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12 juin 2011 7 12 /06 /juin /2011 12:32

La pâle figure (The pale criminal – 1990), de Philip Kerr, traduit de l’anglais par Gilles Berton.

 

La pale figure Philip KerrBerlin, été 1938. Dans le courrier du matin de l’agence de détectives de Bernhardt "Bernie" Gunther et son associé Bruno Stahlecker, une lettre anonyme de quelqu’un voulant le rencontrer à minuit dans les ruines du Reichstag, à propos d’une vieille affaire. A ce rendez-vous, Bernie se retrouve face à son ancien patron, Arthur Nebe, le chef de la Police criminelle de Berlin, qui, à la demande de Heydrich (qui dirige toutes les polices politiques et criminelles au sein du RSHA, le Service de Sécurité central du Reich), veut qu’il réintègre la Kripo (Kriminalpolizei). Bernie réserve sa réponse, tout en sachant qu’à terme, il n’aura pas le choix. Le lendemain, il se rend chez une riche cliente victime de chantage: son fils, homosexuel, risque d’être interné dans un camp de travail car un maître chanteur menace de rendre public les lettres explicites que celui-ci a écrit à son amant le docteur Kindermann. Se faisant payé un séjour dans la clinique pour gens fortunés de Kindermann, Bernie découvre rapidement que le maître chanteur est un ex infirmier, Klaus Hering. Lors de la remise de l’argent en échange d’une des lettres, Bernie et Bruno filent le maître chanteur jusqu’à son domicile. Tandis que Bruno surveille l’immeuble, Bernie rentre chez lui. Mais en pleine nuit, il est réveillé et embarqué au quartier général de la Gestapo. Là, il apprend que Bruno a été assassiné. Puis il rencontre Heydrich qui lui intime personnellement de revenir à la Kripo. Bernie renâcle, désireux d’abord de trouver l’assassin de son collègue. Mais l’affaire est déjà réglée! La police ayant trouvé dans une poche de Bruno un papier sur lequel était écrit le nom de Hering, elle s’est rendue chez l’ancien infirmier où elle a découvert l’arme du crime et Hering pendu. Examinant les lieux, Bernie constate vite que ce suicide est en fait un meurtre maquillé. Mais n’ayant plus d’argument à opposer à Heydrich, Bernie se retrouve donc à la Kripo, avec le grade de Kriminalkommissar, à la tête d’une équipe chargée de découvrir qui a violé, mutilé puis tué quatre adolescentes typiquement aryennes en quatre mois. Mais les deux affaires ne sont pas sans liens et cachent quelque chose de plus vaste...

 

Après L’été de cristal (March violets – 1989 – on en causait ici), La pâle figure est le deuxième volet de la trilogie Berlin noir de Philip Kerr narrant les aventures de Bernhardt Gunther, détective hard boiled exerçant sa profession au cœur du régime nazi.

Comme on l’a déjà dit précédemment, Philip Kerr a écrit sa trilogie sous l’égide des grands anciens Chandler et Hammett (avec ici ce qui semble une référence directe au Faucon maltais, puisque, comme dans le roman de Dash, le collègue du héros est assassiné dès les premières pages). Bernie Gunther est un privé dur à cuire typique, insolent à la réplique percutante (tant verbale que physique...), la clope au bec, le chapeau vissé sur le crâne. Comme il se décrit lui-même: "Je ne suis pas un chevalier blanc. Je suis juste un type usé, debout à un coin de la rue dans son pardessus froissé, avec une vague notion de ce qu’on appelle, osons le mot, Moralité. Bien sûr, je ne suis pas étouffé par les scrupules quand il s’agit de me remplir les poches (...)." Et comme dans les œuvres des deux figures tutélaires, le héros de Kerr va mener une enquête qui le conduira à naviguer à vue dans les eaux troubles et hypocrites du pouvoir et de l’argent. De ce point de vue polar, on prend plaisir à cette intrigue bien conçue, avec ses coups de théâtre, ses révélations, ses fausses pistes, ses rebondissements, à cette enquête qui va amener Bernie à séjourner dans une clinique pour rupins, à participer à une séance de spiritisme, à se trouver mêler aux luttes de pouvoir entre dignitaires du régime ou à se rendre dans une de ces sortes de "nouvelles baronnies" (ici Nuremberg) où celui qui dirige la région, intouchable, règne en tyran sur tout et sur tous, et "aime s’offrir un bon petit pogrom personnel de temps en temps."

Mais on l’aura compris, ce qui étoffe cette trame polardeuse, ce qui fait l’attrait original de la trilogie de Kerr, c’est son contexte spécifique: nous sommes en plein IIIe Reich et les personnages que l’on y croise ont pour nom Heydrich ou Himmler...

Alors, bien sûr, d’une part l’"Histoire en marche" (1938, c’est la crise des Sudètes, les accords de Munich) est évoquée par moments. Mais surtout, Kerr installe son roman dans une ambiance quotidienne malsaine, malade et nauséabonde, faite d’exacerbation de l’antisémitisme, d’endoctrinement des enfants, de propagande infâme d’une presse ignoble et de propos abjects de quidams exprimant une adhésion de plus en plus manifeste à l’égard du régime en place. Il profitera également d’avoir mis sous les ordres de Bernie une équipe d’inspecteurs pour décrire toute une palette d’attitudes et comportements de flics que leur permet le pouvoir dont ils disposent ou s’octroient.

Enrichissant plus encore ce roman, dans un tel environnement, Kerr a fait de son personnage principal un individu qui n’a nullement la pure blancheur du héros irréprochable que l’on aurait pu craindre. Au contraire, Bernie ne manque pas d’ambivalence: s’il est indiscutablement à mille lieux d’adhérer à l’idéologie dominante et au pouvoir du moment, il n’en est cependant pas un opposant engagé, n’a guère de conscience politique et, commissaire de police, il travaille –même si c’est au départ contre son gré- pour ce pouvoir. Bernie porte en lui certaines ambiguïtés renforçant l’intérêt pour ce personnage qui paraît tout à la fois lucide sur son temps ("C'est toujours au moment où l’on pense que les choses ne peuvent plus empirer qu’on se rend compte qu’elles sont déjà bien pires qu’on ne le pensait. Et qu’elles empirent encore.") et sur ce qui se dessine (à savoir la guerre), mais qui ne s’extrait pas pour autant de l’atmosphère générale, n’échappant pas totalement à la pensée dominante, comme le prouvent ses réflexions sur les homosexuels ("(...) et puis, c’était une tante.") ou ses considérations sur les juifs ("Il est vrai, me disais-je, que ce problème ne me concerne guère, que les juifs ont bien cherché ce qui leur arrive.")*

Avec ce deuxième volume de sa trilogie, Kerr, tout en restant dans le domaine du polar, a su, plus que dans le précédent, imbriquer la trame de son intrigue à des évènements réels pour en faire un roman plus fort. Quant à Bernie, on aura eu le sentiment de voir se craqueler son cynisme, de devenir plus sensible à la réalité de ce qui se passe autour de lui. Et au final, même s'il parviendra évidemment à dénouer tous les fils de son enquête et mettre à jour ce qui s'ourdissait dans l'ombre du pouvoir, il sera impuissant à détourner le cours des évènements et sera rattrapé par l’Histoire lorsqu’il marchera dans les rues de Berlin en ce matin tout particulier du 10 novembre 1938.

 

* Prenons garde aux interprétations erronées que l’on risquerait d’attribuer à cette phrase de Bernie si l’on oublie la réalité du contexte historique: en 1938, les mesures officielles prises par le régime nazi à l’encontre des juifs concernaient seulement (si l’on ose dire...) des domaines tels que des restrictions dans l’accès aux emplois ou dans l’exercice des certaines professions, l’obligation de déclaration des biens immobiliers ou l’interdiction d’associations par exemple. Si l’antisémitisme " était dans l’air"  et, plus que cela, se manifestait concrètement –et violemment- tous les jours, il n’était toutefois pas encore alors explicitement question d’extermination, la mise en œuvre de la solution finale ne viendra que plus tard, lors de la conférence de Wannsee, en janvier 1942, dirigée par... Heydrich.

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commentaires

Yan 12/06/2011 13:15


Salut,
Bon, allez, la Trilogie noire de Kerr vient de remonter un peu plus dans ma pile de bouquins en attente de lecture. J'espère que ce sera pour cet été!


One More Blog in the Ghetto 14/06/2011 07:14



Hello.


Bonne idée. On pourra donc peut-être lire tes propres chroniques en septembre.


Amitiés



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