Vendredi 17 février 2012 5 17 /02 /Fév /2012 07:09

Jeunesse (Youth - 1898) de Joseph Conrad, traduit de l’anglais par G. Jean Aubry, révisé et annoté par Claude Noël Thomas et Sylvère Monod. Editions Gallimard, 1925, puis 1985 et 1993 pour la version révisée.

 

Jeunesse.gif.jpgFin du XIXe siècle. Assis avec des amis autour de quelques bouteilles, Marlow raconte les péripéties de la première traversée qu’il fit en tant que lieutenant, vingt-deux ans plus tôt, sur un trois mâts, la Judée, vieux rafiot au bord de l’agonie devant transporter une cargaison de charbon de Londres à Bangkok. A travers le récit de Marlow, tous vont retrouver le temps où, eux aussi, ils avaient vingt ans.

 

 

 

 

 

 

Cette nouvelle longue d’une soixante dizaine de pages est la première où apparaît Marlow, narrateur/alter ego de Conrad que l’on retrouvera ensuite dans les fameux Au cœur des ténèbres (In the heart of darkness, 1899) et Lord Jim (Id, 1900) puis, plus tardivement, dans Fortune (Chance, 1913). Et... ah, bon sang, que j’aime ça!

Parce que ce texte de Conrad, c’est tout simplement l’Aventure: on s’embarque avec un maigre paquetage pour une destination dont le nom recèle de mystères et excite l’imagination, presque chimérique alors (Bangkok), faisant fi de l’état de délabrement du bateau, le regard uniquement braqué vers l’avant, le cœur gonflé d’audace, fier de son nouveau statut (lieutenant), prêt à faire face à tout danger, à affronter tout péril avec fougue et détermination. Et des périls, autour de cette table, Marlow en a à nous faire partager, entre deux virils "Passez moi la bouteille" ponctuant sa narration. Car la vieille Judée avait enchaîné les mauvais coups: une furieuse tempête, des voies d’eau menaçant le navire de sombrer corps et biens, un incendie, une explosion... Et toutes ces infortunes, ces longues heures à s’accrocher au pont tant bien que mal et à pomper pour évacuer l’eau qui, à coup de déferlantes, menace de submerger le navire, ou à tenter de calfeutrer la moindre ouverture des cales dans lesquelles la poussière de charbon est entrée en combustion, ou à s’écorcher les mains sur les rames d’une chaloupe perdue au milieu de l’océan, tous ces moments où sa vie a été en jeu, le jeune Marlow les vécut comme des moments glorieux, exalté au fond de lui-même de se sentir, en ces instants, si intensément, si parfaitement vivant. "Ah! l’enchantement de la jeunesse. Ah! le feu de la jeunesse, plus éblouissant que les flammes du navire embrasé, et qui jette une lueur magique sur la terre immense et bondit avec audace jusqu’au ciel, (...)".

Le récit de Marlow donne aussi à ressentir la fraternité: cette traversée, à tous, du commandant au dernier des mousses en passant par le second, le cuistot et tous les hommes d’équipage, personnages rugueux qui "en ont vu" ou jeunes novices effrayés, unit leur destinée. Tous semblablement minuscules au cœur de l’immensité liquide, la fragilité de leur sort réclame l’impérieuse nécessité de pouvoir compter les uns sur les autres en toute confiance, de se solidariser pour faire front. Et le lecteur de partager ce même destin, de se sentir pleinement membre de cette confrérie héroïque au vocabulaire fait de bonnettes et de guindeau, de bossoirs et d’écoutillon, de pavois, de lisse, d’épontilles et autres saisines ou vergues, langage énigmatique, abscons au commun des mortels, simples "terriens" dont il ne fait désormais plus partie.

Au bout de l’aventure, au terme de ce voyage initiatique au souffle épique dont on sort tout à la fois épuisé mais bizarrement ragaillardi, comme empli d’une sève nouvelle, il y a la récompense: la découverte émerveillée d’un monde inconnu. "C’était là l’Orient des navigateurs d’autrefois, si vieux, si mystérieux, resplendissant et sombre, vivant et immuable, plein de dangers et de promesses."

Mais le Marlow qui fait ce récit à ses amis a aujourd’hui passé la quarantaine et dessous y court la puissante lame de fond d’une nostalgie qu’ils partagent tous; celle d’une époque de l’Histoire et d’un temps de leur propre histoire où l’horizon était sans limite et l’avenir une feuille blanche, celle d’un temps où leurs âmes avaient encore une vigueur et un enthousiasme à la mesure de ce futur vierge et infini. "(...) et je me souviens de ma jeunesse et du sentiment qui ne reviendra plus jamais – le sentiment que je pourrais durer à jamais, survivre à la mer, à la terre, à toute l’humanité; ce sentiment trompeur qui nous attire fallacieusement vers les joies, les périls, l’amour, les vains efforts – vers la mort; la conviction triomphante de la force, la chaleur de la vie dans une poignée de poussière, l’ardeur au cœur qui chaque année s’affaiblit, se refroidie, diminue et s’éteint – s’éteint trop tôt, trop tôt – avant la vie elle-même."

Cette chaleur de la vie, cette ardeur au cœur, avec ce texte, pour une petite heure, Conrad la rallume et la fait briller... Ah, bon sang, que j’aime ça!

Par One More Blog in the Ghetto - Publié dans : Littérature: Classique - Communauté : les fous de lecture
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Samedi 11 février 2012 6 11 /02 /Fév /2012 13:47

Sauvagerie (Running wild; 1988) de James Graham Ballard, traduit de l’anglais par Robert Louit. Editions Tristram, 2008 (Editions Belfond, 1992, sous le titre Le massacre de Pangbourne).

 

J.-G.-Ballard-Sauvagerie.jpgA la demande du Home Office, le docteur Richard Greville, consultant psychiatre, reprend l’enquête pour l’heure dans une impasse sur le massacre de Pangbourne qui a eu lieu deux mois auparavant. Dans ce village/lotissement résidentiel composé d’une dizaine de maisons et réservé aux cadres supérieurs, hyper sécurisé avec poste de garde à l’entrée et patrouilles cynophiles, ceint d’une clôture équipée d’alarmes et constamment sous vidéosurveillance, le 25 juin 1988, aux alentours de huit heures du matin, en une vingtaine de minutes, tous les résidents adultes ainsi que leur personnel, soit trente-deux personnes, ont été froidement assassinés et les treize enfants de ces familles ont disparu. Aidé du sergent Payne, Greville réexamine tous les éléments disponibles et parvient bientôt à une conclusion difficilement acceptable.

 

Cette novella (à peine plus d’une centaine de pages) est racontée sous la forme du journal médico-légal -un regard qui se veut donc froid et objectif- du docteur Greville relatant son enquête sur le massacre. Comme ce dernier, le lecteur va d’abord prendre connaissance de tous les éléments amassés par les enquêteurs: vidéo du village filmée par la police après les meurtres, photos des familles résidentes, témoignages du personnel absent le jour du massacre, dernières images prises par les caméras de surveillance avant qu’elles ne soient coupées, le tout permettant à Greville -et au lecteur- de s’imprégner d’abord de l’ambiance qui régnait dans ce village en quasi autarcie. On découvre ainsi un lieu privilégié, pour privilégiés, où vivaient dans l’aisance des familles aimantes, à haut niveau intellectuel et haut niveau de revenus, dans "(...) les belles demeures (qui) dégageaient le parfum caractéristique de la satisfaction sans aspérités qui vient de la combinaison de l’argent et du bon goût."

Mais le docteur Greville ressent une impression dérangeante: "Il y a pourtant un côté aseptisé à Pangbourne Village, comme si ces directeurs généraux, ces financiers, ces magnats de la télé avaient réussi à débarrasser leur Parnasse privé de la moindre trace d’impureté et de désordre. Ici, même les feuilles emportées par le vent semblent avoir trop de liberté."

S’agissant du ou des responsable(s) du massacre et de l’enlèvement des enfants, nul indice n’offre la moindre piste à suivre. Toutefois, le lecteur un peu familier du moindre whodunit se forge dès les premières pages une conviction quant à l’identité des meurtriers; hypothèse que Ballard va également rapidement livrer parmi les diverses théories explicatives, plus ou moins extravagantes, envisagées par Scotland Yard qu’examine le docteur Greville. Et lorsque celui-ci se rend dans le village encore bouclé par la police pour y poser son œil de psychiatre, il y trouve des éléments qui l’amèneront vers une conclusion identique à celle, intuitive, du lecteur. Nous n’en sommes qu’à la moitié de l’ouvrage et le mystère de l’identité des assassins est déjà résolu. Un whodunit? Ce n’est définitivement pas à ce type de jeu que se livre Ballard.

Car les préoccupations de l’auteur se situent ailleurs, à rechercher plutôt du côté des causes profondes, initiales à l’origine d’un tel massacre. Mais que l’on ne s’y trompe pas: rien à voir avec une insipide genèse du genre germe "meurtriophile" planté dans l’enfance traumatisée d’un quelconque psycho killer ou autres banalités de cette espèce qui font encore florès dans certaine littérature. Non, Ballard, une fois encore, interroge plus fondamentalement la nature humaine et l’évolution de la société.

Sous cet angle, Sauvagerie recoupe une thématique qu’il a déjà abordée antérieurement (cf. I.G.H. - High rise, 1975): celle du barbare archaïque maintenu -plus ou moins- en sommeil en chacun de nous sous une couche de civilisation (tel le cerveau reptilien encore au cœur de notre encéphale) mais que les circonstances peuvent un jour amener à la lumière. Ici, la question posée semble être celle du devenir de cette part sombre et primitive, inhérente (indispensable?) à l’homme lorsque l’environnement ne lui offre plus aucune prise, plus aucun point d’appui pour s’exprimer. Selon Ballard, plonger un individu dans un "Alcatraz junior version affectueuse" où il ne serait sans cesse que valorisé peut s’assimiler à une forme de privation sensorielle niant le droit de cité de cette partie obscure constitutive de son humanité. "Privés de toute expression de soi, quand même la pulsion la plus rebelle était désamorcée par l’infinie patience (...), (ils) étaient pris dans une noria sans fin d’activités méritoires - et nulle part on n’a distribué éloges et encouragements, mérités ou non, plus généreusement qu’à Pangbourne Village." Et sans opposition, contre quoi se rebeller -et partant, comment se constituer soi-même-? "(...) suffoquant sous un manteau d’éloges et d’encouragements, ils étaient pris au piège dans un univers parfait. Dans une société totalement saine, la folie est la seule liberté." Cette folie, elle s’exprimera dans la reconstitution glaçante et méthodique des trente-deux meurtres auquel parviendra le docteur Greville que Ballard nous livrera par le menu.

Dans ce livre, incidemment, outre le fait que Ballard mettait déjà en scène un monde sous (vidéo)surveillance il y a plus d’une vingtaine d’années, l’amateur de l’œuvre de l’auteur pourra déceler les prémices d’un thème -les ghettos pour riches- qu’il développera ultérieurement dans son excellent -et plus que conseillé- roman Super-Cannes (id; 2000).

Au total, cette anticipation sociale où l’on sent poindre aussi une critique politique plus circonstancielle (écrite durant la période du délire ultralibéral tatchérien) n’est pas un des textes de tout premier plan de Ballard. Mais un texte de Ballard, même de second ordre, ça reste largement "le dessus du panier" en matière de littérature. Avec Sauvagerie, une fois de plus, l’écrivain prend à contre-pied, questionne, remet en cause des idées toutes faites; et une fois de plus, le lecteur ressort d’un texte de Ballard avec la tête pleine d’interrogations inédites.

Par One More Blog in the Ghetto - Publié dans : Littérature: SF, fantastique et aventure - Communauté : les fous de lecture
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Samedi 4 février 2012 6 04 /02 /Fév /2012 11:14

Je tue les enfants français dans les jardins (2011) de Marie Neuser. L’Ecailler - 2011.

 

Je-tue-les-enfants-francais-dans-les-jardins1Lisa Genovesi, une jeune professeur d’italien dans un collège marseillais, vit particulièrement mal son quotidien professionnel fait "d’insultes et de crachats". Cette situation de tension constante et de conflit ouvert, notamment avec certains élèves d’une classe de troisième, ne va faire que croître durant l’année scolaire, jusqu’à l’irréparable.

 

 

 

 

 

 

L’impression qui jaillit à la face du lecteur dès les premières pages de cet ouvrage -et qui ne se démentira pas tout du long- est qu’il a été écrit sous l’emprise d’une rancœur haineuse. L’auteure étant elle-même enseignante, tout son livre exhale la désillusion, le ressentiment, la colère à l’égard d’une réalité -d’une perception de la réalité- à mille lieux de ce qu’elle avait peut-être imaginé -fantasmé?- lors de son entrée en vocation. Si l’on accepte volontiers d’envisager que ce type d’émotions puisse être un puissant moteur à la création littéraire, ici, cela a entraîné une forme d’aveuglement par trop sélectif du réel sur lequel ce texte s’appuie et donné naissance à une œuvre manquant de distance vis-à-vis de son propos. De fait, ce livre navigue dans les eaux troubles entre le roman et le récit -voire le pamphlet-, et alors qu’il aurait pu être salutairement dérangeant, il donne à lire une vision du monde -et plus que simplement du monde de l’éducation publique- aux relents quelque peu nauséabonds.

Pourtant, on pourra en apprécier le travail d’écriture: ce court ouvrage composé de brefs chapitres -parfois même très brefs puisque pouvant n’être que d’une seule phrase- est écrit dans un style fluide, vivant, plaisant à la lecture, malgré quelques redîtes pas toujours utiles et une ou deux maladresses. On est moins indulgent en revanche concernant des effets de dramatisation plutôt faciles (lesdits chapitres d’une seule phrase) ou certains passages donnant une impression de ressassement redondant de la part du personnage central et où "ça n’avance pas". Entièrement à la première personne, c’est donc le regard ouvertement subjectif d’une jeune enseignante en italien qu’il nous propose; une vision que, sur le fond, il est difficile de partager.

D’emblée, dès l’entrée matinale de l'enseignante dans son collège, l’auteure cadre son texte: il n’y sera guère (euphémisme!) question d’enseignement, de transmission de savoirs; car c’est à un combat auquel nous sommes conviés d’assister (et peut-être même de prendre part); une lutte continue entre la jeune prof et ses élèves de la classe de troisième 2; elle, seule, contre tous; la culture (romaine) contre la barbarie (connotée? puisque plus spécifiquement incarnée par des Malik ou Adrami). Tout le livre ne fera que confirmer/enfoncer cette posture initiale.

Du côté de l’enseignante, ce récit/roman très égocentré fait une bonne part à l’auto apitoiement ("Que peut bien avoir fait un être humain pour mériter un sort pareil?"); au point que Lisa ira jusqu’à rapprocher sa situation de celle, telle que relatée par Primo Levi, des prisonniers de camp d’extermination (Hum...). Mais cette compassion envers soi-même ne trouve à aucun moment prise pour pourvoir s’étendre, même sous la forme galvaudée d’une simple tentative d’analyse purement intellectuelle, aux élèves: hormis le contrepoint peu subtil de Samira, la collégienne idéale malgré un contexte familial ultra rigide (collégienne qui, bien sûr, connaîtra un sort digne d’une victime expiatoire du Savoir...), à nul autre des personnages d’adolescents esquissés il n’est laissé la moindre chance. Présentés sans nuance, ils ne sont que d’un bloc; un déséquilibre qui affaiblit singulièrement la force du message de l’auteure.

La vocation de Lisa lui a été transmise par son père, lui-même professeur d’italien à une autre époque... une époque où, Marie Neuser nous chantant l’air du "c’était mieux avant" avec quelques accents un peu équivoques, l’enseignant était sujet de quasi vénération de la part de ses élèves qui étaient de bons fils de "paysans, petits commerçants, artisans." Hum, hum...

Mais aujourd’hui, Lisa est seule dans son combat. Peu d’autres membres de cette collectivité qu’est le corps enseignant nous sont présentés et ces personnages manquent d’épaisseur, étant au mieux plutôt indifférents, plus généralement dans le renoncement à toute ambition éducative. Ils ne lui sont d’aucun secours, chose plus vraie encore s’agissant de l’administration dont le seul représentant portraituré, le CPE est proche de la parodie. Quant au compagnon de Lisa, personnage qui n’est que culture (tendance plutôt bobo), il semble bizarrement peu réactif face à la situation d’extrême souffrance que nous dit vivre sa compagne.

L’adversaire de Lisa, c’est la troisième 2. On ne saura rien des probables autres classes à qui elle est chargée d’enseigner -qui auraient pourtant pu être l’occasion de proposer de la nuance, de la complexité dans sa vision des élèves-. Au plus est-il fait si succinctement allusion à une quatrième que l’on peut la considérer comme inexistante. Uniquement la troisième 2 donc, avec ses élèves... non, plutôt une meute menée par deux animaux sauvages (Malik et Adrami) s’en disputant le leadership, les autres, à une ou deux exceptions près, semblant une sorte de troupeau plutôt indistinct présentant une nature plus ovine. Il n’est donc définitivement pas question dans ce livre d’enseignement, pas même de dressage (à la limite...), mais de vaincre, terrasser, abattre des bêtes prêtes à la dévorer au moindre relâchement ("Mon inspecteur m’a dit il y a trois mois: N’essayer même pas de faire cours, Mademoiselle. Sauvez votre peau.") La sensibilité humaine face à la bestialité animale. L’humanité n’est décidément que d’un côté. C’est là que le bât blesse vraiment.

Car comme s’en servant d’un postulat, Marie Neuser balaie d’un revers de phrase méprisant toute velléité de recherche d’explication (ne parlons même pas de compréhension...) du comportement asocial, agressif, violent de ses élèves (du "(...) baratin sociologique à tendance marxiste (...)", vomit-elle). Nulle origine exogène n’est recevable, la source de l’attitude de ces jeunes ne peut être qu’endogène: le Mal leur serait donc intrinsèque, constitutif, peut-être même génétique (!). La preuve, l’auteure nous épargnant peu de choses, ils se livrent à la prostitution (avec une étonnante légèreté), au racket, aux violences familiales ou connaissent l’inceste et l’intégrisme religieux. Ce sont juste des animaux "nuisibles". Par conséquent, ce Mal, viscéral, il serait justifié de chercher à s’en débarrasser, de chercher à l’exterminer de manière radicale...

Impossible pour ma part d’avaler une telle conception "extrêmement décomplexée" et plutôt dans l’air du temps. Elle a trop le goût d’un manichéisme archaïque, rétrograde, et oblitère irrémédiablement la portée du discours de Marie Neuser.

Pourtant...

Pourtant je me suis laisser aller à imaginer qu’au lieu de s’achever sur acte de justice "charles bronsonnienne*" qui se veut peut-être provocateur, iconoclaste et/ou politiquement incorrect -mais que l’auteure a quand même pris soin d’emballer dans des prémisses moralement justifiables (?!?!) pas loin du "œil pour œil..." en n’ayant pas mégoté sur les moyens pour nous mettre de son côté- et qui délivre une promesse de type "vers un avenir radieux" (alors que cette fin marque en définitive la victoire de la barbarie qu’elle nous disait prétendre combattre!), l’auteure, se conformant au titre de son livre, nous ait offert une seconde partie qui aurait vu l’éclosion d’une Lisa en psycho teacher (cf. American psycho - Bret Easton Ellis - 1991) se lançant dans une éradication systématique et radicale, jusqu’à l’outrance, du "Mal" que sont les élèves. Le lecteur –moi en tout cas- aurait probablement pu accepter une telle échappée romanesque -car, pour le coup, l’ouvrage aurait ainsi basculé une bonne fois pour toute du côté du roman- d’autant plus recevable littérairement que certains éléments présents dans le livre, tels que la propension de Lisa à la réification des élèves ("des petites sculptures de merde") ou la récurrence (obsessionnelle?) de l’emploi des mots "propre" et "propreté", auraient pu rétrospectivement être perçus comme des signes avant-coureurs d’un terreau psychopathologique. L’outrance assumée de cette hypothétique seconde partie serait alors venu heureusement contrebalancer la caricature qu’est -à mes yeux- le texte de Marie Neuser; et aurait signifié cette prise de distance, ce recul qui lui fait défaut, devenant ainsi presque une hyperbole qui, paradoxalement, aurait plus subtilement amené le lecteur à une réflexion sur la réalité -que l’on est très loin de considérer comme idyllique- de l’Education Nationale.

Au final, malgré les qualités d’écrivain de Marie Neuser, la bâtardise de son texte entre récit et roman, son regard par trop partiel et partial, le manque de complexité chez les personnages de "méchants" (où est la leçon d’Alfred Hitchcock?) –sans parler des soubassements idéologiques qu’on est par moments tenté d’y voir- en sont des faiblesses rédhibitoires.

 

D'autres points de vue sur ce livre chez Moisson Noire, Black Novel, Du noir dans les veines, K-Libre ou Rayon Polar

 

* Cf  Un justicier dans la villeDeath wish - Michael Winner – 1974.

Par One More Blog in the Ghetto - Publié dans : Littérature: Française - Communauté : Culture Polar
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Dimanche 22 janvier 2012 7 22 /01 /Jan /2012 09:46

Meurtre aux poissons rouges (Acqua in bocca – 2010) de Andrea Camilleri & Carlo Lucarelli, traduit de l’italien par Serge Quadruppani. Fleuve Noir – 2011.

Meurtre aux poissons rouges Andrea Camilleri & Carlo LucareUn homme est découvert mort sur le sol de sa cuisine, la tête encore dans le sac en plastique ayant servi à l’étouffer. L’inspecteur chef  Grazia Negro, de la police de Bologne, mène les premières investigations sur ce meurtre mais se voit très vite retirer cette affaire. Décidée à poursuivre son enquête au mépris des consignes de sa hiérarchie, elle contacte le commissaire Salvo Montalbano, de la police de Vigatà, ville dont était originaire l’homme trouvé mort. Le commissaire sicilien accepte de collaborer avec sa collègue et les deux vont donc chacun de leur côté enquêter en secret et, pour échapper aux oreilles et yeux indiscrets, utiliser des moyens de communication détournés et saugrenus pour pouvoir se tenir au courant l’un l’autre des avancées des leurs recherches.

A en croire la note de l’éditeur qui clôt ce livre, cette association entre deux maîtres du polar italien est née pratiquement sur un coup de tête, durant le tournage d’un documentaire consacré aux deux écrivains (documentaire qu’on aimerait bien voir un jour). Suite à une question du réalisateur lors d’une pause à propos de leur héros respectif, les deux ont laissé courir leur imagination pour élaborer ensemble la trame d’une histoire commune. Ne restait plus alors qu’à l’écrire. Mais chacun devant repartir à ses propres occupations, comment procéder? La solution trouvée fut en donnant à ce livre la même forme que celle que prendrait leur collaboration: un échange de courrier.
Ce roman est donc constitué d’une suite d’envois de lettres manuscrites ou officielles, de rapports, de photos, d’extraits d’articles de journaux (et quelques autres choses plus surprenantes) entre Grazia Negro / Carlo Lucarelli et Salvo Montalbano / Andrea Camilleri (multiplicité des formes des échanges à propos desquelles on saluera le travail de l’éditeur qui, pour en rendre compte, a su varier les typographies et intégrer des éléments non littéraires). Dans ces conditions, évidemment, il est facile de s’imaginer quelle est la part respective due à chacun des deux écrivains. Quoique... Parce qu’on a beau savoir que telle partie a probablement été écrite par Lucarelli et telle autre par Camilleri, les deux ont fait montre d’une telle complicité, se sont si bien mis au diapason l’un de l’autre (alors que leurs romans écrits en propre sont pourtant si différents aussi bien de style que de tonalité) que ce livre ne présente aucune rupture, aucune discontinuité de ton. Ce qu’on lit en réalité, c’est du Lucalleri; ou peut-être du Camirelli.
Résultat? Autant les romans à quatre mains one shot sont souvent décevants, autant celui-ci est au contraire un pur régal! C’est d’évidence un esprit ludique qui a présidé à sa conception et cela transparaît à chaque page; les deux auteurs se sont amusés à l’écrire et ont parfaitement réussi à transmettre cet état d’esprit au lecteur: dès les premières pages, il vous colle un sourire sur les lèvres qui ne s’efface que pour laisser place à des grands éclats de rire; un pur régal on vous dit!
Ce sourire, avec une petite nuance de malice en plus, on imagine volontiers qu’il fut aussi sur le visage des deux auteurs lors de ce duel épistolaire: car s’en référant à nouveau à la note de l’éditeur, il est dit que la rédaction de cet ouvrage tint de la partie d’échecs, chacun rédigeant de son côté, faisant progresser l’histoire mais avec en plus le désir de "coincer" l’autre, de mettre à l’épreuve son imagination. Et l’autre de se creuser la tête avant de trouver enfin la solution puis de jouer à son tour "le bon coup" qui mettrait à l’épreuve la créativité de son co-auteur, arborant sans doute le même sourire malicieux. Cette émulation joueuse entre les deux -qui a un petit quelque chose d’un cadavre exquis polardeux- est tout bénéfice pour le lecteur: chaque page peut se révéler plus surprenante encore que la précédente; et plus drôle encore.
Ce court roman est donc un concentré de petit bonheur, deux brèves heures d’amusement qui  mettent en joie pour le restant de la journée.
Et l’histoire, l’enquête, au fait? Ah oui, c’est vrai, il y en a une : ça parle de poissons...

Sur ce livre, les chroniques de Actu du Noir et de Action-Suspense.

Par One More Blog in the Ghetto - Publié dans : Littérature: Polars italiens - Communauté : Culture Polar
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Samedi 14 janvier 2012 6 14 /01 /Jan /2012 15:21

Rouge gueule de bois de Léo Henry (2011). Editions La Volte – 2011.

 

Rouge gueule de bois Leo HenryDans une Amérique alternative de 1965, Fredric Brown, auteur de polars et de SF en panne d’inspiration, fait la rencontre, dans son bar favori, de Roger Vadim, metteur en scène de cinéma en quête d’un scénario. Devisant autour d’une partie d’échecs de plus en plus alcoolisée, les deux hommes en viennent à imaginer le crime parfait. Après le départ de Vadim, Brown décide de passer à la mise en pratique. Mais c’est un échec, qui a pour conséquence de contraindre Brown à quitter le domicile conjugal. Il retombe alors sur Vadim et tous deux partent à bord de la Ferrari du réalisateur à la recherche de la femme de ce dernier, Barbarella, qui est en fuite pour tenter d’échapper à des poursuivants extraterrestres.

Démarrant par une rencontre pas si improbable que cela (dans les "vraies" années soixante, Fredric Brown a effectivement travaillé à un scénario que devait mettre en scène Vadim et qui aurait eu Jane Fonda dans le rôle principal), ce livre entraîne ses deux héros dans une poursuite ébouriffante dans l’univers psychédélique de Barbarella (personnage principal d’une fameuse bande dessinée de Jean-Claude Forest que Vadim adaptera pour le cinéma en 1968, avec Jane Fonda dans le rôle titre); et par la même occasion, emporte très vite le lecteur!
Mais dans un premier temps, l’histoire s’offre un bref détour polardeux à la manière des romans de Brown, s’attachant durant quelques dizaines de pages à suivre un Fredric Brown en solo, auteur à sec qui a "cessé d’écrire des bêtises pour se mettre sérieusement à picoler." Dans une année 1965 dont on découvre par incidence le décalage uchronique (la guerre de Corée se poursuit; l’homme, en la personne de l’astronaute Buzz Aldrin, a déjà marché sur la Lune), Brown, sans doute par désoeuvrement -ou peut-être pour se prouver à lui-même qu’il est encore vivant?-, suite à sa première rencontre éthylique avec Vadim, s’atèle à l’exécution d’un crime parfait, choisissant sa victime -sa femme- sous un prétexte futile (elle s’est mise en tête de rédiger l’autobiographie de son écrivain de mari). Mais un auteur de polars, aussi malin soit-il, n’est décidément pas un tueur.

Cette courte première partie, bien construite, est vivement menée, se lit avec plaisir, titille l’imagination et prête à sourire. Pourtant, a posteriori, elle pourra paraître légèrement en décalage avec ce qui viendra ensuite: si elle a pour conséquence de jeter Brown à la rue -où il recroisera Vadim et, n’ayant plus d’endroit où aller, s’embarquera alors avec lui pour l’aventure qui constitue le cœur du roman-, cette construction en deux temps n’est pas totalement convaincante, l’articulation entre ce début d’histoire -malgré l’interférence d’éléments que l’on retrouvera plus tard- et sa suite est un rien bancale, à la limite de la rupture de ton, ayant d’abord laissé augurer au lecteur un fil conducteur autre que ce qu’il en sera effectivement.

Quoiqu’il en soit, dès que les deux compères se retrouvent, c’est avec une délectation anticipée que l’on monte alors avec Brown dans la Ferrari de Vadim (offerte par Fellini). S’ensuit un road trip délirant sur les traces de la femme de Vadim à travers le Nouveau-Mexique et la Californie, une course-poursuite dont les carburants de base sont l’alcool et la nicotine, menée à toute berzingue et durant laquelle l’insolite va aller crescendo, les rencontres que font nos deux lascars devenant de plus en plus extravagantes (entre autres: des Hell’s Angels anthropophages, de sexy tueuses extraterrestres, des morts revenus à la vie...) tandis que le monde -dont on annonce la fin- se détraque et se délite, des trous dans l’espace-temps y apparaissant de plus en plus fréquemment ça et là pour grignoter l’univers environnant. Et nos deux héros imbibés en permanence de faire face sans jamais se déparer d’un imperturbable sang-froid, d’une réjouissante désinvolture, ni perdre le sens des priorités (d’abord maintenir à un niveau conséquent leur stock d’alcool et de cigarettes). On est bringuebalé avec bonheur en compagnie de ces deux personnages suscitant une irrépressible sympathie dans cette espèce de Las Vegas Parano (Hunter Thompson – 1972) SFo-picaresque sous acide lysergique où l’auteur, pour notre plaisir, ne s’interdit grand’chose.
Toutefois, vient un temps où cette succession d’épisodes déjantés commence à tourner un peu à vide et le lecteur de s’interroger, de se demander où tout cela conduit-il? Et bien cela conduit à un retour au bercail de Fredric Brown. Quittant son compagnon de route et de libation, dans un monde qui a maintenant atteint un état de dévastation avancée et irréversiblement dévoré par des trouées de vide, Brown rentre chez lui. Léo Henry, dans les quelques dizaines de pages qui vont alors clore cette histoire, change à nouveau de ton, mais cette fois opportunément, et livre -à mon sens- une clef à toute cette désintégration ambiante: cette disparition d’un univers de SF et de polar dévoré par le néant n’est-elle pas, derrière le masque de l’aventure, de la truculence, du saugrenu et de la distanciation, celle de Fredric Brown lui-même? Son ivrognerie est-elle aussi joyeuse que cela?
Les dernières pages de ce roman donnent lieu en effet -j’aime à le croire- à une sorte de poignant retour du réel totalement paradoxal: Brown-le-héros-d’un-roman se retrouve in fine face à un personnage "encore plus fictif" (si l’on peut dire et dont il convient de ne rien révéler) qui va le pousser à un examen de conscience; et le lecteur de se demander si, à travers ce personnage "encore plus fictif", ce n’est pas en réalité Léo Henry qui s’adresse lui-même, post mortem, à Fredric Brown-le-vrai pour lui reprocher d’avoir baisser les bras, de s’être laissé aller à s’enfoncer dans un océan éthylique plutôt que d’écrire? "Rentrez chez vous, m’a-t-il dit, un de ses grands bras autour de mes épaules, embrassez votre épouse de ma part, et tachez d’écrire de bon bouquins.", telle sera l’ultime phrase de ce personnage "encore plus fictif"/Léo Henry à l’adresse de Brown-le-héros-d’un-roman. Malheureusement, cette fin d’existence alternative ne fut pas celle de Brown-le-vrai. Fredric Brown-le-vrai a effectivement cessé d’écrire en 1965, laissant un roman inachevé, pour sombrer dans un alcoolisme qui n’a rien de réjouissant et mourir sept ans plus tard. C’est un sentiment de frustration ulcérée devant le gâchis d’un talent que donne -en tout cas m’a donné- à ressentir Léo Henry avec cette fin. Si Fredric Brown avait poursuivi son œuvre, combien de romans, combien d’heure de plaisir à procurer aux lecteurs, auraient pu naître de ces sept dernières années?
Si l’histoire s’achève donc en laissant un petit goût amer lorsqu’on sait ce qu’il en fût dans la réalité, le lecteur n’en a pas pour autant terminé avec l’ouvrage de Léo Henry. Il nous propose en effet ensuite d’abord un index détaillant les lieux traversés et personnages croisés durant le roman, mais aussi, bien sûr, les recettes des nombreux cocktails ingérés par les deux protagonistes tout du long, index où l’on retrouve de cet esprit ludique qui a animé le reste du livre. Suit un court et plutôt intéressant vade mecum fait de quelques citations de ou à propos de Brown et de Vadim, avant de s’achever sur de brefs instantanés de voyage d’un Léo Henry à la recherche des lieux de vie de Fredric Brown.
Ce livre-hommage à un écrivain -voire à toute une culture sixties-, mené tambour battant, plein de références -qui, pour autant, n’ont à aucun moment la vanité des clins d’œil pour happy fews-, se voulant d’abord ludique (mais pas que), malgré quelques défauts (notamment un style parfois trop appliqué, une écriture peut-être un peu trop travaillé, manquant d’un brin de spontanéité, de "lâché"), emporte joyeusement le lecteur à l’aventure; indubitablement, on aimerait prendre place dans la Ferrari avec les deux lascars et partager avec eux quelques verres et quelques unes des délirantes péripéties de leur voyage. Et une fois achevé, ce livre suscite une irrésistible envie de se précipiter dans sa bibliothèque et d’en ressortir les vieux romans de Fredric Brown. En regrettant qu’il n’y en ait pas plus...

 

Sur ce livre, les chroniques de Moisson Noire, de Hannibal le lecteur, et de la librairie Charydbe.

Par One More Blog in the Ghetto - Publié dans : Littérature: SF, fantastique et aventure
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Dimanche 1 janvier 2012 7 01 /01 /Jan /2012 07:37

 

Voeux_2012.jpg

 

Une bonne année 2012 littérairo-cinéphilo-rock'n'rollo-BDesque à tous ceux qui croient encore que la richesse est à l'intérieur du crâne plutôt que sur un compte en banque.

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Mardi 27 décembre 2011 2 27 /12 /Déc /2011 11:16

L'âme du chasseur (The heart of the hunter – 2002) de Deon Meyer, traduit de l'anglais (sud-africain) par Estelle Roudet. Éditions du Seuil – 2005.

 

L ame du chasseur Deon MeyerMonica, la fille de Johnny Kleintjes, l’homme qui, ancien dirigeant des services de renseignements de l’ANC pendant la lutte contre l’apartheid, avait été chargé, à la chute du régime ségrégationniste, d'intégrer les systèmes informatiques et bases de données de l'ANC et de l’ancien gouvernement blanc, est contactée par un groupe d’extrémistes musulmans qui a enlevé son père. En échange de la vie de celui-ci, elle doit leur remettre le disque dur sur lequel il avait copié des informations confidentielles concernant bon nombre de personnes haut placées aujourd’hui. Elle a soixante-douze heures pour se rendre à Lusaka, en Zambie. Dans le coffre de son père, avec le disque dur, elle découvre un message indiquant le nom de quelqu'un à contacter en cas de problème: Thobela «P’tit» Mpayipheli. Monica parvient à joindre celui-ci, un grand noir taciturne d'une quarantaine d'années qui travaille comme homme à tout faire dans un magasin de motos. Ce dernier accepte d’abandonner femme et enfant pour se charger d’apporter lui-même le disque dur, car il considère avoir une dette d’honneur envers son vieil ami. Mais étant donné les secrets détenus par son père, le téléphone de Monica était en permanence sur écoute et les services de renseignements décident d'intercepter le disque dur. Deux policiers se rendent alors à l’aéroport pour y arrêter Thobela. Ce dernier leur échappe et la façon dont il s’y prend met la puce à l'oreille des services secrets qui commencent à enquêter sur le passé de cet homme apparemment tranquille. Et tandis que Thobela "emprunte" une moto à la boutique de son patron pour prendre la route de la Zambie, les services secrets découvrent petit à petit que cet homme est loin d’avoir toujours été le quidam anodin qu'il semble être. La traque s'engage.

 

L'ossature de ce roman est ultra classique: un homme entre en possession d’un Mac Guffin -ici un disque dur contenant des données confidentielles dont, jusqu'au bout, on ne sera pas sûr de la nature- et ne dispose que d’un temps limité pour se rendre dans un lieu de rendez-vous distant de plusieurs milliers de kilomètres tout en devant échapper à une organisation disposant de moyens disproportionnés qui cherche à l’intercepter. Sur la base de cette trame archi familière, voire éculée, le talent de Deon Meyer, c’est que ça marche une fois encore et l’on se prend très vite au jeu!

Et ce d’abord parce qu’il réussit à faire de figures proches du stéréotype des personnages vraisemblables -disons crédibles-, suffisamment en tout cas pour que l’on ne rechigne pas à adhérer à l’histoire.

Au premier rang de ceux-ci, le personnage principal, l’homme traqué, Thobela dont, dès le premier chapitre, on sait qu'avant de devenir ce quarantenaire à l’existence simple, il a eu un passé plus trouble: c'est un ancien soldat du MK (Umkhonto we Sizwe) -la branche armée de l'ANC- qui avait bénéficié d'une formation de haut niveau côté Est du Rideau de Fer pour devenir un tueur au service de régimes soutenant la lutte anti-apartheid. Mais si l’entraînement et les missions qu’il a accomplies en son temps en ont fait un homme peu commun, il est loin aujourd’hui d’être la redoutable machine à tuer qu’il fût, tant physiquement (les années commencent à lui peser) que moralement: il est pris dans des contradictions internes, entre la dette d’honneur contractée envers son ancien camarade de combat et son aspiration à une vie simple, sa volonté d’effacer cette partie létale à l’intérieur de lui-même qui demeure encore vivace. De plus, c’est un homme déçu qu’habite l’amertume de n’avoir pas recueilli, après la chute du régime d’apartheid, les fruits que ses années de lutte lui laissaient espérer.

La traque de Thobela est dirigée à partir de ses bureaux par Janina Mentz, une mère célibataire attentionnée, mais femme efficace, ambitieuse dans son travail et qui ne se satisfait pas des hautes responsabilités au sein des services secrets sud-africains auxquelles elle est pourtant parvenue; et les moyens tant technologiques qu’humains qu’elle met en œuvre sont évidemment sans commune mesure avec ceux dont se débrouille Thobela pour lui échapper.

Son bras armé, menant la chasse sur le terrain, c’est Tiger Mazibuko, un officier militaire à la tête d’une unité spéciale composée d’hommes proches de mercenaires et qui apparaît de prime abord dans la pure tradition du baroudeur avide d’action avant que le développement du récit ne révèle un personnage bien moins rustre.

Enfin, quatrième pôle de cette histoire, les médias, en la personne de la journaliste Allison Healy, une femme plantureuse mais solitaire qui aura incidemment vent de cette chasse à l’homme et dont l’intervention aura bien sûr des conséquences -parfois inattendues- sur son déroulement.

Ces quatre personnages, qui constituent les quatre points de vue principaux de la narration, Deon Meyer les entoure de figures secondaires auxquelles il parvient aussi à donner chair et personnalité propre et dont le rôle sera tout sauf négligeable.

En faisant donc alterner son histoire selon quatre points de vue, Deon Meyer permet une progression par à-coups, sans temps mort. Et on lui sait alors gré, avec une telle construction éclatée, de s’être garder de tout effet de suspense facile, de tout ridicule cliffhanger de fin de chapitre auquel d’autres auraient aisément pu se laisser aller. De façon plus générale, alors que tout dans ce récit le lui aurait permis, Deon Meyer évite la banalité du spectaculaire.

En parallèle au pur déroulement de la traque de Thobela, le roman va petit à petit s’inscrire dans un contexte plus vaste, plus alambiqué, dans lequel on va plonger avec délice; un contexte fait d’espionnage international, avec agents infiltrés, agents doubles, taupes, manipulations, désinformation, pressions; fait de luttes d’influence et de domination dans les arcanes sombres du pouvoir; un contexte dans lequel s’affrontent diverses instances (gouvernement, services secrets, medias), chacune utilisant la fuite de Thobela à des fins propres. Le tout sans que jamais Deon Meyer n’oublie d’incarner ces différentes institutions, de les représenter à travers des personnages épais, élaborés, individualisés. Dès lors, cela lui permet de nous dire que même coincé au cœur d’un système, pris dans une machinerie qui voudrait n’en faire qu’un rouage, l’homme peut encore user de son libre-arbitre, faire des choix qui lui sont propres.

Plus globalement enfin, avec ce simple polar, Deon Meyer parle aussi de la réalité de l’Afrique du Sud, rappelant par exemple que derrière la figure quasi christique de Nelson Mandela se cachaient des acteurs plus discrets, loin de l’angélisme, qui ne répugnaient pas à des actions sombres, inavouables; ou laissant entrevoir la complexité de la situation post apartheid de ce pays où tous les comptes semblent encore loin d’être réglés tant au niveau de ceux qui en sont les nouveaux dirigeants qu’au niveau de ses habitants les plus modestes.

Au final, L’âme du chasseur est un roman intelligemment écrit, rondement mené, solidement personnifié et qui évite les pièges dans lesquels le lecteur aurait pu craindre de le voir tomber (y compris la fin); un roman qui titille notre esprit d’aventure tout en s’inscrivant dans un environnement plus large, proposant quelque éclairage sur le monde. Doit-on demander beaucoup plus à un -très- bon polar?

 

 

* Le titre de cette chronique est piqué à celui d’une chanson de Peter Hammill sur l’album The Future Now (Charisma Records -1978).

Par One More Blog in the Ghetto - Publié dans : Littérature: polars africains - Communauté : Culture Polar
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Dimanche 25 décembre 2011 7 25 /12 /Déc /2011 10:25

Le Havre (2011) de Aki Kaurismaki, avec André Wilms, Kati Outinen, Jean-Pierre Daroussin, Blondin Miguel, Elina Salo, Evelyne Didi, Quoc-Dung Nguyen, Pierre Etaix, Jean-Pierre Léaud, Roberto Piazza.

 

Le-Havre_Aki-Kaurismaki_01.jpgMarcel Marx, ex écrivain sans succès ayant mené la vie de bohème à Paris, est  aujourd’hui cireur de chaussures ambulant au Havre. Il vivote honorablement avec sa femme Arletty et son chien Laïka dans une zone de la ville faite de petites cabanes accolées, entre un petit bistrot fréquenté uniquement  par de rares habitués et quelques minuscules commerces. Un midi, alors qu’il déjeune sur les marches du port, tandis qu’Arletty, gravement malade, a dû être hospitalisée, Marcel tombe sur un gamin noir d’une dizaine d’années qui se cache dans l’eau, derrière une poutrelle. C’est un clandestin venu du Congo et recherché par la police menée par l’inspecteur Monet. Marcel recueille l’enfant chez lui. Inébranlablement optimiste tant pour la santé de sa femme que pour l’avenir de l’enfant, il décide d’aider le gamin à passer à Londres pour y retrouver sa mère.

 

Dans une note d’intention, Aki Kaurismaki déclare: "Le cinéma européen ne traite pas beaucoup de l’aggravation continue de la crise économique, politique et surtout morale causée par la question non résolue des réfugiés. Le sort réservé aux extracommunautaires qui tentent de rentrer dans l’Union Européenne est variable et souvent indigne. Je n’ai pas de réponse à ce problème, mais il m’a paru important d’aborder ce sujet dans un film qui, à tous égards, est irréaliste."

Irréaliste, l’univers de Kaurismaki l’est sans doute (ou peut-être évoque-t-il un réalisme poétique?) Mais le réalisme n’est pas indispensable -et même au contraire parfois insuffisant- pour rendre compte de la réalité.

La réalité, il suffit à Kaurismaki d’un court plan de transbordement d’un énorme container pour nous en faire éprouver, horrifiés, ce qu’il peut en être du destin des immigrés clandestins. La réalité, elle fait de brutales irruptions dans ce film, lorsque les forces dîtes de l’ordre investissent au petit matin l’humble logis de Marcel pour une fouille virile, lorsque Marcel se rend dans un centre de rétention qui a tout de la maison d’arrêt ou lorsque le poste de télé du bistrot qu’il fréquente assidûment diffuse les images d’actualité de l’évacuation musclée de la "jungle" de Calais. Devant ces dernières images, le simple geste du pouce sur la télécommande de la patronne dudit troquet pour éteindre le poste, sans un mot, en dit alors assez pour nous faire partager le sentiment ressenti par la petite communauté des habitués du lieu.

Face à cette réalité trop souvent brutale, Marcel Marx, sorte d’intellectuel dévoyé volontaire pour se rapprocher du peuple à l’optimisme actif reçoit chaleur et humanité dans un petit coin du monde au look très années cinquante, oublié par la modernité; un petit village à l’intérieur de la ville où se réchauffe -à coups de petits verres de vin- une communauté cosmopolite composée d’autres losers (selon les critères en vigueur de nos jours) tels son collègue vietnamien -immigré illégal lui aussi-, une généreuse tenancière de bistrot à la clientèle plutôt démunie, une boulangère à l’échoppe minuscule plus souvent sur le pas de sa porte qu’en boutique, un astucieux épicier d’origine maghrébine ou quelques vieux rockers décatis ayant abandonné leurs instruments pour la fraternité d’un zinc. C’est ce monde, où la presque pauvreté n’empêche en rien la dignité, que Marcel retrouve quotidiennement, le soir, après avoir affronté celui hostile et froid du travail (voir le traitement qu’il subi de la part du boutiquier vendeurs de chaussures) dans un Le Havre gris; un petit monde qui est un havre à l’intérieur du Havre, où solidarité, partage et assistance sont les valeurs Le-Havre_Aki-Kaurismaki_02.jpgcommunes. Marcel Marx recueille chez lui l’enfant traqué naturellement, sans se poser aucune question, et lorsqu’il décidera de l’aider à passer à Londres, tous apporteront volontiers leur contribution à la réussite de son entreprise sans qu’il soit besoin de se dire quoi que ce soit, comme si cette solidarité allait de soi, leur était intrinsèque, constitutive (solidarité que l’on retrouvera dans le groupe de clandestins que Marcel rencontrera lors de son voyage à Calais, à la recherche de parents de l’enfant). Solidarité, partage, assistance, des valeurs que la survenue de l’enfant au sein de la petite communauté de Marcel révèlent simplement, sans qu’il soit besoin du moindre discours, comme des valeurs de résistance.

Ce propos simple, Kaurismaki le met en images avec un cinéma tendant à l’épure: une mise en scène essentiellement composée de plans fixes au cadrage élémentaire, un jeu des acteurs minimaliste, des dialogues semblant par instants plus récités que joués, parfois au bord de la naïveté (mais une naïveté qui parvient à nous dépouiller de notre carapace de cynisme et à laquelle on finit par adhérer, par vouloir y croire); un cinéma dégraissé pour montrer une humanité sans fard, à l’image des gros plans sur le visage ridé de Kati Outinen, un visage marqué, usé, raviné, qui ne l’empêche pourtant en rien d’être l’objet de l’amour de Marcel (à l’inverse des images "photoshopées " des magazines qui voudraient imposer à nos désirs des stéréotypes toujours plus impersonnels).

Dans Le Havre, on retrouve d’autres constantes du cinéma du finlandais: la prédominance des tons bleu ou vert, quelques clins d’œil furtifs à ses propres films antérieurs (la table à repasser, le chien...), éléments constitutifs de l’univers "kaurismakien" à l’instar de son Le Havre Aki Kaurismaki 03humour elliptique et saugrenu (mais qui peut aussi, en une image -le gros plan sur la première page d’un journal- régler leur sort aux médias), son goût assumé du mélodrame traité avec légèreté (oxymore ne pouvant s’appliquer qu’au cinéma de Kaurismaki) ou  son vieux fond provocateur (ses personnages, outre "l’incitation" tacite à la consommation d’alcool, sont des fumeurs en tous lieux et en toutes circonstances, y compris au mépris des injonctions légales) dont il saupoudre son film.

Et son goût pour la musique populaire, avec une bande-son hétéroclite où se rencontrent Damia et le blues roots; et bien sûr le rock’n’roll. Aki Kaurismaki connaît parfaitement sa géographie du rock. Ainsi, au même titre qu’il avait honoré Joe Strummer dans son film londonien (J’ai engagé un tueur / I hired a contract killer - 1991), c’est de la présence de Little Bob dont il nous gratifie ici. (Kaurismaki: "Le Havre est le Memphis français et Little Bob est l’Elvis de ce royaume.") Et c’est un plaisir sans mélange de voir un P’tit Bob au visage de vieille pomme flétrie, accompagné de desperados vieillissants du rock, montrer sur scène une vigueur qu’on voudrait croire éternelle durant les quelques minutes de concert que nous offre Kaurismaki, images respectueuses de cette musique, à mille lieux du filmage aux plans ultra-courts "clipo-pubesques" que l’on nous inflige généralement. Et c’est du rock’n’roll que viendra le salut!

Avec ce film enfin, Kaurismaki le cinéphile rend aussi hommage aux -à certains- cinémas français: celui de Marcel Carné et plus généralement au cinéma d’avant-guerre, celui de Pierre Etaix (que l’on retrouve avec plaisir dans un second rôle), celui de la Nouvelle Vague (Jean-Pierre Léaud), de Melville.

Le Havre, à contre-courant des canons normalisateurs hollywoodiens, est finalement un "feel good movie"; un de ces films dont on ressort avec une envie de croire à nouveau à d’improbables possibles. Ce film, exempt de tout blabla moralisateur, a pourtant quelque chose de l’acte de foi en l’humain. Kaurismaki l’homme du nord bourru veut  -une fois encore- nous faire croire (se faire croire?) en l’homme. Et il y parvient! Un film d’artisan qui Le Havre Aki Kaurismaki 05s’inscrit dignement dans cette internationale d’un cinéma continental prolétarien dans laquelle on aurait aussi envie d’inclure Guédiguian (et de fait, l’intégration de l’acteur "gédiguianesque" Jean-Pierre Daroussin -ici en flic malin au visage fermé mais qui....- dans la famille Kaurismaki paraît une évidence) ou Delépine & Kervern. Un film à l’optimisme désuet qui réchauffe le cœur.

 

PS : Pour le cas où il serait nécessaire de le rappeler, tous les films d’Aki Kaurismaki sont à voir et à revoir!

Par One More Blog in the Ghetto - Publié dans : Cinéma nordique
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Samedi 3 décembre 2011 6 03 /12 /Déc /2011 09:58

La confrérie des mutilés (The brotherhood of mutilation – 2003) de Brian Evenson, traduit de l’anglais (américain) par Françoise Smith. Editions du Cherche-Midi – 2008.

 

La confrérie des mutilés Brian EvensonAprès avoir eu la main tranchée dans son combat contre le gentleman au hachoir, le détective privé Kline se terre chez lui. Un soir, il reçoit un appel téléphonique de deux hommes voulant le rencontrer. Kline refuse et demeure cloîtrer. Les deux hommes reviennent à la charge, puis pénètrent chez Kline et l’embarquent de force. Ces deux hommes, qui ont eux aussi subi des amputations, le conduisent à une vaste demeure bien gardée, lieu de résidence de la Confrérie des mutilés. Kline découvre qu’il s’agit d’une espèce de secte dont tous les membres présentent des mutilations volontaires dont le nombre détermine la position hiérarchique au sein de la confrérie. Kline est convoqué par un des dirigeants, un Douze (douze mutilations), qui lui confie une mission que le détective ne peut refuser qu’au péril de sa vie: découvrir qui a tué puis arraché le cœur de Aline, le fondateur de la confrérie. Mais pour enquêter et en interroger les membres, Kline doit se plier aux règles de fonctionnement subtilement complexes de la confrérie et va y laisser une part de lui-même.


L'impression dominante que suscite la lecture de ce roman de Brian Evenson est d’assister à un réjouissant défoulement. En effet, lorsque l’on sait que l’auteur a été membre des Mormons avant d’être chassé de cette communauté, difficile de ne pas voir dans cette Confrérie des mutilés une transposition grâce à laquelle il règle ses comptes avec son ancienne église; et pas en faisant de la dentelle!

Dans la première partie du roman, la pseudo enquête que mène Kline n’est que le prétexte pour exposer les mœurs et pratiques de cette confrérie baroque dans laquelle il est contraint de se plonger et qui vit repliée sur elle-même et cultive le goût du secret même en interne (chacun croit que les investigations de Kline portent sur quelque chose de différent); et c’est totalement jubilatoire! Le détective -et le lecteur- y est confronté à des règles de fonctionnement plutôt incompréhensibles et pour tout dire assez ridicules (par exemple, c’est le nombre de ses mutilations qui détermine à qui l’on peut adresser la parole), à un dogme donnant lieu à d’hilarantes arguties doctrinales (un bras ne devrait-il pas valoir plus que trois doigts?). Tous les personnages que croise Kline sont des adeptes totalement assujettis à cette doctrine communautaire à la logique tordue -mais d’une forte cohérence intra-, ce qui donne lieu à quelques dialogues à l’absurdité kafkaïenne (voir les échanges entre le détective et les deux kidnappeurs, Gous et Ramse, sortes de Dupont et Dupond illuminés). Ridiculisant allègrement avec un humour noir à la morbidité décalée les croyances sectaires, cette première partie est assez irrésistible.

La suite du livre, même si elle offre encore d’excellents moments (tels que l’apparition de la secte des "Paul", branche dissidente de la confrérie dont tous les fidèles s’appellent Paul), n’a pas la même force. Le fil conducteur du récit, avec sa succession de rebondissements parfois artificiels, se délite un peu, tend à tourner à vide. Evenson s’y laisse aller joyeusement à un grand défoulement, à un jeu de massacre où le sang se déverse à l’hectolitre, en gardant toutefois -fort heureusement- un esprit plus proche du grand guignol que du gore. Mais peut-être cette partie du roman souffre-t-elle d’un manque relatif de recul, d’une volonté trop ostensible de la part d’Evenson de se débarrasser une bonne fois pour toute de la congrégation à laquelle il avait appartenu?

Quoiqu’il en soit, malgré ces quelques réticences, ce roman qui file à toute allure est une lecture hautement recommandable. Et on pourra y déceler par ailleurs les signes de l’intérêt/attraction de Evenson pour la schizophrénie, un thème qu’il explorera ultérieurement avec Inversion (The open curtain – 2006), un roman pour le coup excellent de bout en bout.

 

D’autres chroniques de ce roman chez Duclock, Moisson Noire et Passion-Polar.

Par One More Blog in the Ghetto - Publié dans : Littérature: Anglosaxonne - Communauté : les fous de lecture
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Mercredi 23 novembre 2011 3 23 /11 /Nov /2011 11:29

Arche d’acier (Stålsprånget - 1968) de Per Wahlöö, traduit du suédois par Joëlle Sanchez. Editions Le Mascaret – 1991 ; Editions Payot & Rivages – 2010.

 

Arche-d-acier_Per-Wahloo.jpgLe commissaire Jensen, patron du commissariat du 16e district, s’envole pour un pays du sud où il doit subir une transplantation du foie. Après trois mois d’hospitalisation sans aucune nouvelle de son pays d’origine, il reçoit un message lui intimant de rentrer illico. Remis de son opération, Jensen prend le chemin du retour mais son avion est obligé d’atterrir dans un pays frontalier du sien. A l’aéroport, il rencontre l’ancien ministre de l’intérieur, qui lui non plus ne peut rentrer. Ce dernier était le favori pour devenir chef du gouvernement, mais le politicien informe Jensen que les élections n’ont pas pu se tenir suite à des semaines d’émeutes et de troubles; et depuis plusieurs jours, une étrange épidémie mortifère ravage le pays qui est désormais coupé du reste du monde. Jensen est chargé d’y rentrer enquêter pour déterminer ce qui s’est passé.

 

Après  Meurtre au 31e étage, Arche d’acier est le second volet du diptyque consacré par Wahlöö aux enquêtes du commissaire Jensen.

Dans Meurtre au 31e étage, sous couvert d’une enquête policière, Walhöö décrivait une société post-démocratique, un monde où la recherche systématique du consensus politique -pour le bonheur de tous!- avait abouti à un totalitarisme soft, un monde où "Personne ne commet de crimes et personne ne fait d’enfants. Tout le monde pense la même chose. Personne n’est heureux et personne n’est malheureux. Sauf ceux qui se suicident." Mais officiellement, personne ne se suicide; ce ne sont que des "morts subites" et la répression de l’alcoolisme constitue la tâche principale de la police. Arche d’acier voit cette société s’effondrer.

Après de brefs premiers chapitres où une rencontre entre Jensen et le médecin de la police, puis le voyage en taxi du commissaire vers l’aéroport permettent à Wahlöö de replonger le lecteur dans l’ambiance délétère du monde de Meurtre au 31e étage et de renouer avec la personnalité particulière de son héros, avant d’enfermer celui-ci dans l’isolement le plus complet dans une chambre d’hôpital dans un pays où tout lui est étranger -mais dont Wahlöö, par touches, laisse à penser que malgré sa pauvreté, il est plus humain, joyeux, ensoleillé et vivant que le pays de Jensen-, le roman va ensuite se diviser grosso modo en deux parties que l’on pourrait baptiser pour la première, "mystère", et la seconde, "révélation".

La partie "mystère" est fascinante: on y suit un Jensen revenant dans un pays déserté, totalement à l’abandon, sous la pluie et la brume en permanence, où les seuls signes de vie qu’il croise sont quelques ambulances et étranges bus sillonnant les rues (des images de fin du monde qui en rappelleront de nombreuses autres au lecteur/cinéphile). Les rares personnes que Jensen parviendra à rencontrer se terrent, apeurées, dans leur appartement de tours presque totalement vidées de leurs résidents.

Cette fascination est suscitée non seulement par cette ambiance post-apocalyptique, mais aussi par l’incroyable personnage de Jensen en lui-même: plongé dans cette situation extrême, le commissaire fait montre d’une imperturbable impassibilité et ne se dépare à aucun moment d’un sang-froid quasi robotique. Il avoue lui-même n’avoir aucune imagination -un euphémisme!- et mène ses investigations sans jamais ni déduire, ni inférer ou échafauder d’hypothèses. Pour lui, enquêter, c’est recueillir du concret: "Tenez-vous en aux faits", tel a toujours été et reste encore, même dans cet environnement extraordinaire, son credo. Quel que soit le contexte, Jensen se conforme aux règlements sans sourciller, et ce jusqu’à l’absurde (aux parents d’un enfant qu’il a surpris s’emparant d’un paquet de bonbons dans un magasin totalement saccagé, il dit: "N’oubliez pas de le payer, quand tout sera redevenu normal."; ou, retournant à son commissariat dévasté, il commence par remettre de l’ordre dans son bureau avant de noter scrupuleusement sa reprise de poste dans le livre de bord!).

Cette fascination est encore accentuée par le style d’écriture de Wahlöö: sec, précis, factuel; comme s’il obéissait lui-même à l’injonction/leitmotiv de son propre personnage.

Durant cette première partie, on suit donc Jensen récolter indices et témoignages qui lui permettent de reconstituer petit à petit la succession des évènements qui ont conduit à l’écroulement de la société: des manifestations d’abord tolérées et encadrées, puis réprimées violemment, le déclenchement de l’épidémie et l’accumulation des morts, le couvre-feu généralisé, les arrestations arbitraires, l’état de siège. Mais une succession dont l’origine demeure énigmatique.

L’explication viendra dans la dernière partie du roman et sera donnée à Jensen -et au lecteur- d’abord par le médecin de la police que retrouvera Jensen et qui s’était trouvé au cœur des évènements. Puis, ayant contraint (sans que Walhöö nous explique vraiment comment!) l’ex ministre de l’éducation à rentrer au pays, ce dernier finira par leur avouer ce qui est au départ de cette catastrophique tragédie.

Et là, Wahlöö démontrera -si besoin est- qu’il n’est pas un auteur complaisant avec le lecteur: en effet, au fur et à mesure que se révèle la cause initiale déclencheur de cette suite d’épisodes dramatiques, l’idée qu’elle émane d’un de ces complots comme on en lit tant aujourd’hui pourrait un temps effleurer l’esprit du lecteur. Que nenni! Sans en révéler ici la teneur, il s’agira en réalité de quelque chose de bêtement bien plus humain, presque trivial et par laquelle Wahlöö mettra aussi en avant la complicité -aveugle?- de la science avec le pouvoir.

Toutefois, en termes de plaisir de lecture, cette dernière partie, explicative, -et où Jensen est beaucoup plus effacé-, est plus bavarde, plus statique et moins passionnante. Et si l’on sent bien qu’à travers les propos du médecin de la police, c’est Wahlöö lui-même qui exprime ses propres convictions et espérances, on est malheureusement parfois proche du discours un rien théorique.

Les ultimes pages de l’ouvrage laisseront entendre le début de la constitution d’une nouvelle société; mais une société dans laquelle Jensen restera Jensen; quoique... "J’ai vu un chameau, l’autre jour, dit Jensen."...

Avec ce diptyque, Wahlöö a su exprimer ses craintes des dérives d’une société sociale-démocrate qui voudrait imposer le bonheur à tous, tout en faisant œuvre de véritable écrivain. Si le contexte actuel laisse à penser que les menaces pesant sur les démocraties d’aujourd’hui sont d’une autre nature, reste que le principe de vigilance sous-jacent à ces romans est lui toujours d’actualité.

 

La chronique de cynic sur ce roman et celle du blog yossarian sur l'ensemble du diptyque.

Par One More Blog in the Ghetto - Publié dans : Littérature: Polars nordiques - Communauté : Culture Polar
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