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26 juillet 2013 5 26 /07 /juillet /2013 15:57

Ca y est, le ghetto a changé d'adresse; et de look et de nom (peut-être provisoire, ce dernier).

http://chroniqueskurtziennes.wordpress.com/

Encore en phase d'aménagement, avec pour le moment juste le début du rapatriement de certains articles. Mais les vacances devraient permettre d'avancer dans tout ça.

Keep on rockin'

One More Blog in the Ghetto
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14 juillet 2013 7 14 /07 /juillet /2013 07:37

Vous avez sans doute pu déjà le constater vous-même par ailleurs, les changements qu'on nous impose (dans d'autres domaines, certains appellent même ça "des réformes"), bien que souvent présentés comme séduisants et/ou nécessaires, ne sont pas toujours des progrès. C'est en tout cas mon sentiment concernant la mise à jour vers la nouvelle version de OverBlog de ce blog. Je ne détaille pas les désagréments mais vous pouvez par exemple constater par vous-même le bordel qu'est dorénavant ma colonne de droite.

En conséquence, le ghetto va maintenant entrer dans une phase de sommeil, le temps de réfléchir à un changement de crèmerie.

Espérant retrouver bientôt sous d'autres cieux les quelques uns qui venaient de temps en temps jeter un coup d’œil par ici (je laisserai sur ce blog dès que possible la nouvelle adresse où le ghetto aura posé ses valises),

Keep on rockin'

One More Blog in the Ghetto
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1 janvier 2013 2 01 /01 /janvier /2013 17:19

PaL 2013

 

Une très bonne année 2013 à tous les archarné(e)s lecteurs/trices,

auditeurs/trices et spectateurs/trices.

Et que débordent pour notre plus grand bonheur nos PàL, PàE et PàV!

One More Blog in the Ghetto - dans Infos
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23 décembre 2012 7 23 /12 /décembre /2012 10:22

 

Bois mort (Cypress Grove – 2003) de James Sallis, traduit de l’anglais (américain) par Stéphanie Estournet et Sean Seago. Editions Gallimard, 2006.

 

Bois-mort_James-Sallis_2.jpgTurner a été flic; puis taulard; puis thérapeute; puis... puis, fatigué du monde et surtout de lui-même, il s’est retiré s’installer pas très loin d’où il a passé son enfance, dans une baraque près d’un lac, aux alentours d’une petite bourgade du Tennessee où il ne se passe habituellement pas grand chose; et où tout se sait très vite. Un jour, le shérif local débarque chez lui pour faire connaissance, mais d’abord et avant tout pour faire appel à ses services: dans un lotissement inoccupé de la ville, un vagabond a été trouvé mort, attaché par des câbles à une espèce de treille, un pieu en pleine poitrine, et à ses côtés une sacoche contenant des lettres interceptées qui étaient destinées au maire. Dépassé par ce meurtre, le shérif embauche Turner comme consultant. Turner va se laisser aller à enquêter.

 

Bois mort est le premier volet d’une trilogie que Sallis a consacré au personnage de Turner. Contrairement au chroniqueur qui en entama la lecture par le deuxième volet (Cripple Creek, dont on causait ici), on conseille plutôt au lecteur potentiel une lecture du cycle dans l’ordre.

 

"Ah ouais! Un bouseux de shérif, largué face à un crime de psychopathe, qui demande l’aide d’un superflic qui s’est rangé mais qui, après avoir rechigné, va finir par se mettre à enquêter pour découvrir qu’un supertueur etc.; je vois le genre!", pourrait être tenté de se dire, à la lecture du résumé ci-dessus, l’amateur de polars ignorant des écrits de Sallis... et pourrait difficilement plus se fourvoyer; parce que ce genre de synopsis stéréotypé n’a rien à voir avec ce qu’est réellement ce roman de Sallis. Si enquête sur un crime il y a bien, elle n’occupe qu’un part restreinte de ce roman et est traitée de façon lâche, discontinue, ne donnant en rien lieu à des rebondissements ou coups de théâtre "haletants". Elle n’est que prétexte à une mise en situation de Turner et n’intéressera que de façon très secondaire le lecteur.

Car ce dont traite ce livre, c’est d’un homme, Turner, qui, progressivement, revient vers la vie. Constitué de brefs chapitres alternant moments présents -où l’enquête n’occupe même pas une place essentielle!- et flashes back où Turner revit de courtes séquences de son passé de flic en patrouille, de taulard, de thérapeute, il révèle par pièces un homme qui en a trop vu, en a trop fait; un ex flic pour lequel, contrairement à ce que tendent à nous faire gober nombre de films et romans, sortir son arme, user de son arme (comme il a été amené à le faire) n’est pas anodin; un vieux type, un "man of constant sorrow", dont les souvenirs sont pesants et qui cherchait à s’exiler du monde, et avant tout de lui-même: "Des années plus tard, Lonnie Bates me reprocherait de dépenser trop d’énergie à tenter de garder mes distances avec l’homme que j’avais été."

Cette thématique peut elle aussi sembler guère originale, voire rabâchée. Oui... mais non. Bois mort tient le lecteur de bout en bout, est d’un constant plaisir de lecture. Parce que la vérité n’est pas dans ce qui est raconté mais dans la manière dont cela l’est; tout tient dans la qualité de l’écriture de Sallis: une écriture sobre, sans pathos, sans analyse, elliptique parfois, qui expose avec brièveté des moments troubles de la vie passée de Turner non pas avec détachement -loin de là-, mais avec distance, histoires tragiques profondément marquantes à propos desquelles chacun pourra se risquer -ou non- à tirer une illusoire leçon. Sallis, lui, ne livre pas explicitement le ressenti du personnage, se garde de tout exhibitionnisme affectif ou de toute banale morale. Faisant appel à l’intelligence du lecteur, c’est par la simple description des actions, au simple comportement des personnages, à leurs paroles qu’entre les lignes l’émotion passe.

La qualité de partage de ce roman repose aussi dans l’art de Sallis, avec un grand sens du détail et des dialogues, pour faire exister tous les autres personnages aux yeux du lecteur, et donc de Turner; un regard marqué d’humanité, de l’acceptation élémentaire des gens comme ils sont. Et Turner d’en venir à s’impliquer doucement dans cette petite communauté (idéalisée?) qui vit encore avec certaines valeurs dépassées (ringardes?) telles que le sens de l’entraide, la solidarité: "En fait, j’étais en train de me demander si j’étais toujours aux Etats-Unis. Ceci ne pouvait pas être le même pays que celui que je voyais aux infos, dans les émissions de télé, les romans du moment. (...) Thoreau, Zarathoustra, le surhomme de Philip Wylie seul et impuissant au sommet de sa montagne –dans le monde d’aujourd’hui, ils seraient tous au courant des shows en compétition pour la grille de rentrée, ils connaîtraient le dernier créateur de mode en vogue, la dernière star adolescente préfabriquée. Mais des gens qui prennent soin des enfants de leurs amis comme si c’étaient les leurs? Un frère adolescent qui assume la responsabilité de l’enfant de sa sœur?". Turner ne pourra s’empêcher de prendre en considération ces gens; de ressentir. Et à l’image du traitement par Sallis de la relation toute personnelle que Turner noue avec le personnage féminin de Val, ce sera par des non-dits, tout en suggestion, avec réserve, retenue, que les choses prendront corps. Turner voulait échapper à la vie ("Tout à fait entre nous, dis-je au bout d’un moment, je ne suis pas sûr de réussir à me retrouver là-bas, que cela ait même été possible. Peut-être que tout ce que je faisais, c’était m’effacer."), mais celle-ci, que ce soit autour de lui ou en lui, est la plus forte: "J’étais venu ici pour m’absenter, (...), pour me retirer plus encore du monde. Au lieu de quoi, je le rejoignais."

Un roman qui démontre une fois de plus, -si besoin en était!-, que peu importe l’histoire racontée; tout se résume à comment la raconter. Sallis fait passer la complexité du monde par une écriture modeste; c’est souvent un signe de talent.

 

D'autres points de vue chez Noirs Desseins ou sur le Noir Bazar.

4 novembre 2012 7 04 /11 /novembre /2012 17:45

Un requiem allemand (A german requiem – 1991) de Philip Kerr, traduit de l’anglais par Gilles Berton. Editions du Masque, 2008.

 

Un-requiem-allemand_Philip-Kerr.jpg1947. Berlin en ruines est toujours occupée par les alliés qui ont divisé la ville en quatre secteurs. Bernie Gunther, revenu de la guerre après avoir combattu sur le front de l’Est et été prisonnier dans un camp russe, y vivote grâce à sa femme Kirsten, serveuse dans un bar réservé aux soldats américains, et a repris son activité de détective privé. Après avoir rapidement réglé une affaire qui l’a conduit à l’Est de l’Allemagne et l’a contraint à tuer un soldat de l’Armée Rouge, il est contacté par le colonel Poroshin, des services secrets soviétiques. Celui-ci lui apprend qu’Emil Becker, un ancien collègue supérieur direct de Bernie à la Kriminalpolizei puis officier SS pendant la guerre, qui se livre aujourd’hui à de la contrebande, a été arrêté à Vienne et inculpé pour le meurtre d’un officier américain. Le colonel Poroshin se prétend persuadé qu’Emil Becker, à qui il dit devoir la vie, n’est pas l’assassin et propose à Bernie 5000 dollars pour qu’il mène sa propre enquête sur ce crime. Bernie, accablé depuis qu’il a découvert que sa femme obtenait de quoi ravitailler son foyer en offrant plus que ses talents de serveuse aux soldats américains, finit par accepter la proposition de Poroshin et part pour Vienne.

 

Faisant suite à L'été de cristal et à La pâle figure, Philip Kerr clôt avec Un requiem allemand sa trilogie berlinoise consacrée aux aventures de son détective privé Bernie Gunther[1].

C’est un Bernie plutôt mal en point que l’on retrouve dans ce troisième volet. Amaigri, blessé, tâchant de subsister par tous les moyens -y compris illégaux-, il est à l’image du Berlin que décrit Kerr, une ville dévastée et miséreuse ("Une dévastation à l’échelle wagnérienne") dont les habitants survivent mal grâce au marché noir, prêts à tout pour obtenir des armées d’occupation quelques denrées alimentaires et produits de base dont ces derniers disposent à foison et profitent, "(...) militaires en proie au désir sexuel le plus brutal, exacerber encore par le fait de se trouver en pays étranger, les poches bourrées de cigarettes et de chocolat, au milieu de femmes affamées." Kerr brosse un sombre tableau de l’attitude des occupants -en particulier des soldats russes- à l’égard des berlinois -et singulièrement des berlinoises-, occupants pour qui la notion d’alliés n’est plus qu’un souvenir et qui se tirent volontiers dans les pattes. L’Allemagne nazie vaincue, la coopération entre les vainqueurs se délite, les alliances se retournent et une nouvelle guerre -dite froide- s’installe.

Bernie débarque donc dans une Vienne au cœur de ce nouveau conflit en gestation; une Vienne découpée et dirigée elle aussi par les (ex) alliés mais qui a moins subi les dommages de la guerre que la capitale allemande; une Vienne "au sentimentalisme sirupeux" que Bernie n’apprécie guère et qui paraît volontiers s’exonérer de sa part de responsabilité dans l’avènement nazi. Là, son enquête va très vite l’immerger dans le monde grouillant et souterrain de cette guerre froide naissante, une guerre dans laquelle les espions ont pris le pas sur les militaires. Bernie va devoir naviguer à vue dans cet univers d’agents doubles, de manipulations, d’infiltrations, de retournements, d’organisations et réseaux secrets dont il ignore les codes. Car derrière le meurtre de l’officier américain et l’arrestation de Becker va se révéler une histoire de transferts d’archives secrètes -authentiques ou fabriquées-, nouvelles armes dans cette guerre qui ne dit pas encore son nom entre Russes et Américains et pour laquelle certains anciens dignitaires nazis ayant échappé à la justice, devenus précieux pions pour chaque camp, sont désormais objets de compromission, marquant la prééminence de la realpolitik sur la morale.

L’avancée de son enquête va amener un Bernie un peu déboussolé par le monde nouveau qui se met en place et dans lequel il est plongé ("(Avant) (...) je savais où j’allais et dans quel but. (...) Je savais où était le bien. Mais à présent, tout est flou (...)") à s’interroger sur lui-même, à regarder son passé et à prendre conscience de la culpabilité -qu’il réalise probablement partagée par une bonne part de la population allemande- qui le ronge: "Je n’avais rien dit, je n’avais pas levé le petit doigt contre les nazis." Ce sera là, dans cette plaie de sa conscience, qu’il trouvera le moteur pour mener à son terme ses investigations, poussé avant tout par la quête de sa propre rédemption.

La partie viennoise du roman, qui en occupe la plus grande part et qui, on l’aura compris, lorgne plus du côté du roman d’espionnage que du polar, est embrouillée à souhait et offre son lot de rebondissements. Mais elle ne parvient toutefois pas complètement à séduire, ayant un goût de déjà vu/déjà lu (et en mieux), même si l’on pourra y apprécier ça et là trilogie-berlinoise-philip-kerrquelques sarcastiques "viennoiseries" de la part de Bernie. Et au final, si Un requiem allemand a conservé dans sa forme le charme de cette écriture hardboiled imagée qui prête à sourire ("Il avait un tel accent bavarois que ses paroles semblaient surmontées d’un faux-col de mousse.") et qui redonne assez vite à Bernie ses traits archétypaux de privé tombeur de femmes et aux coups de poings faciles, et si Philip Kerr a parfaitement su y restituer l’ambiance désolée et les conditions de vie pitoyables d’un pays dévasté par la guerre, cette enquête/immersion dans l’environnement trouble, fallacieux et amoral des services secrets n’a toutefois pas cette tension, ce sentiment de constant danger qui flottait à la lecture des deux précédents volumes.

 

PS. En complément, on conseille de voir ou revoir La scandaleuse de Berlin (A foreign affair – 1948) de Billy Wilder, Berlin Express (Id – 1948) de Jacques Tourneur (dont on parlait Ici) et bien sûr Le troisième homme (The third man – 1949) de Carol Reed, film auquel Kerr se réfère explicitement au cours de son récit.

 

[1] Provisoirement, puisqu’il redonnera vie à son personnage quinze ans plus tard avec La mort, entre autre (The one from the other-2006) qui marquera le début d’une nouvelle série d’enquêtes.

 

Un autre point de vue sur ce roman chez Pol'Art Noir.

28 octobre 2012 7 28 /10 /octobre /2012 08:42

 

Soleil noir (2007) de Patrick Pécherot. Editions Gallimard, 2007.

 

Soleil-noir_Patrick-Pecherot.jpgFelix, un quinquagénaire au chômage, la vie à la dérive et le moral à plat, hérite du petit pavillon d’un vieil oncle décédé. A l’initiative de Simon, une rencontre de bar, braqueur en fin de parcours que les années de prison ont plus fatigué qu’assagi, cherchant à monter un ultime coup, la maison devient la parfaite planque pour organiser un braquage: sise dans une petite rue d’une bourgade du Nord lessivée par la crise économique, elle est sur le trajet quotidien d’un camion de transport de fonds. Avec Zamponi, un petit patron artisan amer, et Brandon, un jeune loubard des cités, toujours à fleur de peau et les oreilles obstruées en permanence par des écouteurs braillant du rap, ils s’y installent, se faisant passer pour une équipe d’ouvriers en charge du ravalement, pour mettre au point l’opération. Mais cette maison fut le lieu des vacances d’enfance de Félix et fait remonter par vagues à sa mémoire les souvenirs de ses jeunes années. Fouillant les archives de son oncle, il tombe sur de vieilles coupures de journaux évoquant le sort d’émigrés polonais venus travailler dans les mines locales des décennies plus tôt et découvre les traces d’une Anna dont son oncle ne lui avait jamais parlé et de qui il semble pourtant avoir été très proche. Félix se met à enquêter sur ce passé tandis qu’un soudain vent de revendications sociales des convoyeurs retarde au dernier moment l'accomplissement du braquage, revendications aux conséquences inattendues sur toute la ville.

 

Ce court roman de Patrick Pécherot n’a pas pour dessein de relater par le menu la planification minutieuse et super élaborée, puis l’exécution rigoureuse et pleine de sang-froid d’un hold-up. On est ici à mille lieues du gang hyper pro totalement focalisé sur un coup fabuleux, ayant plutôt affaire à une équipe hétéroclite de "bras cassés" à la concentration fluctuante; plus Le pigeon (I soliti ignoti, Mario Monicelli, 1958*) que Ocean’s eleven (Id, Steven Soderbergh, 2002), quoi! D’ailleurs, s’il en constitue l’un des fils conducteurs, le braquage n’est pas le cœur de ce roman.

Car conjointement, on suit un Félix assailli de bouffées de nostalgie se plonger dans des recherches historiques qui vont aboutir à l’exhumation d’un passé peu glorieux: l’expulsion en masse dans les années trente, suite à une grève, d’émigrés venus de l’Est de l’Europe travailler dans les houillères du Nord. Félix va surtout chercher à reconstituer le destin de l’une d’entre eux, Anna, une ouvrière agricole polonaise qui fut le grand amour contrarié de son oncle. Toutefois, ce n’est pas non plus dans cette quête d’une vérité enfouie par le temps que se trouve le centre de ce livre.

En sus, un imprévu -la grève des convoyeurs- va engendrer une transformation de la toile de fond: contraints d’ajourner la mise à exécution de leur braquage, Félix et ses comparses se mettent à fréquenter le petit bistrot local, acquérant rapidement le statut d’habitués. Puis les grévistes en viennent eux aussi à s’y rendre quotidiennement pour déjeuner. Et de fil en aiguille, la grève durant et attirant l’attention des média, ce troquet va devenir l’épicentre d’une revivification du petit bled délaissé d’une banlieue perdue -comme si, raccourci utopique, un mouvement social pouvait être à l’origine d’un retour de la vie-. Patrick Pécherot, entrecroisant ces fils narratifs -qui au final vont d’une certaine manière se rejoindre-, va multiplier les protagonistes; et c’est là que se trouve l’âme de ce roman: dans ses personnages.

En effet, par une suite de courts chapitres alternant sans vergogne narration à la première (s’agissant de Félix) ou à la troisième personne du singulier (pour tous les autres), outre les quatre braqueurs aux origines et aux trajectoires bien différentes, Pécherot fait intervenir toute une galerie de personnages: leurs complices, Manu, un ex boxeur déboussolé à la fidélité canine, et Maurice, un convoyeur qui ne rêve que d’une vie de tranquille de pêcheur à la ligne en Creuse; mais aussi les Pinto, vieux couple de tenanciers de bistrot à l’opposée du cliché de la beaufitude dont on affuble généralement volontiers ce type de commerçant; un trio de vieux facétieux -mémoires du bled- s’échappant chaque jour de leur maison de retraite (en taxi!) pour venir trouver dans le petit café un refuge pour y taper le carton et boire quelques coups; Léo, le pote d’enfance de Félix, prof d’histoire qui va l’aider sans ses recherches; Nosferatu, un bizarre vieillard malade et solitaire qui amoncelle des tonnes de rebuts -et donc de l’Histoire- dans sa maison; Julie, une jeune journaliste en CDD qui donnera l’occasion à Pécherot d’un coup de griffe aux média; un duo de flics -car, suite à une bévue, la police va finir par s’intéresser à ces "ouvriers"-,... Pécherot, n’hésitant pas à digresser, raconte un petit bout de l’histoire de chacun, leur donne à tous épaisseur et existence, accordant de l’attention à tous ces personnages plutôt malmenés par la vie et portant sur chacun un regard bienveillant, sans jugement moral, un regard qui fait de tous des êtres humains auxquels le lecteur va s’intéresser et s’attacher.

L’écriture de Pécherot paraît l’inscrire ici dans une certaine tradition du polar français: usant de phrases courtes au vocabulaire argotique et imagé -avec parfois un brin d’humour fataliste ("Quand les dés sont jetés, il faut les boire.")-, son style semble dans le courant d’une veine Simonin/Le Breton/Boudard (avec peut-être même une once de Dard), tandis que son propos fait plutôt songer à Daeninckx pour ce mélange présent/passé qui réveille l’Histoire sociale; et on lui trouvera aussi quelques senteurs simenoniennes -Simenon à qui il est explicitement fait allusion-.

Prenant pour prétexte un sujet rebattu, ce roman, malgré sa brièveté, brasse de multiples thèmes (la crise économique, la lutte des classes, la xénophobie, les cités, les média,...) sans jamais s’appesantir ni donner de leçons. Teinté de nostalgie et bourré de références à la culture populaire, il combine gestes désespérés et espoir d’une renaissance, et réussit en quelques mots simples à émouvoir le lecteur.

 

* Un chef d’œuvre!

 

D'autres points de vue sur ce roman chez Pol'Art Noir, Actu du Noir et Hannibal le Lecteur

13 juillet 2012 5 13 /07 /juillet /2012 11:11

 

Monsieur le Commandant (2011) de Romain Slocombe. NiL éditions, 2011.

 

Monsieur-le-commandant_Romain-Slocombe.jpg4 septembre 1942, Andigny, petite sous-préfecture de l’Eure. Paul-Jean Husson, écrivain renommé, membre de l’Académie Française, adresse au Sturmbannführer de la place une lettre dans laquelle, après avoir longuement cherché à expliquer et justifier l’origine de son geste, il finit par livrer aux autorités d’occupation sa propre belle-fille, Ilse, qui est juive et dont il prétend pourtant être follement amoureux.

 

 

 

 

 

 

 

Un ouvrage troublant; d’abord en se présentant, par une note d’éditeur préalable, dans un cadre non fictionnel: la lettre qui constitue l’essentiel de ce livre aurait été retrouvée accidentellement en 2006 par un réalisateur lors de la préparation d’un documentaire. Et tout du long de son livre parfaitement documenté, Romain Slocombe, entremêlant malignement faits et individus réels avec des éléments et personnages nés de son imagination, maintient cet état d’incertitude, poussant plus d’une fois le lecteur à interrompre le fil de sa lecture pour se livrer à de -vaines- recherches afin de tenter de découvrir qui pourrait se cacher derrière tel ou tel protagoniste (et, effet collatéral, acquérant ainsi, au hasard de sa quête, quelques connaissances sur la période historique concernée -ce qui n’est déjà pas rien-). État d’incertitude qu’une fois la lettre terminée, les perturbantes annexes (télégramme, note, interview...) qui achèvent cette œuvre viendront recouvrir d’une ultime couche de doutes.

Mais le principal trouble ressenti provient du "héros" rédacteur de cette lettre de dénonciation, Paul-Jean Husson: c’est un écrivain alors au faîte de sa gloire, reconnu et célébré, partageant sa vie entre mondanités parisiennes et sa villa familiale normande d’Andigny (bourgade provinciale sur laquelle il semble régner -de façon non explicite- comme investi des derniers relents d’un pouvoir féodal); c’est un homme au seuil de la vieillesse; c’est un catholique extrêmement de droite, conservateur et "banalement" (pour l’époque) antisémite.

Débutant sa lettre par une espèce de genèse de son histoire familiale et des évènements historiques relativement récents, son regard sur ce dernier aspect livre sans équivoque son tropisme politique: "1936 apporta à mon vieux pays gallo-romain l’humiliation d’être gouverné par un Juif. (...) Accourus du fond des ghettos d’Orient à l’annonce de la victoire raciale, les nez courbes et les cheveux crépus se mirent à abonder singulièrement. (...) La France était devenue le dépotoir du monde." Positionnement clair prédisposant à un accueil favorable à l’idéologie nationale-socialiste. Et le lecteur du XXIe siècle a donc tôt fait de voir en Husson un haïssable personnage.

Parallèlement, son histoire familiale tourne autour de l’arrivée en son sein de Ilse Wolffsohn, une jeune actrice allemande fiancée, puis épouse de son fils Olivier. Du couple naît rapidement une petite Hermione. Cependant, dès leur première rencontre, Husson a ressenti un certain émoi à l’égard de la jeune fille, alors qu’il se montrera par la suite pour le moins distant envers sa petite-fille (petit être qui fait de Husson un grand-père, statut qui, sans que cela soit exprimé, est un coup porté à l’image de soi d’un individu qui semble se vouloir plutôt un homme à femmes).

Puis, tandis que l’Histoire bouillonne de l’autre côté du Rhin, l’histoire de la famille Husson vire au drame: d’abord par la noyade, au cours d’une promenade en barque en compagnie de Ilse et Hermione, de Jeanne, sa fille chérie. Ensuite par le décès, suite à une tumeur au cerveau, de sa femme Marguerite. Enfin, choc extrême, par la découverte de l’ascendance juive de sa belle-fille. Et par un raisonnement tortueux empreint de miasmes de catholicisme et d’antisémitisme, Husson fait de son fils Olivier, qui a "(...) introduit un être impur au sein d’une honnête famille chrétienne (...)" et de la petite Hermione "les vrais coupables" de la perte de sa fille puis, imaginant un lien de cause à effet psychosomatique, de celle de sa femme -exonérant ainsi étrangement Ilse-.

L’Histoire se précipitant, l’ambivalence du personnage de Husson va alors croître, tandis que les circonstances vont favoriser son rapprochement avec Ilse: l’entrée en guerre contre l’Allemagne entraîne la mobilisation d’Olivier et donc la disparition, au moins pour un temps, du dernier membre de la famille s’interposant entre lui et Ilse (et "libère", d’une certaine façon, Husson, qui retrouve ainsi une certaine jeunesse et donne dès lors libre cours à ses pensées érotiques vis-à-vis de la jeune fille); puis la débâcle due à l’avancée rapide des troupes allemandes en territoire français les pousse à fuir ensemble sur les routes ce qui, bien que rien ne soit consommé, provoque des rapprochements physiques. Finalement, l’occupation et l’avènement de Pétain (qui comble les vœux de l’ancien combattant de la guerre de 1914 qu’est Husson), tout en lui permettant de reprendre le cours normale de sa vie, lui offre de surcroît une proximité avec le nouveau pouvoir en place cependant que le ralliement de son fils à De Gaulle et sa fuite vers Londres (fils qu’il renie alors) écarte définitivement tout obstacle entre lui et Ilse.

Cette proximité avec le pouvoir pétainiste, Husson va en tirer parti: approuvant sans réserve les mesures anti-juives de plus en plus terribles que prend le gouvernement (s’en faisant même le propagandiste dans la presse locale) mais s’inquiétant en même temps du sort de Ilse, il use de sa notoriété et de ses relations pour en protéger sa belle-fille, la détenant ainsi -sans que cela soit ouvertement spécifié- en son pouvoir. Et il saura profiter de la détresse et de la solitude de la jeune fille.

Malgré cela, et là réside une des forces du livre de Slocombe, l’auteur va parvenir à nous faire croire en l’authenticité de l’amour de Husson pour Ilse et réussir par-là même à rapprocher le lecteur de ce pourtant méprisable personnage: "Mon attention était monopolisée par Ilse Husson –par Ilse Wolffsohn, par Ilse la Juive, par l’adorable Juive blonde à la voix charmeuse, au rire cristallin, aux lèvres fraîches, au corps élancé; par la bouleversante jeune mère aux yeux bleus languides, dont l’évocation seule faisait bondir et battre mon cœur, au rythme d’une folle cavalcade. Il n’était plus en mon pouvoir d’arrêter ce processus. Mon attention paralysée ne me laissait plus aucune liberté de mouvement. Me sauver, élargir le champ de ma conscience à autre chose qu’à Ilse, se révélait au-dessus de mes forces. Le pouvoir magique de la Juive, que j’aimais désormais comme un fou, comme un vieux fou, dans un état bientôt paroxystique, était invulnérable à une quelconque remise en perspective."

Mais cette finalement plutôt confortable situation de Husson -qui, d’une certaine façon, se pose déjà en victime du "pouvoir magique de la Juive"- ne durera pas, ébranlée par une succession d’évènements (reposant, d’un point de vue scénaristique, sur des coïncidences peut-être un rien forcées) qui, pour certains, vont engendrer de la culpabilité ("Je m’étais damné moi-même.") puis en faire objectivement une victime (le rachetant de sa "faute"?) et le coincer dans un insoluble dilemme tandis que d’autres vont sembler révéler la part d’humanité en lui.

La lettre adressée au Sturmbannführer H.Schöllenhammer sera la solution de Husson pour se sortir de ce guêpier. Et sur ce point, Slocombe se montre particulièrement habile à nous faire partager les détours moraux de Husson pour se dédouaner à ses propres yeux d’un acte qui ménage tout à la fois son catholicisme, son sens –perverti- de l’honneur et son aisance financière; et constitue pourtant une solution finale indéfendable.

In fine, à la lecture des éléments annexes de ce livre, le lecteur pourra être gagné par la tentation d’une dernière perturbante réévaluation de Husson: toute sa narration rétrospective avant d’en arriver au but même de cette lettre, tout ce sentimentalisme, ces atermoiements n’étaient-ils en fait que le romantique emballage de ses pulsions plus triviales et bien moins avouables à lui-même? Ou même simplement pure hypocrisie que le savoir-faire d’Husson l’écrivain a enveloppée/masquée sous les embellissements de la littérature? Husson -Slocombe?- ne nous a-t-il finalement pas embobiné?

Ce livre écrit en toute logique dans un style classique (si tant est que cela signifie quelque chose) parvient à ce que le lecteur s’identifie, partage les émotions et suive les dédales sinueux de l’esprit d’un haïssable héros; un haïssable héros qui, pourtant, n’est pas entièrement différent de chacun de nous. Un ouvrage troublant. Une réussite.

 

D'autres chroniques chez action-suspense, chez Alexandre Clément et chez Black novel

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17 mai 2012 4 17 /05 /mai /2012 09:24

 

London Boulevard (Id – 2001) de Ken Bruen, traduit de l’anglais (irlandais) par Catherine Cheval et Marie Ploux. Editions Fayard, 2008.

 

London-Boulevard_Ken-Bruen.jpgMitch sort de prison après trois années d’incarcération. A sa sortie, il retrouve son ami Norton, qui lui a dégotté un logement. Norton recouvre les dettes contractées auprès d’un caïd local, Rob Gant, et propose à Mitch de jouer les gros bras lors de ses tournées d'encaissement. Mitch accepte mais ne goûte guère à ce job brutal qui jette de pauvres gens à la rue. Un soir, sur le chemin du pub où ses potes ont organisé une fête pour célébrer son retour, Mitch débarrasse une jeune femme, Sarah, de deux voyous. Quelques jours plus tard, Sarah rappelle Mitch au sujet d’un possible boulot pour sa tante, une emmerdeuse vivant seule avec Jordan, son majordome, dans une vaste demeure. La vieille femme, Lilian Palmer, une ancienne gloire du théâtre qui prépare son grand retour sur les planches, reçoit Mitch et l’embauche comme homme à tout faire. Mitch continue en parallèle à aider Norton, à la satisfaction de Gant, que son pote lui fait rencontrer. Mais Mitch se met à dos le caïd en refusant une proposition de ce dernier. Il décide alors de prendre ses distances et s’installe, comme elle le souhaitait, chez la vieille actrice, où il finit par céder à ses charmes usés. Un soir, dans un pub, Mitch fait la connaissance de Aisling, une jeune irlandaise dont il tombe amoureux. Mitch se retrouve alors emberlificoté entre Ainslig et l’actrice, entre son boulot d’homme à tout faire et ses anciens potes qui lui proposent encore des coups, le tout en devant garder un œil sur sa sœur un peu fêlée Briony, tandis que Gant a lancé un contrat sur sa tête.

 

Ken Bruen, c’est d’abord un style: une écriture sèche, faite de phrases brèves, qui claquent; une écriture épurée qui ne s’embarrasse pas de descriptions ni des personnages, ni des lieux. Les dialogues, nombreux, sont de la même eau, suite de courtes répliques tranchantes. Ces derniers, ajoutés à l’observation de quelques détails significatifs et de quelques attitudes parlantes, à quelques saillies à l’humour mordant, suffisent à Bruen pour définir les protagonistes de son histoire. Et London Boulevard a beau être narré à la première personne, son héros ne s’y adonne guère à l’introspection, nous livrant tout au plus quelques rapides réflexions, souvent proches de l’aphorisme ("Je suis du Sud-Est de Londres. Un endroit où on n’utilise le mot «beauté» que pour parler des bagnoles ou du foot." Ou: "Pour faire un hold-up, il faut être à l’aise dans ses fringues. C’est pas le moment d’inaugurer une paire de grolles neuves. Ou d’enfiler un slip kangourou qui vous écrasent les couilles."), ça et là quelques rares digressions ou brefs retours en arrière sur son passé. Mais les phrases de Bruen restent toujours près de l’os, exemptes de fioriture -même si l’on peut parfois se lasser un peu de ses effets de liste-, une écriture speedée donnant à son récit ce rythme soutenu -rock?- qui emporte le lecteur et fait que l’on accroche à cette histoire pourtant peu originale de petit malfrat coincé entre un passé de braqueur qui ne le lâche pas et un avenir rangé qu’il entrevoit meilleur.

Comme toujours, Bruen use et abuse aussi de références -d’un goût sûr-, essentiellement polardeuses (allant même jusqu'à mettre brièvement en scène James Ellroy himself), musicales ou cinématographiques, citations qui, bien qu'omniprésentes, ne donnent toutefois pas l’impression d’un étalage culturel. Et au premier chef, plus qu’une référence, London Boulevard est -en partie- une quasi reproduction (que l'on interprétera comme un hommage) du chef-d’œuvre de Billy Wilder Boulevard du crépuscule (Sunset Boulevard – 1950, dont on causait antérieurement ici) dont Bruen reprend la trame (le jeune homme embauché par la star déchue), y compris dans des détails (le majordome/mari, la voiture, la partie de cartes entre "momies", la –mauvaise- pièce/scénario écrite par l’actrice pour son grand retour). Lilian Palmer est une copie de la pathétique Norma Desmond et l’on ne peut s’empêcher d’accoler sur les traits de son majordome Jordan ceux du génial Erich Von Stroheim. De fait, cette dernière association à laquelle nul cinéphile ne pourra échapper rend plus fascinant encore ce personnage de Jordan aux ressources insoupçonnées, personnage que Bruen, en détournant la logique du film de Wilder, saura utiliser à ses propres fins pour dénouer l’écheveau de son histoire.

On pourra enfin également trouver Mitch pas si éloigné que cela de Jack Taylor, le personnage phare de Ken Bruen, même si celui-là semble plus impitoyable et suscite moins l’émotion que le détective de Galway; et que, dans la multiplication des péripéties, Bruen en fait peut-être un peu trop. Mais qu'importe, finalement, tous ces rapprochements, similitudes, facilités, emprunts ou citations; parce que Bruen écrit comme personne. Et c’est ça, en dernier ressort, le talent.

 

Une autre chronique de ce livre à lire chez Action-Suspense.

 

PS. Ce roman a fait l'objet d'une adaptation cinématographique (London BoulevardWilliam Monahan – 2011), pas vue mais dont on ne dit pas le plus grand bien.

7 avril 2012 6 07 /04 /avril /2012 13:47

 

L’homme inquiet (Der orolige mannen – 2009) de Henning Mankell, traduit du suédois par Anna Gibson. Editions du Seuil, 2010.

 

L-homme-inquiet_Hennig-Mankell.jpgLinda, la fille du commissaire Kurt Wallander, va avoir un enfant avec Hans, un jeune homme dont la famille appartient à la haute bourgeoisie suédoise. Le père de Hans, Håkan Von Ecke, donne une réception pour fêter son soixante-quinzième anniversaire à laquelle est invité Wallander. Au cours de la soirée, Håkan, ancien officier de haut rang de l’état major de la marine suédoise, s’isole un moment avec Wallander. Il lui raconte alors l’étrange histoire survenue une trentaine d’années auparavant d’un sous-marin russe repéré dans les eaux territoriales suédoises et à propos duquel, au moment où il allait être capturé, contre toute attente, il reçut l’ordre, incompréhensible pour lui encore aujourd’hui, de le laisser filer. Tout en écoutant, Wallander note que son interlocuteur manifeste des signes d’inquiétude. A quelques temps de là, Wallander, qui vit désormais à la campagne seul avec un chien, apprend l’inexplicable disparition de Håkan au cours de son jogging matinal. Bien qu’en congé forcé suite à une bévue alors qu’il était ivre dans un restaurant, Wallander se met en devoir d’enquêter de son propre chef sur cette disparition. Puis Louise, la discrète femme de Håkan, se volatilise à son tour.

 

Dès la couverture de ce roman, le lecteur est averti que cette dixième enquête sera l’ultime du commissaire Wallander. Mais contrairement aux neuf précédentes qui, sans désagrément, peuvent chacune s’apprécier en soi, en ignorant celles antérieures, il est plus difficile de parvenir à vraiment ressentir cet Homme inquiet si l’on n’a pas déjà partagé quelques heures avec Kurt Wallander: trop d’éléments factuels et d’émotions passées, réactivés dans ce livre, risquent de manquer à l’amateur de polars qui aurait la malencontreuse idée de s’initier aux aventures du personnage de Mankell avec ce roman, et qui, se focalisant alors sans doute plus sur la trame policière, prendrait le risque d’une déception, tant cet aspect purement polar n’y est finalement que secondaire.

Oh, bien sûr, Mankell connaît son métier et, pour ce qui est de ce versant polardeux, cette enquête sur de mystérieuses disparitions faisant ressurgir les démons de la Guerre Froide avec ses relents -un peu désuets- d’espionnage est plutôt bien menée. C’est de la bonne investigation à même d’aiguillonner l’attente du lecteur, avec ses méandres et détours bien ficelés avant d’aboutir à sa résolution (résolution pas aussi inattendue que cela avec son twist plutôt prévisible). De plus, Mankell sait parfaitement créer des personnages, y compris secondaires, solides, crédibles, vivants. Un peu plus qu’un simple professionnel, c’est un conteur de talent qui ici entremêle habilement -imbrique même- l’histoire du pays de son héros avec l’enquête qu’il mène; et avec l’intime. Mais c’est sur ce dernier plan que se situe le cœur de l’ouvrage.

Car si Håkan Von Ecke est explicitement désigné comme étant l’homme inquiet, le lecteur perçoit très vite que ce titre s’applique tout aussi bien (et même bien plus, en réalité) à Wallander. Et plus encore que de l’inquiétude, c’est de l’angoisse qui imprègne ce livre; l’angoisse de cet irrémédiable vieillissement qui glace sourdement Wallander mais s'impose aussi brutalement à sa conscience lorsque se révèlent, de plus en plus fréquemment, les défaillances de son corps (pertes de mémoires, crainte de l’attaque cardiaque...). Mankell ne ménage pas son personnage et il est très rapidement évident qu’au bout du compte, il va effectivement s’en débarrasser.

Wallander n’a donc plus que quelques centaines de pages à vivre. Il s’est installé avec un chien (réalisant-là un dernier désir frustré) à la campagne et songe à sa retraite. Seul, hors de la ville, exclu pour un temps de son milieu professionnel, il est déjà un peu hors de la vie. Son avenir est bref et partant, malgré le potentiel de projection vers un futur post mortem "d’encore un peu de soi" que pourrait être sa petite-fille, il est sans perspective, il n’est plus capable de regarder devant lui; et c’est donc vers le passé qu’il se tourne.

Sur ce passé qu’il a, durant une vingtaine d’années, partagé avec le lecteur fidèle (lecteur disposant ainsi des éléments qui vont lui faire lire ce livre autrement que le novice en "Wallander"), il pose un regard qui n’est pas tant nostalgique ou auto-apitoyé que, plus inquiétant et certainement plus glaçant, récapitulatif. C’est l’heure du bilan; bilan professionnel qui le fera évoquer la quasi-totalité ses enquêtes antérieures; bilan relationnel pour lequel seront convoquées les figures disparues de collègues et d’amis; bilan intime sur ses relations familiales; bilan amoureux qui verra -de façon un peu artificielle- réapparaître Mona, son ex-femme, et Baiba, son amour malheureux (dans une partie du roman qui, sans être pesante, fait malgré tout plus que friser le pathos). Ce sera un triste bilan, désenchanté, au solde plutôt déficitaire. Plus que l’enquête qui constitue le fil rouge de ce roman -et qu’il oubliera assez vite-, c’est cet examen intime, humain qui étreindra le lecteur/compagnon de Wallander de longue date et lui restera en mémoire.

Mais Mankell va également tenter d’aller au-delà de cette simple évaluation individuelle, va chercher à ouvrir son roman sur une perspective plus vaste. A travers les interrogations rétrospectives de son personnage, il va vouloir se questionner lui-même et questionner ses compatriotes: à propos de l’indélébile traumatisante tache sombre sur le "modèle suédois" qu’est l’assassinat, encore irrésolu, d’Olof Palme; à propos de la fameuse neutralité suédoise, de son positionnement politique international qui se voulait impartial mais que sa situation géographique, à proximité du bloc de l’Est, a mis à mal; à propos enfin du manque d’engagement citoyen, d’implication dans la vie de la société de Wallander -et plus largement des Suédois-. Car malgré son métier et la façon dont il l’a exercé qui lui permettent peut-être de croire, un peu, qu’il a cherché à améliorer, à une échelle infime, le monde (point discutable, mais n’accablons pas le vieil homme: lire ce livre -qui est quand même un polar-, c’est accepter les codes et figures du genre), Wallander, "le nez dans le guidon" de sa routine, semble s’en être toujours tenu à l’écart -ou a probablement réduit sa participation à glisser la plupart du temps où cela lui était demandé un bulletin de vote dans une urne-. Comme il se l’avouera à lui-même: "Pourquoi diable aurait-il dû se préoccuper des chamailleries des politiciens suédois? Ce qui l’intéressait, lui, c’était tout au plus la question des impôts (trop élevés) et de son salaire (trop bas), point à la ligne. Souvent, au cours de ses ruminations à la table de la cuisine, il se demanda si ses amis les plus proches avaient été, comme lui, indifférents à la vie collective, uniquement préoccupés par leurs histoires personnelles. Les rares fois où ils parlaient politique, cela ne dépassait jamais une sorte de litanie monocorde où l’on cassait du sucre sur le dos des politiciens, de leurs combines et de leurs initiatives imbéciles, sans prendre la peine de s’interroger sur ce qui pourrait être fait à la place."

Et puis, finalement, l’enquête résolue, en quelques paragraphes brutaux, s’en sera fini de Wallander. Et le lecteur/ami de Kurt, faisant fi du cynisme et la dérision qui sont encore de bon ton de nos jours, de se laisser aller au sentimentalisme, à l’émotion basique d’avoir perdu un vieux compagnon.

 

D’autres points de vue chez Pol'Art Noir ou Le Vent Sombre

4 février 2012 6 04 /02 /février /2012 11:14

Je tue les enfants français dans les jardins (2011) de Marie Neuser. L’Ecailler - 2011.

 

Je-tue-les-enfants-francais-dans-les-jardins1Lisa Genovesi, une jeune professeur d’italien dans un collège marseillais, vit particulièrement mal son quotidien professionnel fait "d’insultes et de crachats". Cette situation de tension constante et de conflit ouvert, notamment avec certains élèves d’une classe de troisième, ne va faire que croître durant l’année scolaire, jusqu’à l’irréparable.

 

 

 

 

 

 

L’impression qui jaillit à la face du lecteur dès les premières pages de cet ouvrage -et qui ne se démentira pas tout du long- est qu’il a été écrit sous l’emprise d’une rancœur haineuse. L’auteure étant elle-même enseignante, tout son livre exhale la désillusion, le ressentiment, la colère à l’égard d’une réalité -d’une perception de la réalité- à mille lieux de ce qu’elle avait peut-être imaginé -fantasmé?- lors de son entrée en vocation. Si l’on accepte volontiers d’envisager que ce type d’émotions puisse être un puissant moteur à la création littéraire, ici, cela a entraîné une forme d’aveuglement par trop sélectif du réel sur lequel ce texte s’appuie et donné naissance à une œuvre manquant de distance vis-à-vis de son propos. De fait, ce livre navigue dans les eaux troubles entre le roman et le récit -voire le pamphlet-, et alors qu’il aurait pu être salutairement dérangeant, il donne à lire une vision du monde -et plus que simplement du monde de l’éducation publique- aux relents quelque peu nauséabonds.

Pourtant, on pourra en apprécier le travail d’écriture: ce court ouvrage composé de brefs chapitres -parfois même très brefs puisque pouvant n’être que d’une seule phrase- est écrit dans un style fluide, vivant, plaisant à la lecture, malgré quelques redîtes pas toujours utiles et une ou deux maladresses. On est moins indulgent en revanche concernant des effets de dramatisation plutôt faciles (lesdits chapitres d’une seule phrase) ou certains passages donnant une impression de ressassement redondant de la part du personnage central et où "ça n’avance pas". Entièrement à la première personne, c’est donc le regard ouvertement subjectif d’une jeune enseignante en italien qu’il nous propose; une vision que, sur le fond, il est difficile de partager.

D’emblée, dès l’entrée matinale de l'enseignante dans son collège, l’auteure cadre son texte: il n’y sera guère (euphémisme!) question d’enseignement, de transmission de savoirs; car c’est à un combat auquel nous sommes conviés d’assister (et peut-être même de prendre part); une lutte continue entre la jeune prof et ses élèves de la classe de troisième 2; elle, seule, contre tous; la culture (romaine) contre la barbarie (connotée? puisque plus spécifiquement incarnée par des Malik ou Adrami). Tout le livre ne fera que confirmer/enfoncer cette posture initiale.

Du côté de l’enseignante, ce récit/roman très égocentré fait une bonne part à l’auto apitoiement ("Que peut bien avoir fait un être humain pour mériter un sort pareil?"); au point que Lisa ira jusqu’à rapprocher sa situation de celle, telle que relatée par Primo Levi, des prisonniers de camp d’extermination (Hum...). Mais cette compassion envers soi-même ne trouve à aucun moment prise pour pourvoir s’étendre, même sous la forme galvaudée d’une simple tentative d’analyse purement intellectuelle, aux élèves: hormis le contrepoint peu subtil de Samira, la collégienne idéale malgré un contexte familial ultra rigide (collégienne qui, bien sûr, connaîtra un sort digne d’une victime expiatoire du Savoir...), à nul autre des personnages d’adolescents esquissés il n’est laissé la moindre chance. Présentés sans nuance, ils ne sont que d’un bloc; un déséquilibre qui affaiblit singulièrement la force du message de l’auteure.

La vocation de Lisa lui a été transmise par son père, lui-même professeur d’italien à une autre époque... une époque où, Marie Neuser nous chantant l’air du "c’était mieux avant" avec quelques accents un peu équivoques, l’enseignant était sujet de quasi vénération de la part de ses élèves qui étaient de bons fils de "paysans, petits commerçants, artisans." Hum, hum...

Mais aujourd’hui, Lisa est seule dans son combat. Peu d’autres membres de cette collectivité qu’est le corps enseignant nous sont présentés et ces personnages manquent d’épaisseur, étant au mieux plutôt indifférents, plus généralement dans le renoncement à toute ambition éducative. Ils ne lui sont d’aucun secours, chose plus vraie encore s’agissant de l’administration dont le seul représentant portraituré, le CPE est proche de la parodie. Quant au compagnon de Lisa, personnage qui n’est que culture (tendance plutôt bobo), il semble bizarrement peu réactif face à la situation d’extrême souffrance que nous dit vivre sa compagne.

L’adversaire de Lisa, c’est la troisième 2. On ne saura rien des probables autres classes à qui elle est chargée d’enseigner -qui auraient pourtant pu être l’occasion de proposer de la nuance, de la complexité dans sa vision des élèves-. Au plus est-il fait si succinctement allusion à une quatrième que l’on peut la considérer comme inexistante. Uniquement la troisième 2 donc, avec ses élèves... non, plutôt une meute menée par deux animaux sauvages (Malik et Adrami) s’en disputant le leadership, les autres, à une ou deux exceptions près, semblant une sorte de troupeau plutôt indistinct présentant une nature plus ovine. Il n’est donc définitivement pas question dans ce livre d’enseignement, pas même de dressage (à la limite...), mais de vaincre, terrasser, abattre des bêtes prêtes à la dévorer au moindre relâchement ("Mon inspecteur m’a dit il y a trois mois: N’essayer même pas de faire cours, Mademoiselle. Sauvez votre peau.") La sensibilité humaine face à la bestialité animale. L’humanité n’est décidément que d’un côté. C’est là que le bât blesse vraiment.

Car comme s’en servant d’un postulat, Marie Neuser balaie d’un revers de phrase méprisant toute velléité de recherche d’explication (ne parlons même pas de compréhension...) du comportement asocial, agressif, violent de ses élèves (du "(...) baratin sociologique à tendance marxiste (...)", vomit-elle). Nulle origine exogène n’est recevable, la source de l’attitude de ces jeunes ne peut être qu’endogène: le Mal leur serait donc intrinsèque, constitutif, peut-être même génétique (!). La preuve, l’auteure nous épargnant peu de choses, ils se livrent à la prostitution (avec une étonnante légèreté), au racket, aux violences familiales ou connaissent l’inceste et l’intégrisme religieux. Ce sont juste des animaux "nuisibles". Par conséquent, ce Mal, viscéral, il serait justifié de chercher à s’en débarrasser, de chercher à l’exterminer de manière radicale...

Impossible pour ma part d’avaler une telle conception "extrêmement décomplexée" et plutôt dans l’air du temps. Elle a trop le goût d’un manichéisme archaïque, rétrograde, et oblitère irrémédiablement la portée du discours de Marie Neuser.

Pourtant...

Pourtant je me suis laisser aller à imaginer qu’au lieu de s’achever sur acte de justice "charles bronsonnienne*" qui se veut peut-être provocateur, iconoclaste et/ou politiquement incorrect -mais que l’auteure a quand même pris soin d’emballer dans des prémisses moralement justifiables (?!?!) pas loin du "œil pour œil..." en n’ayant pas mégoté sur les moyens pour nous mettre de son côté- et qui délivre une promesse de type "vers un avenir radieux" (alors que cette fin marque en définitive la victoire de la barbarie qu’elle nous disait prétendre combattre!), l’auteure, se conformant au titre de son livre, nous ait offert une seconde partie qui aurait vu l’éclosion d’une Lisa en psycho teacher (cf. American psycho - Bret Easton Ellis - 1991) se lançant dans une éradication systématique et radicale, jusqu’à l’outrance, du "Mal" que sont les élèves. Le lecteur –moi en tout cas- aurait probablement pu accepter une telle échappée romanesque -car, pour le coup, l’ouvrage aurait ainsi basculé une bonne fois pour toute du côté du roman- d’autant plus recevable littérairement que certains éléments présents dans le livre, tels que la propension de Lisa à la réification des élèves ("des petites sculptures de merde") ou la récurrence (obsessionnelle?) de l’emploi des mots "propre" et "propreté", auraient pu rétrospectivement être perçus comme des signes avant-coureurs d’un terreau psychopathologique. L’outrance assumée de cette hypothétique seconde partie serait alors venu heureusement contrebalancer la caricature qu’est -à mes yeux- le texte de Marie Neuser; et aurait signifié cette prise de distance, ce recul qui lui fait défaut, devenant ainsi presque une hyperbole qui, paradoxalement, aurait plus subtilement amené le lecteur à une réflexion sur la réalité -que l’on est très loin de considérer comme idyllique- de l’Education Nationale.

Au final, malgré les qualités d’écrivain de Marie Neuser, la bâtardise de son texte entre récit et roman, son regard par trop partiel et partial, le manque de complexité chez les personnages de "méchants" (où est la leçon d’Alfred Hitchcock?) –sans parler des soubassements idéologiques qu’on est par moments tenté d’y voir- en sont des faiblesses rédhibitoires.

 

D'autres points de vue sur ce livre chez Moisson Noire, Black Novel, Du noir dans les veines, K-Libre ou Rayon Polar

 

* Cf  Un justicier dans la villeDeath wish - Michael Winner – 1974.

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