais une sorte de litanie monocorde où l’on cassait du sucre sur le dos des politiciens, de leurs combines et de leurs initiatives imbéciles, sans prendre la peine de s’interroger sur ce qui pourrait être fait à la place."

Et puis, finalement, l’enquête résolue, en quelques paragraphes brutaux, s’en sera fini de Wallander. Et le lecteur/ami de Kurt, faisant fi du cynisme et la dérision qui sont encore de bon ton de nos jours, de se laisser aller au sentimentalisme, à l’émotion basique d’avoir perdu un vieux compagnon.

 

D’autres points de vue chez Pol'Art Noir ou Le Vent Sombre

Repost 0
24 mai 2011 2 24 /05 /mai /2011 07:00

Funestes carambolages (Carambole – 1999) de Hakan Nesser, traduit du suédois par Agneta Ségol & Marianne Samoy. Editions du Seuil – 2008.

 

Funestes-carambolages_Hakan-Nesser.jpgRentrant chez lui par une nuit pluvieuse après un repas arrosé entre amis, un homme heurte avec sa voiture un adolescent qui marchait au bord de la route. Il descend de son véhicule et constate que l’adolescent est mort sur le coup. Ne repérant aucun témoin de l’accident, il prend la fuite. Au bout d’une semaine, comprenant à la lecture quotidienne des journaux que la police ne dispose d’aucun indice, rassuré, il a repris le cours normal de sa vie. C’est alors qu’il reçoit une lettre lui réclamant de l’argent pour prix du silence. L’homme se rend au rendez-vous du maître chanteur et le tue. Le cadavre n’en est découvert qu’au bout de quelques jours. Il s’avère être celui du fils de l’ex fameux commissaire Van Veeteren, désormais assistant libraire. La résolution de ce crime devient une priorité pour la police, mais très vite, les investigations n’avancent plus. L’homme se pense sorti d’affaire lorsqu’il trouve dans son courrier une deuxième lettre du maître chanteur qui a maintenant multiplié ses exigences financières.

 

Funestes carambolages est le septième roman de la série Van Veeteren, mais curieusement le quatrième traduit en France... mystère de l’édition...

Ce Funestes carambolages est un procedural nordique qui, comme bien d’autres romans de ce-genre-à-lui-tout-seul, se caractérise par une avancée plutôt lente et laborieuse de l’enquête menée par une équipe d’inspecteurs. De ce point de vue, la chose est bien faite et satisfera l’amateur. L’auteur sait de plus ménager quelques coups de théâtre à même de capter l’attention et de stimuler la curiosité.

Mais au-delà, Hakan Nesser nous prive de quelques uns des traits communs à ce type "géographique" de polars qui participent habituellement du plaisir de ce genre de romans: les personnages des flics n’ont ainsi pas tous la même épaisseur et si l’auteur nous fait bien entrer dans la vie personnelle de certains (le commissaire Reinhart) ou parvient à en particulariser d’autres (Rooth), le reste des membres de l’équipe, pourtant intervenant fréquemment dans le cours du récit, semble parfois juste des noms posés sur la page blanche ou servant simplement à justifier des dialogues. De fait, on n’a que peu ici de ces "petites touches de réalité" qui ancrent les personnages dans la vie de tous les jours. Au contraire, le roman ne s’inscrit dans aucun contexte social; au mieux a-t-on l’impression d’évoluer auprès de personnages appartenant à une espèce de classe moyenne généralisée, neutre. Partant, on n’y trouvera donc pas cette caractéristique pourtant fondatrice du genre "polar suédois" -cf. Sjöwall & Wahlöö-, plus ou moins ostensiblement présente chez leurs successeurs depuis, qu’est la critique sociétale. Rien de tel ici, le roman se situant même dans une ville imaginaire (Maardam), bien que la consonance des lieux, la météo et les habitudes alimentaires laissent à penser qu’on se trouve quand même dans un pays du nord de l’Europe.

La structure de ce roman est plutôt conventionnelle, avec des chapitres consacrés au meurtrier et d’autres dévolus à l’avancée des investigations des enquêteurs. Comme on l’a dit, ces derniers sont plutôt bien conçus. Pareillement, les parties où l’on suit le meurtrier ne manquent pas d’intérêt, nous racontant comment un homme ordinaire bascule –un peu trop facilement peut-être- dans le meurtre, acte lui apparaissant vite –trop vite?- comme une solution rapide, facile et radicale de régler ses problèmes. Le lecteur pourra toutefois s’interroger sur l’utilité de certain de ces meurtres et se demander si l’auteur ne s’est pas un peu laisser aller à noircir inutilement le personnage. En revanche, pas mal vue est la façon dont le meurtrier se créé une théorie pseudo psycho-philosiophique un peu élémentaire pour justifier ses agissements à ses propres yeux (sans pour autant –heureusement!- tomber dans le délire du psycho-killer) et grâce à laquelle il parvient à se convaincre que le Mal, c’est l’autre.

Quant au personnage qui donne son nom à la série, Van Veeteren, il est singulier de ne le voir intervenir qu’assez tardivement dans le cours du récit et n’y avoir nullement le rôle principal, même si dès son apparition, il deviendra le troisième point de vue de la narration. Avec ce personnage qui a laissé une forte et indélébile impression sur ses collègues –tous, lorsqu’ils l’évoquent, en parlent avec un respect admiratif en le nommant simplement "le commissaire"-, Nesser va principalement chercher à donner à lire une réflexion sur le deuil. Ce n’est qu’une semi réussite: s’il est en réalité quasi impossible –même si l’on est effectivement parent- d’éprouver les émotions que pourrait engendrer en nous un tel drame (la perte de son enfant), l’auteur ne parvient toutefois pas véritablement à nous faire ressentir ce qu’il cherche pourtant à nous transmettre; il ne réussit pas vraiment à nous faire partager les émotions de Van Veeteren, à leur donner de l’intensité, du poids, bref à nous mettre en empathie à l’ex commissaire. Certains passages ne manquent pas de réalisme, mais on se sent cependant trop souvent observateur extérieur de ce chagrin.

La construction du roman enfin présente deux éléments qui me chagrinent un peu: le début, qui alterne paragraphes traitant du futur meurtrier sortant de son dîner et paragraphes suivant l’adolescent future première victime quittant la maison de sa copine, en fait peut-être un peu trop, concernant ce dernier, dans le genre voici-une-jeune-existence-innocente-et-pleine-de-vie-qui-prenait-tout-juste-son-envol-et-se-voit-détruite-en-plein-élan, Nesser nous ayant par exemple clairement fait comprendre que les deux jeunes étaient à quelques jours de connaître ensemble Leur Grande Nuit (si vous voyez ce que je veux dire...). Autre point d’insatisfaction, aux trois quarts du roman, l’identité du maître chanteur une fois révélée, celui-ci a soudain droit à son propre chapitre qui va nous éclairer sur un personnage un peu névrosé n’ayant malheureusement pas grand-chose d’original (dans un polar s’entend) et présentant finalement peu d’intérêt.

Finalement, on pourra regretter que la solution amenant à l’aboutissement de l’enquête, glissée à Reinhart par Van Veereten –qui n’a pu échapper à ses réflexes de flic en menant sa propre recherche-, sans que l’auteur ne nous la livre avant la fin du roman, apparaisse pourtant d’évidence au lecteur habitué aux polars bien des pages auparavant...

Au total, malgré l’exceptionnel malheur qui le frappe, Van Veeteren est ici un personnage moins poignant que ses collègues Beck, Wallander ou Erlandur, moins complexe que Erik Winter ou Harry Hole; et ce livre n’a ni l’envergure, ni l’intensité, ni l’ancrage social et critique des romans qui leur sont consacrés. Mais ce Funestes carambolages est quand même un procedural de bonne facture et l’on peut se laisser aller au simple plaisir de ce polar pas mal fichu, plutôt bien tenu et assez agréable à lire.

Repost 0
13 février 2011 7 13 /02 /février /2011 09:42

Le dresseur d’insectes (Daudi trudsins – 2007) de Arni Thorarinsson, traduit de l’islandais par Eric Boury. Editions Métailié – 2008.

 

Le-dresseur-d-insectes_Arni-Thorarinsson.jpgIslande, fin des années 2000. Einar, le correspondant local du quotidien de Reykjavík "Le Journal du Soir" à Akuryri, une petite ville au nord de l’île, passe la nuit en compagnie de Joa, la photographe du journal, dans une maison abandonnée qu’on dit hantée afin d’écrire une série d’articles. Mais aucun revenant ne se manifeste dans cette vaste demeure qui doit prochainement être investie par une production hollywoodienne pour le tournage d’un film. Les principaux responsables et acteurs de cette production ont justement débarqué à Akuryri pour une première prise de contact, en profitant pour assister aux festivités qui s’y déroulent. En effet, ce week-end est celui de "La fête des commerçants", aussi appelé "Le Tout-en-un", trois jours de fête pour lesquels on vient de toute l’île, à l’instar de Gunnsa, la fille de 16 ans de Einar, et son petit copain Raggi, et qui occasionnent d’intenses beuveries, forte consommation de drogues diverses, sexualité débridée et agressions variées. Ainsi, un soir, Einar est-il informé par le commissaire Olafur Gisli qu’on a découvert derrière une discothèque une grande tache de sang dans laquelle se trouvent quelques touffes de cheveux blonds, mais pas de victime. Le même soir, Einar reçoit un nouvel appel d’une femme se disant medium, qui l’avait incité à se rendre dans la maison hantée la première fois, lui demandant instamment d’y retourner car "Pandora a ouvert la boîte". De retour sur les lieux avec Olafur Gisli, les deux hommes découvrent dans la baignoire le cadavre nu d’une jeune fille blonde assassinée. Tandis que le commissaire se lance dans l’enquête, Einar part à la recherche de cette mystérieuse medium qui se fait appeler Victoria et ne veut avoir aucun contact avec la police.

 

Ce livre est le deuxième de l’auteur (après Le temps de la sorcière) avec pour héros le journaliste Einar. Reconnaissons d’emblée à cette série au moins un mérite, celui de remettre à l’honneur un héros traditionnel du polar plutôt délaissé de nos jours: le journaliste (de fait, l’image de cette profession est aujourd’hui bien loin de celle qu’a laissée dans nos mémoires un Bogart par exemple...).

Cette situation présente toutefois ici un inconvénient, celui de mettre le héros un peu à l’extérieur, au bord de l’enquête pour meurtre et de contraindre l’auteur, pour que le lecteur, à travers Einar (le livre est écrit à la première personne), soit informé de l’avancée des investigations, à avoir recours à un système parfois un peu lassant, à savoir la multiplication des appels téléphoniques entre Einar et le commissaire (son "nounours", c’est-à-dire son informateur).

Autre point d’insatisfaction, le personnage de Einar, outre le fait qu’il soit ex-alcoolique et divorcé (bâillement), paraît encaisser les évènements avec un relatif détachement, (mais peut-être est-ce une caractéristique nécessaire au bon exercice de sa profession?), sensation de mise à distance émotionnelle qui du coup empêche le lecteur d’être lui-même vraiment touché par les histoires sordides qu’il découvre. Sans tomber dans le pathos larmoyant, on aurait ainsi aimé ressentir un peu plus profondément la douleur du vécu de Victoria par exemple. Et dans le même esprit, au sortir du livre, on peut avoir l’impression que toute cette histoire laisse le héros indemne, ne le marque pas, ne l’affecte en rien.

Mais bon, ces réserves –très surmontables pour le lecteur- étant posées, on a tout de même affaire ici à un bon polar assez intriguant et bien mené, et l’enquête de Einar parallèle à celle du commissaire offre son lot de situations plutôt prenantes. On le suivra notamment lors d’un séjour undercover dans un centre de désintoxication*, passage où l’on peut croire que le livre tourne au huis clos avec un nombre de suspects limités parmi lesquels se trouve nécessairement un assassin et qui aiguisera les penchants de détective amateur du lecteur (malgré l’apparition d’un certain nombre de nouveaux personnages dont les noms –islandais (!)- guère faciles à mémoriser feront parfois un peu s’y perdre).

Thorarinsson réussit plutôt bien d’ailleurs, dans l’ensemble, ses portraits de personnages: Victoria, cette clocharde qui se dit medium, revêche et sibylline, abîmée/démolie par la vie, vengeresse alcoolique mais cultivée; idem pour des personnages secondaires comme Gunnhildir, cette vieille femme en maison de retraite amateur de bonbons alcoolisés, ou Agust Örn, le jeune photographe intérimaire marxisant mal dans sa famille (problèmes familiaux qu'une intervention d'Einar règlera avec une facilité déconcertante et pour le moins peu crédible...).

A propos du personnage principal, outre le fait étoffant un peu sa personnalité qu’il se montre parfois limite en terme d’éthique (le compromis concernant la publication des photos prises par Agust Örn), on appréciera chez lui un trait contrebalançant logiquement le détachement signalé plus haut, son humour (chose plus qu’absente généralement des polars nordiques) qui nous vaut quelques scènes de sa vie personnelle réjouissantes, telle ce dîner avec une serveuse de bar où il apparaît que le fossé des générations peut être marqué par des divergences de goûts musicaux rédhibitoires à la naissance d’une relation amoureuse...

L’enquête policière/journalistique s’inclura évidemment dans un contexte plus large et parlera ainsi sans complaisance de ce comportement que l’on attribue volontiers aux nordiques consistant à plus que "se lâcher" lorsque l’occasion leur est offerte (ici le bien nommé week-end "Tout-en-un"), glissera quelques mots sur le racisme, traitera des malsaines et glauques relations qui peuvent se cacher derrière la porte de la cellule familiale, écornera (de façon assez convenue cependant) le miroir aux alouettes qu’est le rêve hollywoodien, et évoquera l’orientation "sensationnalisante/peoplelisante" de la presse ou le pouvoir des financiers qui multiplient dans des secteurs divers (et pouvant parfois entrer en conflit) leurs investissements.

Au final un roman loin de révolutionner le genre mais d’une lecture plaisante. Et puis on y lira aussi l’importance primordiale que la musique rock a pu prendre dans la vie d’un individu -en l’occurrence comment un concert des Kinks peut faire basculer une existence-, et du coup, le livre refermé, poussé par l'envie de réentendre la voix de Ray Davies, on ne manquera pas d'aller mettre sur sa platine Arthur or the decline and fall of the british empire (1969).

 

* Passage qui rappellera et donnera envie de voir ou revoir le film Shock corridor de Samuel Fuller (1963), film incidemment recommandé ici par la maison...

 

PS : Le défi de cette chronique: ne pas évoquer "l’autre islandais"...

Repost 0
7 octobre 2010 4 07 /10 /octobre /2010 11:53

Hypothermie (Hardskafi – 2007) de Arnaldur Indridason, traduit de l’islandais par Eric Boury.

 

Hypothermie_Arnaldur-Indridason.jpgMaria, une jeune professeur, est retrouvée pendue dans son chalet près d’un lac par son amie Karen. Les constatations de la police concluent au suicide. Mais Karen ne conçoit pas qu’une telle chose ait été possible de la part de son amie. Contactant Erlendur, elle parvient l’intriguer au point que celui-ci, sans en référer à quiconque, se met à enquêter sur le passé et sur l'entourage familial de Maria. Parallèlement, un vieil homme, dont le fils a disparu depuis des dizaines d’années et qui venait périodiquement rencontrer Erlendur depuis lors, annonce au commissaire que, se sentant proche de la mort, il s’agit-là de sa dernière visite. Toujours de sa propre initiative, Erlendur décide de rouvrir une dernière fois à ce dossier, ainsi que celui d’une jeune fille qui avait également disparu peu de temps après le jeune homme.

 

Dans ce sixième roman consacré aux enquêtes du commissaire Erlendur, le premier aspect frappant est que celui-ci se détache totalement de tout contexte officiel. Il mène des investigations sur des dossiers clos, de son propre chef, seul (ses deux adjoints Sigurdur Oli et Elinborg sont pratiquement absents du roman). Et  il paraît animé par un désir de compréhension des évènements et de découverte de la vérité plutôt que par la moindre intention d’être l’instrument d’une justice légale.

Mouvement inverse à cet éloignement, Erlendur se rapproche de sa propre famille –que pourrait symboliser l’apparition, pour la première fois dans la série, de son ex-femme, même si leurs retrouvailles sont un échec-, et plus spécifiquement de sa fille auprès de qui il évoquera ses propres parents, mais surtout à qui il parlera longuement la disparition de son propre frère au cours de leur enfance, lorsqu’ils furent tous deux pris dans une tempête de neige dont seul Erlendur réchappa tandis que le corps de son frère ne fut jamais retrouvé.

De fait, l’obsession d’Erlendur sur le mystère de cette disparition se fait plus prégnante dans ce livre que dans les précédents, et comme une nécessité de s’y confronter et d’enfin commencer à s’en ouvrir/commencer à partager ce fardeau, se fait plus évidente. Le lecteur saisit alors que dans ce roman, plus encore que de vouloir résoudre des enquêtes, Erlandur poursuit à travers elles, au fond de lui-même, sa propre quête. Souvent confronté précédemment aux fantômes issus du passé sombre de l’Islande, cette fois-ci, à travers une "véritable" histoire de revenants, Erlendur semble plus encore qu’auparavant devoir faire face à sa propre hantise. Ainsi, dans le passage où Erlendur rend une ultime visite au vieil homme sur son lit de mort pour lui faire part de la résolution de l’énigme de la disparition de son fils, comment ne pas entendre dans la teneur des paroles d’Erlendur ce qu’il voudrait pouvoir se dire à lui-même au sujet de la disparition de son frère?

Dans ce roman sur l'impossibilité de faire son deuil, à l’ambiance entre chien et loup, ponctué par les descriptions d’une nature sauvage islandaise mêlant grande beauté et soudaine dangerosité, l’intrigue policière proprement dite, bien qu’agréable à suivre, ne passionne pas totalement le lecteur et la construction de la trame pour aboutir à une solution reposant sur une relative coïncidence peut laisser quelque peu sceptique. En revanche, le personnage d’Erlendur, solitaire introspectif hanté par le passé, est toujours –voire de plus en plus- attachant, et finalement, c’est essentiellement à propos de son histoire familiale passée et présente que le lecteur s’émouvra.

Au total, moins saisissant que L’homme du lac, La voix et surtout La femme en vert, exempt ou presque, à l'inverse de Hiver arctique, de tout questionnement d’ordre social, si ce roman n’est pas celui conseillé au novice qui voudrait découvrir les enquêtes du personnage d’Indridason, il reste malgré tout indispensable à tout lecteur qui s’est attaché au cours des ans à la figure douloureuse du commissaire Erlendur. Peut-être un roman de transition?

Repost 0
17 août 2010 2 17 /08 /août /2010 09:41

L'ennemi dans le miroir (Fjenden I Spejlet – 2004) de Leif Davidsen, traduit du danois par Monique Christiansen.

 

(Ce roman fait suite à "Le Danois serbe" qui mettait déjà en scène l'affrontement entre Per Toftlund et Vuk, mais les rappels durant le cours de la narration permettent de le lire indépendamment du précédent.)

 

l'ennemi dans le miroir leif davidsenQuelques années après sa mission danoise, Vuk, le tueur serbe, a refait sa vie aux USA. Il est devenu John Ericsson, guide dans le désert de la Death Valley pour riches touristes en mal de sensations et s'est fondu, avec femme et enfants, dans la banalité du mode de vie banlieusard américain. Mais le 11/09/2001 fait exploser son tranquille quotidien: toutes les forces de police américaines sont sur le pied de guerre et vérifient la situation des immigrés sur leur territoire. Vuk/John est arrêté et identifié. Pour le commissaire des services de renseignements de la police danoise Per Toftlund, le 11/09/2001 marque aussi un changement: il est placé à la tête d'une cellule spéciale des services secrets dont la mission est de collecter des informations sur les réseaux islamistes. Un jour, Per apprend l'arrestation de Vuk et attend alors avec un sentiment de vengeance son extradition au Danemark. Quelques temps après, c'est de la mort de Vuk -frustrante pour Per- lors d'une tentative d'évasion dont on informe Toftlund. En réalité, les services secrets américains considèrent Vuk comme très intéressant du fait de sa connaissance des milices islamistes acquise durant la guerre des Balkans et donc comme  pouvant leur être potentiellement -et secrètement- utile. Ainsi, Toftlund et Vuk se retrouvent tous deux impliqués dans la nouvelle guerre contre le terrorisme.

 

C'est un polar nordique; on y retrouve donc certaines de ce qui semblent être les caractéristiques de ce sous-genre: un récit qui avance très lentement, l'introspection des personnages principaux et le travail en équipe -aux membres bien caractérisés- des enquêteurs; et, évidemment, le flic ayant des problèmes de couple! Et on retrouve aussi, plus prégnante encore que dans les œuvres des autres auteurs de polars nordiques, la critique sociale vis à vis de la société danoise. Leif Davidsen n'épargne en effet ni les médias, ni les politiciens, ni les simples habitants du pays. Ainsi trouve-t-on dans la bouche de Vuk: "Ce sont des Danois, c'est tout. Ils préfèrent rester entre eux. Ils ne se sentent pas à l'aise avec les étrangers. Ça n'a rien à voir avec la couleur de leur peau. Ils ne s'intéressent pas beaucoup à ça. C'est tout ce qui va avec qui les gène. C'est surtout qu'ils préfèrent rester entre eux. Il faut être comme eux. C'est comme dans un village, tu sais. Si tu es comme les autres, ça peut être agréable. Mais si tu sors du troupeau, ça devient un enfer (...)."

Car le thème profond de ce polar où la date du crime est le 11/09/2001, le lieu du crime les Twin Towers et la victime plusieurs milliers de gens, ce sont les nouvelles tensions entre l'Occident et le monde musulman en découlant; et ce du point de vue des services secrets/politiciens des nations occidentales, mais aussi de celui des simples individus. C'est ainsi que Davidsen brosse par exemple le portrait de deux jeunes femmes danoises nées de l'émigration arabe aux trajectoires contraires: Aïcha d'une part, une collègue de Toftlund au mode de vie moderne à la danoise qui a suivi des études supérieures; Fatima d'autre part, voilée, soumise aux règles strictes d'un mode de vie plus traditionaliste et mariée à "un cousin"; deux situations de femmes entre deux mondes, subissant toutes deux une énorme pression de la part de membres de leur communauté (Aïcha se fait insulter par de jeunes arabes, elle est une déception pour son père; Fatima craint d'être vue en compagnie d'un homme autre que son mari), tout en étant confrontées au racisme ordinaire; deux femmes tiraillées entre leurs désirs et le sentiment de culpabilité.

Mais le roman de Davidsen reste un polar; un polar qui voit Vuk contraint de revenir au Danemark, relançant l'affrontement entre les deux hommes: Vuk le tueur et Toftlund le flic. Paradoxalement, l'auteur parvient à nous attacher au tueur serbe, personnage complexe, hanté par  le cauchemar de la guerre et le souvenir du massacre de sa famille, homme traqué toujours sur le qui-vive en quête d'une vie simple d'amour, mais soldat capable de maîtriser ses émotions et de tuer de sang-froid. Et à l'inverse, Per Toftlund est loin d'être donné comme sympathique, ancien nageur de combat accueillant avec satisfaction les augmentations des crédits alloués aux services de police et de surveillance par un gouvernement de droite fraîchement élu, homme brutal qui a du mal à rester maître de ses émotions et pourtant un flic compétent à l'esprit assez ouvert et père attentionné d'une petite fille. Durant tout le roman, on attend donc la confrontation entre les deux, mais le savoir-faire de Davidsen est tel que jusqu'à la fin, on ne sait si elle aura vraiment lieu et à l'avantage de qui elle tournera.

Malgré quelques pages dignes d'un guide touristique pour Hawaii ou Venise, ce polar sans véritable enquête réussit à tenir le lecteur. Leif Davidsen sait multiplier les regards sur un sujet délicat, parvient à donner à son roman de l'ampleur tout en restant toujours à l'échelle humaine et ne rechigne pas à se coltiner frontalement aux réalités d'aujourd'hui.

Repost 0
17 juin 2010 4 17 /06 /juin /2010 10:58

Misterioso de Arne Dahl (2008 - Traduit du suédois par Rémi Cassagne)


Misterioso Arne Dahl Des magnats de la finance suédoise se font assassiner l’un après l’autre chez eux de deux balles à travers la tête. Un tueur en série est à l’œuvre. Le Groupe A est chargé de l’enquête...

 

 

 

 

 

 

Après Sjöwall & Wahlöö, après Henning Mankell, après Ake Edwardson, après Hakan Nesser, le filon du polar suédois (quasiment un sous-genre à lui tout seul !) nous propose Arne Dahl avec Misterioso, premier volume d’une série de dix consacrée à une unité spéciale de la police suédoise baptisée "Groupe A".
Les 50 premières pages du roman laissent dubitatif car l’auteur ne mégote pas sur les clichés, dans le style comme dans le déroulement de l’histoire : un premier chapitre mystérieux dont le lien avec le reste n’apparaîtra qu’après 200 ou 300 pages ; l’insertion dans le cours de l’histoire de courts chapitres racontés du point de vue du tueur ; un personnage principal, Paul Hjelm, flic efficace mais brutal, aux prises avec la police des polices et sur le point d’être foutu à la porte au moment où il est recruté pour intégrer le Groupe A ; et la présentation des autres membres de ce groupe n’échappe pas non plus au sentiment de "déjà-lu" -il y a notamment la femme-flic-célibataire-mais-jolie, le-gros-balèze, le-flic-d’origine-ethnique-d’un-pays-du-sud... Même si l’écriture n’est pas désagréable, tout cela, on l’a tellement souvent déjà rencontré qu’on craint le pire.
Mais, a posteriori, on aura l’impression que l’auteur a voulu se débarrasser assez rapidement de cette mise en place pour se plonger dans le cœur de l’enquête.
Car dès que celle-ci démarre à proprement parler, l’amateur de "polars suédois" retrouve alors tout ce qui fait l’agrément du genre : la progression lente et détaillée des investigations, la recherche minutieuse des indices, les fausses pistes, les réunions de groupe quotidiennes, les avancées par à-coup, les problèmes de vie personnelle des protagonistes qui prennent peu à peu de l'épaisseur, les moments d’introspection du personnage principal, le constat amer sur l’évolution de la société suédoise, etc. ; toutes choses auxquelles nous ont habitué les devanciers de Dahl mais qu’on retrouve ici avec plaisir, l’auteur montrant alors son savoir-faire.
S’il ne renouvelle donc pas le genre, Dahl fait quand même entendre "sa petite musique" personnel par rapport à ses prédécesseurs : son personnage central est un flic moins policé, franchissant parfois la limite de l’abus de pouvoir (il se fait même traiter de "Dirty Harry") ; des traits d’humour, plutôt rares habituellement dans ce style de polar, parsèment le récit ; la critique des mœurs économiques de la Suède des années 90 est plus directe...
Finalement, ce livre n’est pas celui que je recommanderais à qui voudrait découvrir "le polar suédois". Mais, bien mené, prenant, une énigme solidement construite, passé donc les 50 premières pages, il satisfait l’amateur de ce "sous-genre". Et puis, me souvenant des premiers S&J ou des premiers Mankell en regard de ce qu’ils ont fait ensuite, j’ai envie d’être indulgent à l’égard de ce livre qui porte en lui le potentiel d’une série offrant pas mal de perspectives et je lirai volontiers le prochain volume.
Quant au titre, Misterioso, il devrait faire tinter une petite clochette à l’esprit des amateurs de Théolonius Monk.

Repost 0

Recherche

Archives