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2 janvier 2011 7 02 /01 /janvier /2011 08:41

Un jour en mai (The turnaround – 2008), de George Pelecanos, traduit de l’anglais (américain) par Etienne Menanteau. – Edition Le Seuil – 2009.

 

Un jour en mai George PelecanosWashington, 1972. Trois adolescents blancs, Pete Whitten, Billy Cachoris et Alex Pappas, après s’être allumés à la bière et à l’herbe, vont en voiture dans Heathrow Heights, un quartier noir et pauvre de la ville, pour, par bravade, y  provoquer les résidents. Passant devant trois jeunes noirs, ils les insultent et leur jettent une tarte à la figure. Mais ceux-ci, Charles Baker, James Monroe et son frère Raymond, en ont assez des blancs qui viennent s’amuser aux dépens des habitants du coin et parviennent à stopper la voiture. Pete réussit à s’enfuir, mais dans l’altercation, Alex aura le visage marqué à vie et Billy perdra la vie.

Trente-cinq ans plus tard, Alex a repris le coffee shop de son père. Un jour, en allant livrer des gâteaux à une institution qui s’occupe de jeunes soldats mutilés de guerre, il tombe par hasard sur Raymond, qui y est kinésithérapeute. Cette rencontre va alors raviver le souvenir du drame de leur adolescence, remettant également en scène Pete, devenu avocat, James, qui après avoir purgé sa peine pour le meurtre de Billy, tente de refaire sa vie en travaillant dans un petit garage, et Charles qui s’est acoquiné avec deux jeunes petits dealers d’herbe, Deon, un adolescent noir fils de la femme qu’il fréquente, et Cody son pote blanc. Charles compte bien faire encore payer Pete, puis à Alex.

 

George Pelecanos écrit-il toujours des polars? Par facilité (marketing?), on continue à accoler cette étiquette à ses publications. Pourtant, dans ce livre, pas d’enquête, pas de flics; et s’il y a quelques –très rares- coups de feu, c’est parce que ce roman se situe dans une ville, dans un pays où il est facile de se procurer une arme et où la violence affleure bien souvent. Non, ici, pas de traque d’un assassin ou de poursuite vengeresse; juste un drame de jeunesse qui, sans être banal, n’en est pas pour autant exceptionnel, un enchaînement provocation-bagarre aboutissant à une mort dont on connaît d’emblée le responsable présumé, la victime et les témoins; mais une tragédie dont les répercussions se propageront sur toute l’existence des jeunes protagonistes. Et c’est cela qui intéresse Pelecanos: quelle vie va être ensuite celle de ces cinq jeunes?

Par un saut temporel de trente-cinq ans, Pelecanos fait l’impasse sur les conséquences les plus immédiates du drame (arrestation, procès, douleur des familles, des proches, etc.), élaguant ainsi tout le pathos qui aurait pu s’en suivre pour retrouver ses personnages quand ceux-ci, la cinquantaine atteinte, ont –ou pas- fait leur vie. Ces hommes mûrs sont-ils parvenus à solder le tragique épisode qu’ils ont vécu en commun?

Pete, qui n’a plus de relations avec Alex, a suivi la voie évidente de son aisé milieu d’origine, il est devenu avocat et habite les beaux quartiers; celui qui a abandonné ses copains autrefois a mis sur pied –par culpabilité?- une institution charitable finançant des bourses pour des étudiants afro-américains dans le besoin. James, condamné comme l'auteur du coup de feu qui coûta la vie à Billy, sa peine de prison –difficilement- effectuée, vivote dans une chambre minable d’un quartier minable et tâche de s’en sortir en travaillant dans un garage minable -et en repoussant les tentations criminelles de Charles-. Son frère Raymond est devenu kinésithérapeute dans une institution pour blessés de guerre où les jeunes soldats revenant du Moyen Orient l’appellent "Papa"; sa première femme est morte une dizaine d’années plus tôt et le fils issu de ce mariage est aujourd’hui soldat en Afghanistan; il vit entre la maison de sa mère âgée et celle de Kendall, sa nouvelle compagne, mère du jeune Marcus dont Raymond s’occupe comme un père. Alex s’est marié, a eu deux garçons dont l’un a été tué sur une route de Bagdad; comme son père l’avait planifié pour lui, il a repris le commerce familial et mène une vie sans illusion. Charles est devenu un délinquant de faible envergure qui a effectué plusieurs séjours en prison; il paraît encore vivre à moitié dans les années soixante-dix et n’impressionne en réalité que des jeunes adolescents désorientés (Deon et Cody).

Pelecanos va s’attacher plus particulièrement à trois de ces personnages, Charles, Alex et Raymond, nous décrivant par des chapitres alternés leur quotidien, leur vie, pour ce qui est d’Alex ou Raymond, somme toute banale.

(Raymond à Alex):

"- Comment ça s’est passé pour vous ? La vie ?

- De façon normale, j’imagine. J’avais dix-neuf ans à la mort de mon père. J’ai repris l’affaire et je continue à m’en occuper.

- C’est tout ?

- Le travail et la famille.

- Pas de rêves ?

- A un moment, j’ai cru avoir envie d’écrire. Et j’ai essayé sans rien dire. (...) J’ai noirci quelques pages et j’ai compris en les relisant que je n’étais pas doué pour ça. Il faut bien reconnaître ce qu’on est, pas vrai ? Il faut être réaliste.

- Vous êtes donc en train de m’expliquer que vous êtes heureux dans votre travail ?

- Pas exactement. Je ne dirais pas heureux. Je m’y suis résigné. (...)"

"Travail, famille,... "; réactionnaire, Pelecanos? Nullement.

Ses personnages n’ont rien de héros; ce sont des gens ordinaires, moyens, issus –hormis Pete- d’un milieu peu favorisé. Ils n’ont pas connu une grande réussite scolaire, ne sont pas intellectuellement brillants, ne sont pas politisés; des gens du commun (comme ceux des chansons de Bruce Springsteen) cherchant simplement à vivre leur vie du mieux possible. Et le travail leur apparaît comme la seule voie raisonnable permettant d’avoir de quoi essayer de mener une existence décente. Quant à la famille, c’est le lieu, ouvert, de l’affection, du soutien, du réconfort, l’endroit où l’on peut s’épancher; le lieu de la transmission aussi. Ainsi le père bricoleur de James et Raymond leur transmit-il le goût de réparer, chose qu’ils mettront plus tard en pratique l’un sur les voitures, l’autre sur les blessés de guerre; et ainsi encore verra-t-on ensuite Raymond, dans une scène de remise en état d’un pneu de vélo crevé, tâcher de transmettre quelque chose à Marcus. Ainsi encore aura-t-on vu Alex jeune aidé son père (et apprendre le métier) dans le coffee shop avant d’en devenir patron, chose qui se reproduira plus tard entre Alex et son propre fils John.

Mais à travers ces descriptions du quotidien, Pelecanos nous dit aussi entre les lignes que c’est plus qu’une habileté, qu’un savoir ou qu’une tradition qui se transmettent ainsi; peut-on parler de valeurs?

Rien en revanche ne semble avoir été transmis à Charles. Envieux, frustré, il rêve d’une réussite –purement en termes d’argent- rapide et facile, et s’imagine pouvoir se faire une place de premier plan dans la criminalité organisée –et peut-être même en devenir une figure crainte et respectée-. Mais il se berce d’illusions sur lui-même et ne fera pas le poids. Et pourtant, même ce personnage, a priori le plus antipathique, Pelecanos ne le condamne pas, nous révélant sur la fin du roman une histoire familiale pitoyable et désolante.

Car Pelecanos est plus subtil que cela: ainsi, s’il établit plusieurs parallèles entre Alex et Raymond qui les rapprocheront (tous deux ont un fils parti à la guerre, des références communes en musique ou en basket ball), les deux se distinguent justement sur ce thème de la transmission: sans qu’il en ait vraiment conscience, elle est un poids pour Alex (le coffee shop) tandis que pour Raymond, elle lui a permis de trouver une issue pour sortir de son quartier difficile, de sa condition originelle au bas de l’échelle sociale, d’échapper à sa destinée (à l’inverse de Charles); parce que derrière le thème de la transmission, Pelecanos parle aussi des choix que fait chacun, de la possibilité de prendre en mains et d’être responsable de sa vie. Raymond y est parvenu, James essaie, Charles ne s’est pas posé de question, Alex le rêveur ne l’a pas encore fait.

"Travail, famille,... patrie"?

Pelecanos va aussi parler de cela; mais toujours du point de vue de ses personnages, du point de vue humain. Ici, ce sera à travers les conséquences des guerres d’Irak et d’Afghanistan: les jeunes soldats mutilés du centre de rééducation où travaille Raymond, le deuil (pour Alex), l’angoisse (pour Raymond); rien de très glorieux. Et "l’appel de la patrie" n’est qu’une –mauvaise- solution pour une jeunesse égarée, ne se faisant guère d’illusion sur son avenir, une issue trompeusement facile, vantée par la pub flashy de la devanture d’un centre de recrutement. Comme le dira Alex à propos de son fils mort : "Un officier recruteur qui traînait dans le centre commercial à côté de son école en était venu à discuter avec lui. Gus était le client idéal: costaud, en forme, pas particulièrement instruit, désireux de se mettre à l’épreuve (...). Il regardait les pubs qui présentaient la vie de soldat comme un mélange d’aventure chevaleresque, de stages de découverte pour ados et de jeu vidéo (...) ».

Dans ce roman, Pelecanos nous attache profondément, presque jusqu’à l’empathie, à tous ses personnages; et le regard humaniste, plein de compréhension qu’il leur porte vaut pour tous, c’est-à-dire y compris pour les personnages secondaires tels que les employés du coffee shop d’Alex ou les jeunes soldats que traitent Raymond, qui tous ont de l’épaisseur, une existence propre, une personnalité propre, loin des simples silhouettes de figurants brossées à traits grossiers.

Tout à l’opposée d’un roman à thèse, jamais ni lourdement démonstratif, ni en rien moralisateur, Pelecanos couvre dans ce livre à la fois toute une palette de l’échelle sociale et différentes façons de mener sa vie. S’intéressant d’abord à l’humain, à ce qui fait sa vie de tous les jours, il donne à voir un paysage réaliste d’une certaine Amérique urbaine qui n’est ni celle de la croyance chimérique, héritée de l’Histoire, d’un pays qui serait "a land of opportunities" où n’importe qui peut s’enrichir, ni celle, à travers le personnage de Raymond, qui condamne chacun à demeurer enfermer dans sa condition sociale d’origine, même s’il est ardu d’échapper au poids du déterminisme social. Pour Pelecanos, entre les deux, existe une voie étroite. Une voie qui, comme Alex le redécouvrira à la fin, laisse encore la place aux rêves.

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commentaires

bruno 03/01/2011 23:25


Alors très franchement, pour le moment du moins, je n'ai pas encore réussi à pénétrer l'univers de Pelecanos. Je ne me rappelle plus le roman que j'ai eu un jour dans les mains, mais je l'avais
refermé. pas le bon moment peut être. Pourtant j'aime bien ce genre d'univers et d'atmosphère."Un jour en mai" est dans ma bibliothèque depuis un moment quant à lui.J'ai jamais été tenté de le
sortir de sa rangée. Peut être il serait temps d'essayer et de donner une seconde chance à cet auteur que je sais pourtant si apprécié des spécialistes du genre. Allez, ce sera ma résolution de
2011 !


One More Blog in the Ghetto 04/01/2011 06:44



Je crois que tout lecteur connaît cette situation de "passer à côté" d'un auteur pourtant reconnu par ailleurs. Personnellement, c'est mon cas concernant Connelly (3 tentatives
pourtant !) ou Lehanne (2 tentatives). Pour Pelecanos, essaie peut-être un de ses romans un peu plus "polar" (un de la série Nick Stéfanos ou un du DC quartet).



Pierre FAVEROLLE 03/01/2011 10:20


Salut et bonne année si ça n'a pas été déja fait ... jr ne me rappelle plus ! J'ai un bon souvenir de ce roman, même si j'ai trouvé la fin un peu trop moralisatrice ! Pelecanos, c'est quand même
TOP


One More Blog in the Ghetto 04/01/2011 06:35



Je n'aurais pas dit "moralisatrice", mais je crois voir ce que tu veux dire. Au départ, je voulais en dire un mot danzs ma chronique effectivement, et puis finalement, ne voulant rien révéler à
un éventuel futur lecteur... Mais elle ne m'a pas gêné et, d'une certaine façon, j'ai trouvé que les personnages du roman, en tout cas Alex, Ray et James la méritaient.



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