Quantcast
Samedi 4 mai 2013 6 04 /05 /Mai /2013 18:45

 

Sugar man (Searching for Sugar man – 2012), film documentaire réalisé par Malik Bendjelloul.

 

Sugar-Man.jpgDétroit, fin des sixties. Deux producteurs vont un soir entendre jouer un inconnu dans un bar. Emballés, ils décident de le produire et en 1970 sort le premier album de Sixto Rodriguez sur le label Sussex, "Cold Fact"; qui est un bide total. Un an plus tard, un second album voit le jour, "Coming from reality", qui ne marche pas mieux que le précédent. Sussex Records vire alors Rodriguez qui disparaît du monde rock. Quelques années plus tard, en Afrique du Sud en plein apartheid, isolée et boycottée du reste du monde, "Cold Fact", arrivé là on ne sait trop comment, connaît un énorme succès auprès de la jeunesse afrikaner en rébellion contre le pouvoir qui trouve dans les textes de Rodriguez une résonance à sa propre lutte. Au milieu des années quatre-vingt-dix, le propriétaire d’une boutique de disques de Cape Town, fan de la première heure, est chargé de rédiger le booklet pour la réédition en CD des albums de Rodriguez en Afrique du Sud. Mais, hormis des légendes circulant sur un spectaculaire suicide sur scène du chanteur, personne ne sait rien de lui. A la lecture du booklet, un journaliste rock décide d’enquêter sur le mystère Rodriguez, enquête qui n’aboutit longtemps à rien jusqu’au jour où il parvient à contacter l’un des producteurs du premier album de l’artiste; qui lui apprend que Sixto Rodriguez vit toujours dans la banlieue de Détroit et y travaille sur des chantiers, et que ni lui, ni personne ne savait que ses albums s’étaient vendus à des centaines de milliers d’exemplaires en Afrique du Sud. Le contact enfin établi entre Rodriguez et l’Afrique du Sud, celui-ci va récolter le fruit de sa popularité dans ce pays du bout du monde.

 

Ce documentaire, bâti classiquement pour l’essentiel à base d’images d’archives, de vidéos amateurs et de témoignages (plus quelques séquences d’animation), et ponctué par les chansons de Rodriguez (des protest folk-pop songs au son évidemment très seventies mais dont la qualité laisse songeur quant à leur insuccès) se décompose grosso modo en deux parties. La première -appelons-la "Le mystère Rodriguez"- raconte une histoire invraisemblable (invraisemblable à nos yeux contemporains habitués à une circulation quasi instantanée de l’information autour du monde): celle d’un musicien dont les œuvres furent des bides monumentaux et qui abandonna la carrière et disparût totalement des radars, et resta des années durant dans la totale ignorance qu’à l’autre bout de la planète, il était une icône rock au succès immense! Cette première partie, après avoir montré l’impact des chansons de Rodriguez sur la jeunesse sud africaine -et aussi, subsidiairement, les ridicules techniques de censure des autorités du régime de l’époque-, est donc celle d’une enquête menée par un journaliste et un disquaire pour savoir ce qu’il est advenu de Rodriguez -notamment comment il est mort-; une enquête faisant feu de tout bois, puisque allant même chercher d’éventuels indices dans les textes du chanteur; une enquête qui, incidemment, dévoile que le flux d’argent généré par ses énormes ventes (estimées à 500 000 exemplaires!) en Afrique du Sud était intercepté bien avant de lui parvenir. Intéressante et étonnante, cette première partie s’achève avec l'aboutissement de leur enquête par un choc pour les deux hommes.

Parvenu à sa moitié, le film expose en Sugar Man 02effet ce qu'il en est réellement de Rodriguez: loin d’être mort, il réside toujours dans une baraque minable de la banlieue de Détroit et y est manœuvre sur des chantiers. Rodriguez retrouvé, ce documentaire révèle alors, à travers des brèves interviews du chanteur lui-même ou les témoignages de ses filles, ce qui en est le cœur: le portrait d’un homme stupéfiant, d’un type formidable; un type qui, face à une question à propos de la gloire et la fortune dont il a été sevré (pour ne pas dire spolier) et que sa vie aurait pu être tout autre, embarrassé, sourit modestement, ne trouvant nulle réponse à donner, l'idée de revendiquer -à juste titre- quoi que ce soit ne lui venant même pas; un type n’exprimant aucune amertume, avouant juste son regret de ne pas avoir pu enregistrer d’autres disques ("J’aurais aimé continuer (à faire des albums). Mais rien ne vaut la vie réelle. Alors je suis retourné au boulot."); un type qui s’est engagé politiquement dans son coin au côté du monde ouvrier; un diplômé de philosophie qui bossa toute sa vie sur les chantiers mais considéra important de donner à ses filles l’accès à la culture, celles-ci livrant à la caméra que les terrains de jeux de leur enfance étaient des musées, des bibliothèques ou des instituts scientifiques; un type timide dégageant une immédiate sympathie, d'une humilité non feinte, et que l’on aurait presque envie d’étreindre -un type à l’opposée stricte des modèles de réussite que glorifient de nos jours les médias populaires-.

Alors, quand la fin des années quatre-vingt-dix voit s’organiser une tournée de Rodriguez en Afrique du Sud et que vient l’instant de sa rencontre avec le public sud africain, à l’apparition sur scène, devant cinq mille personnes braillant de bonheur, de cet homme Sugar Man 04vieillissant, devant son attitude de reconnaissance humble envers ce public comme envers les musiciens sud africains qui l’accompagnent, une espèce de sanglot remonte le long de l’œsophage du spectateur et une belle émotion l’étreint, comme une impression de partager cet instant heureux qu'est de voir cet homme enfin là où est sa place. Parce que, bon sang!, IL LE MÉRITE!

Alors oui, le film achevé, l’émotion passée, vient le temps de la réflexion et, après quelques recherches, on se dit que le réalisateur a peut-être pris quelques libertés avec la réalité, ou du moins commis quelques omissions. Oui, certaines images du film sont too much (Rodriguez marchant seul courbé dans la neige, ...). Oui, le portrait qui en est brossé est évidemment subjectif et lacunaire (quid de la ou les mère(s) de ses filles ?). Oui, la construction de ce film est manipulatrice (mais le cinéma, même documentaire, par essence, EST manipulation). Sugar Man 05Oui, finalement, cette incroyable histoire peut paraître trop belle mais... who cares?! Il est de belles histoires auxquelles on veut se laisser aller à croire, et celle de Rodriguez en est une. Elle nous donne à rêver que, de temps en temps, une forme de justice est possible, et à croire en l’existence d’un genre d’homme assez rare: un seigneur. Et puis sa musique est plutôt bonne.

Par One More Blog in the Ghetto - Publié dans : Cinéma documentaire
Ecrire un commentaire - Voir les 2 commentaires
Dimanche 24 mars 2013 7 24 /03 /Mars /2013 14:15

 

Les enfants de Dracula (Children of the night, puis Dracula’s children – 1974) de Richard Lortz, traduit de l’anglais (américain) par Marie-Françoise Husson. Editions Crapule, 1989, puis Rivages, 1993.

 

Les-enfants-de-Dracula_Richard-Lortz.jpgNew-York, la nuit, après un gigantesque orage, une femme rentre chez elle en taxi. Sortant du véhicule devant l’immeuble cossu où elle réside et qui fait face à Central Park, elle aperçoit dans le parc la silhouette pâle d’un enfant d’une dizaine d’années, nu et détrempé, qui la regarde. Intriguée, elle franchit les grilles et s’approche doucement du gamin qui recule d’autant, puis s’enfuit. La femme se lance à sa suite et se retrouve bientôt perdue au milieu des bois. Elle poursuit néanmoins sa recherche et finit par rejoindre l’enfant, qui, tapi dans un taillis, la fixe en silence. Brusquement, un deuxième gamin, nu lui aussi, apparaît, puis un troisième et ce sont finalement cinq préadolescents garçons et filles qui encerclent la femme; avant de se ruer sur elle.


Les enfants de Dracula est un roman d’horreur: au cœur de New York, dans les bois de Central Park, se terre une meute de gamins monstrueux, qui, tels des bêtes sauvages, attaquent les passants isolés pour les dépecer puis en dévorer la chair crue et...

Non.

Les enfants de Dracula est un polar: un duo de flics -le jeune, qui n’arrive pas à digérer que ne lui ait pas été accordée une promotion qu’il estimait mériter, et le vieux, torturé quant à lui par les sensations de manque dues à une brutale abstinence tabagique- enquête sur l’abominable meurtre d’une femme et...

Non.

Les premiers chapitres de ce livre de Richard Lortz sont des fausses pistes où le lecteur se croit emmené sur les chemins balisés d’une première, puis d’une seconde littérature de genre (et dont la transition entre les deux est assumée par le bref personnage d’une gouvernante anglaise tenant dans ses bras un bébé dont elle prend soin et qui permet à Lortz de poser un regard extérieur -et un peu effaré- sur le rapport des américains à la violence) qui semblent l’annonce -un rien pervertie cependant- d’une confrontation basique à venir entre le Mal bestial et les civilisés représentants du Bien (ici de l’ordre). Ce n’est qu’au quatrième chapitre, intitulé "La rue", que Les enfants de Dracula commence à révéler la réelle teneur de son propos en décrivant un quartier de New York fait d’immeubles délabrés et puants et d’entrepôts à l’abandon où la misère laisse éclore l’abjection: alcoolisme, drogues dures, prostitution et pornographie contraintes, viol, pédophilie, inceste, promiscuité, violence...; des comportements dont les victimes sont les enfants.

Car derrière ce qui semblait un monstrueux quintet d’adolescents retournés à l’état sauvage se révèlent cinq enfants qui, au matin, rentrent seuls chacun chez eux, dans des habitations sordides de "La rue". Consacrant à chaque enfant un chapitre, Lortz va alors dévoiler ce que chacun endure au jour le jour: des conditions de vie ignobles où ils sont soumis de la part des adultes à de répugnants sévices physiques et/ou psychologiques qui plongent le lecteur dans l’horreur d’un quotidien immonde que l’auteur a le talent, avec une écriture exempte de pathos, quasi descriptive, de faire ressentir sans voyeurisme malsain mais avec une crudité dérangeante au réalisme éprouvant difficilement supportable par instants. C’est là qu’est la véritable horreur et là que sont les véritables monstres; et là que se trouve la source de la sauvagerie des enfants.

Car ces cinq-là ne subiront plus passivement leur martyr. Puisqu’ils sont traités comme des bêtes, vient le moment extrême où la menace de nouvelles abominations réveille en eux comme un ancestral instinct les métamorphosant littéralement -ou pas?- en animaux sauvages luttant pour leur existence; comme si, face à une insupportable réalité que leur intelligence ne veut plus/ne peut plus voir, la part reptilienne et incontrôlable d’eux-mêmes enfouie au fond de leur cortex prenait subitement le pas sur leur conscience, elle seule pouvant permettre leur simple survie. Les effroyables tueurs de Central Park étaient d’abord des victimes. Les enfants ne naissent pas monstres, ils sont poussés à le devenir. Et Lortz "d’enfoncer le clou" vers la fin de son ouvrage, lors de la description d’un tranquille parc où jouent de jeunes bambins sous la surveillance attentive de leurs parents ou baby-sitters: "(...) tout le monde s’assure régulièrement qu’aucun individu sinistre n’entraîne dans les buissons l’une ou l’autre des innocentes têtes blondes, pour l’y violenter ou l’y assassiner. Méfaits également envisageables dans une ville où périodiquement, des enfants meurent jetés du haut des toits, tués à coups de fusil, noyés dans des baignoires, arrosés d’essence et brûlés vifs; sans compter ceux à qui on ne donne pas à manger, les enfants battus, mutilés ou contraints, on ne sait trop comment, à se prêter -acteurs ou victimes- à de multiples violences sexuelles...».

Conte cauchemardesque brutal mettant parfois le lecteur -salutairement- mal à l’aise, ce livre de Lortz est le pendant miséreux et instinctuel du bourgeois et intello Sauvagerie (Running wild, 1988 – voir ici) de James G. Ballard. A l’instar de Ballard -mais qui lui s’attachait à l’autre extrémité du spectre, ses enfants subissaient une étouffante sur-valorisation tandis que ceux de Lortz ne sont que des objets soumis aux infâmes perversités d’adultes-, Richard Lortz nous dit croire à une origine exogène de la violence, réponse -adaptation "dé-civilisée"?- à la violence du monde (à l’inverse des présentations simplistes que d’autres auteurs veulent nous faire gober aujourd’hui); un monde où les rapports humains ne laissent plus guère de place à... l’humanité ("Quiconque est dans la rue à trois heures du matin est par définition en quête de quelque chose: nourriture, argent, sang, alcool, sexe, drogue... Parfois, c’est seulement un besoin éperdu de parler qui pousse dehors l’insomniaque malade de solitude, ou un énorme désir de tendresse (ce qu’il y a de plus difficile à trouver), de toucher, d’être touché.").

Et si la fin du livre laissera croire aux personnages à un rassurant retour à la normale et à l'ordre, Lortz l'achèvera cependant en reprenant le début du chapitre "La rue" comme pour signifier que tant que celle-ci ne sera que "(...) décrépitude, abandon, indifférence; insensibilité et manque d’amour: le cocktail est explosif, aussi meurtrier qu’une bombe atomique.", alors, d’autres enfants encore...

Par One More Blog in the Ghetto - Publié dans : Littérature: Anglosaxonne
Ecrire un commentaire - Voir les 2 commentaires
Lundi 25 février 2013 1 25 /02 /Fév /2013 10:42

Haine 7, nouvelle de Jean-Luc Manet (2012), illustrations d’Emmanuel Gross. Éditions Antidata, 2012.

 

Haine-7_Jean-Luc-Manet.jpgEstelle est une quarantenaire qui (sur)vivait dans une bicoque au bord de la N7, entre Seine & Marne et Loiret. Ses deux enfants jumeaux sont morts quelques années auparavant, écrasés par un poids lourd. Son mec s’est tiré un peu plus tard. Elle vient d’enterrer son dernier fils qui, voulant jouer les équilibristes sur un rail de sécurité, a lui aussi été emporté par le flot continu des véhicules. Alors Estelle emballe quelques affaires dans un grand sac et remonte cette route assassine en direction de Paris et de son passé; une route qu’elle va à son tour ensanglanter.

 

 


 

La lecture de ce court texte (une soixantaine de pages) a de quoi plomber la journée; singulièrement si le lecteur, aux abords de la cinquantaine, a derrière lui, comme les protagonistes de cette histoire, une turbulente jeunesse rock qui glisse doucement de souvenirs à -tout petit- moment d’Histoire. Car si Haine 7 n'a aucunement l’ambitieuse prétention de se vouloir portrait d’une génération, n’empêche qu’il éveille les échos de lointains frissons à tous ceux pour qui les noms de Gun Club ou des Bérus signifient plus qu’une page Wikipédia; et le coup d’œil dans le rétroviseur jeté par cette nouvelle laisse un sale goût dans la bouche.

Prenant prétexte d’une trame lointainement polardeuse comme mécanique de l’inéluctable, Haine 7 est une sorte de "trente ans après" amer dans lequel les routes des deux personnages principaux au passé rock commun (symbolisé par le London Calling du Clash) auraient pu se croiser jadis mais ont ensuite largement divergé pour aboutir pourtant à la même désillusion: entre la lose absolue d’Estelle et la boboïsation égoïste du narrateur, les deux voies de l’alternative sont -presque- aussi désespérantes.

D’un côté, il y a donc Estelle, une femme dont les vingt ans ont frayé avec l’effervescence rock du début des années quatre-vingt mais qu’une vie poisseuse a transformé en un zombie que plus rien n’accroche au monde. Emmurée dans sa douleur, elle remonte la N7 vers la capitale pour s’y laisser dériver en une ultime errance nostalgique dans les lieux où son existence fut plus lumineuse. De l’autre, le narrateur, rock critic qui, après l’avoir prise en stop, accueille Estelle chez lui pour une nuit, célibataire parisien vieillissant qui ne peut plus se cacher à lui-même les ravages du temps (la nécessité de porter des lunettes) et cependant continue à vivre dans un monde forclos issu de sa jeunesse, pondant depuis des décennies articles et chroniques rock pour des magazines -même si conscient par instants d’y recycler des formules éculées (amusante autocritique de l’auteur, lui-même rock critic)-. Perturbé par l’intrusion d’Estelle dans sa vie -une rencontre qui ne se donnera même pas la peine de s’offrir quelque illusion-, sans pour autant vraiment saisir l’origine de ce malaise, il va s’enfermer dans des comportements réflexes (aller faire un tour chez son disquaire favori, suivre les rituels qui habituellement lui insufflent l’inspiration pour ses textes), repoussant d’autant l’ouverture de la boite de Pandore qu’est le sac abandonné par Estelle au milieu de son salon.

Entre les -évidemment brefs- chapitres dévolus à l’un et à l’autre de ces deux personnages viennent s’intercaler ceux de l’investigation policière sur le meurtre d’un conducteur perpétré sur la N7 (puis sur un second meurtre), enquête sans suspens, presque immédiatement élucidée, simple prétexte à mettre en branle le destin.

Ce texte rédigé d’une belle écriture souvent imagée (un rien trop fréquemment peut-être, par moments) que Manet parsème de quelques heureuses formules ("(...) et aller mettre un disque un peu rugueux sur la platine du salon (...) si possible à un niveau sonore d’égoïste célibataire... ") s’avale d’une traite et tous les passages narrant la dérive mutique d’Estelle ou le retour sur soi désabusé du narrateur font passer une sombre émotion au lecteur. On regrette que soient moins réussis les chapitres consacrés aux flics menant l’enquête qui, mettant également en scène prostituées et clochards, donnent lieu à des personnages au bord du cliché et semblant tous s’exprimer sous influence Michel Audiard.

Haine 7 est une tragique -petite- histoire de désenchantement baignant dans la mélancolie d’un temps où le rock semblait n’être pas uniquement de la musique, bande-son prégnante d’un moment où le présent était désinvolte et l’avenir dédaigné (choses propres, finalement, à toute -normale- jeunesse?). Une nouvelle qui a la noirceur du blouson de cuir que l’on porte encore comme les oripeaux d’une jeunesse dont les lendemains ont déchanté et qu’auraient rongé les dents effilées du rattus norvegicus que trimballait sur son épaule cette ténébreuse punkette qui t’avait envoyé balader une nuit de 1979 où l’absorption répétée de houblon fermenté t’avait rendu hardi et que tu n’as bizarrement jamais oubliée, conclut le book critic (warf !).

[Cette dernière phrase se veut un modeste hommage/parodie de l’écriture parfois lourdingue (et souvent à la métaphore guerrière) des plumitifs rock qui étalaient leur prose dans les colonnes de nos magazines favoris; mais qui m’ont pourtant permis de découvrir tout un tas d’excellents disques. De cela, grâce leur soit rendue.]

 

* The Talking HeadsLittle creatures - 1985

Par One More Blog in the Ghetto - Publié dans : Littérature: Polars français - Communauté : Culture Polar
Ecrire un commentaire - Voir les 1 commentaires
Dimanche 10 février 2013 7 10 /02 /Fév /2013 10:03

Une autobiographie (Waging heavy peace - 2012) de Neil Young, traduit de l’anglais (américain) par Bernard Cohen & Abel Gerschenfeld. Editions Robert Laffont, 2012.

 

Neil-Young_une-autobiographie.jpgLe vieux Neil Young se met au clavier pour laisser s’y déverser un flot de souvenirs et y livrer quelques projets.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Voilà un bouquin pas très bien écrit: de nombreuses répétitions, un vocabulaire pas très riche, un style plutôt plat. Un bouquin pas très bien conçu non plus, plein de redondances, de redîtes d’un chapitre à l’autre, et, s’agissant d’une biographie, à la narration décousue, sans chronologie, allant jusqu’à sauter d’une décennie à une autre au sein d’un même paragraphe avant de retourner quelques lignes plus loin vingt ans en arrière, puis de revenir dix pages plus loin sur une anecdote datant de trente ans auparavant et déjà racontée quarante pages plus tôt -et souvent sans chute-. De plus, les personnages que l’on y croise sont -quasi- tous extraordinaires, musiciens prodigieux, producteurs hors du commun et autres génies, et les femmes toutes belles et attentionnées. Et le personnage principal -le narrateur- de vanter sans cesse la chance fabuleuse qu’il a eue de rencontrer les uns et les autres au cours de sa vie.

J’ai pris un énorme plaisir à lire ce bouquin.

Parce que le type qui y raconte sa vie fait partie de la mienne depuis plus de trente ans: Depuis plus de trente ans, ce type à la voix nasillarde fait entrer au fond de mon cerveau à coups de soli déchirés arrachés d’une Gibson, de riffs martelés sur une Gretsch ou d’arpèges égrainés d’une Martin, des Cinnamon Girl, Cortez the Killer, Cowgirl in the sand ou autre Loner, des Hurricane et des Unknown legend qui s’y gravent profondément. Parce que depuis plus de trente ans, la musique de ce type pas ordinaire (un gars qui en 2012 sort un double album dont le titre inaugural dure plus de vingt-sept minutes n’est DEFINITIVEMENT pas un type ordinaire) ponctue et embellit mon existence. Alors s’il se pique d’écrire -et il est vraisemblable que ce livre ne soit pas le fruit d’une de ces "collaborations" entre un journaliste et un "artiste" mais bien de sa main-, il peut bien le faire comme il l’entend; moi, j’ai envie de lire.

Or donc, pendant quelques soirées, j’ai lu le vieux Neil me raconter des souvenirs et me livrer quelques uns de ses projets. Un peu comme si, vautré dans un fauteuil délabré devant un feu de cheminée, légèrement allumé (mais pas lui: Neil Young dit avoir tout arrêté depuis quelques mois, y compris l’alcool -et s’inquiète d’ailleurs que l’absence de fumette ne nuise à sa créativité-), j’écoutais parler, par instants d’une oreille un peu distraite, à d’autres pleinement focalisé sur ses mots, un vieux pote se laissant aller à jeter un œil en arrière au gré d’associations d’idées, ou à ressasser ses marottes.

Alors, oui, bon, en vrac, sa passion pour les énormes vieilles bagnoles et sa LincVolt, projet -de vieux hippie?- de modification d’une grosse caisse pour la faire fonctionner avec une énergie alternative, son attrait pour les trains électriques, son père écrivain professionnel (tiens donc!), sa perception plutôt baba de la nature, ses amis morts dont la présence reste intense, sa façon pudique d’évoquer ses coups durs, maladies et enfants handicapés moteur et cérébraux, sa femme Pegi, son goût pour les promenades en forêt, ses chiens, la Californie des seventies, ses balades nocturnes entre potes dans une tire embaumant la Sinsé sur des routes longeant les côtes américaines, ses maisons, le Canada de son enfance, son procès avec la maison de disques Geffen -l’accusant de ne pas produire de la musique représentative de Neil Young!!-, ses films (dont le Human Highway traînant depuis des décennies en attente de l’ultime montage), ses engagements -rarement politiques, plus souvent sociaux: Farm aid ou Bridge School-..., tout ça et quelques autres trucs encore, par petits bouts, disséminés ici ou là.

Mais surtout la musique: ses premiers groupes, ses premières tournées minables, la façon dont lui viennent des chansons, les conditions création de ses albums (Neil Young: "Je continue à appeler ça des albums, parce que c’est la forme d’art que je pratique. Je ne fais pas des CD, ni des morceaux pour iTunes; je fais des albums. Appelez ça comme vous voudrez, mais moi je fais des albums. Je déteste la fonction «ordre aléatoire» sur iTunes parce qu’elle salope un ordre qui a été choisi au terme d’une longue réflexion. Pour moi, l’ordre aléatoire, tout comme la possibilité de n’écouter qu’une seule piste, c’est de la merde. Vous penserez peut-être que je suis vieux jeu, mais je ne conçois mon art que sous la forme d’un album et je tiens à l’ordre des morceaux parce qu’il vise à créer une atmosphère. C’est voulu. Je ne veux pas que les gens écoutent mes albums n’importe comment."). Et aussi les frissons procurés par le son live d’un groupe jouant ensemble sur du vieux matos à lampes, ses archives qui font saliver -et donc la publication traîne-, les musiciens avec qui il a collaborés, les Squires, Daniel Lanois, CSN&Y, le Buffalo Springfield, les Blue Notes, le vital Crazy Horse... La musique et l’intensité des émotions qu’elle procure, la musique qu’il faut préserver, -et donc, comme une antienne, son projet PureTone (rebaptisé ensuite Pono pour des raisons de droits), s’agissant de lui restituer numériquement sa qualité, son ampleur, son énergie, cette saloperie de mp3 n’en étant qu’un minable ersatz-.

Et tout du long, l’envie d’interrompre la lecture pour aller se coller sur la chaîne After the gold rush ou Sleeps with angels, Zuma ou Prairie Wind, Broken arrow ou On the beach, Freedom, Harvest moon, Mirror ball ou Ragged glory, ou..., ou...

Alors oui, j’ai aimé ces soirées de ballade chaotique et mal foutue, par moments de peu d’intérêt, à d'autres passionnante, avec ce type optimiste, peut-être même naïf par instants, aimant sincèrement les gens mais chieur s’agissant de son art, qui donne des noms à ses bagnoles ou à ses grattes -dont la fameuse Old Black!-, ce type à la tête bourrée de projets et le cœur de musique.

Finalement, j’ai fait péter les enceintes à coups de Psychedelic Pill.

Et que galope encore longtemps le cheval fou!

Par One More Blog in the Ghetto - Publié dans : Rock
Ecrire un commentaire - Voir les 2 commentaires
Dimanche 27 janvier 2013 7 27 /01 /Jan /2013 10:55

 

Real humans (Äkta människor saison 1, 2012), série créée par Lars Lundström, avec Andreas Wilson, Lisette Pagler, Pia Halvorsen, Johan Paulsen, Leif Andrée, Eva Röse, Natalie Minnevik, Kåre Hedebrant, Sten Elfström, Camilla Larsson, Marie Robertson.


Akta-Manniskor.jpgDe nos jours, dans une Suède alternative, les robots -les hubots- sont partout, machines humanoïdes configurées pour se substituer aux humains à des fonctions de manutentionnaire, postier, ouvrier de chantier, baby sitter, auxiliaire de vie, etc. ; ou objet sexuel. Un groupe d’une demi-douzaine d’entre eux à la programmation illégalement upgradée, mené par Léo, un humain, cherchant à acquérir leur autonomie, fuit à travers la forêt. Contraints de se recharger, ils assaillent la maison isolée d’un vieux couple qui se défend par les armes. Au cours de l’assaut, Mimi, un hubot féminin très liée à Léo, est touchée. Surgit une camionnette d’où sortent deux hommes qui embarquent rapidement Mimi sans que Léo n’y puisse rien faire. Ce sont deux programmeurs clandestins qui s’emparent d’hubots pour les réinitialiser et les revendre ensuite au marché noir au patron de l’Hubot Market. C’est dans ce magasin que quelques jours plus tard Hans Engman se rend avec son beau-père veuf Lennart pour acheter à ce dernier un nouvel hubot gériatrique, le précédent, Odi, devenu au fil du temps pour le vieil homme un véritable compagnon de vie auquel il s’est extrêmement attaché, présentant des signes de dysfonctionnement. Devant le prix élevé, Hans renâcle, mais le vendeur, dans un geste commercial, lui offre en bonus un second hubot. Hans se laisse convaincre et, de retour chez lui, déballe leur premier hubot devant sa famille: il s’agit de Mimi, qui a été reprogrammée pour s’occuper de taches ménagères et qu’il rebaptise Anita. Roger, leur voisin, est contremaître dans un entrepôt où il est l’un des seuls humains. Il supporte de plus en plus mal la fréquentation journalière d’androïdes, et moins encore chez lui, où sa femme, Therese, passe plus son temps avec Rick, son hubot, qu’avec lui. Roger se sent inutile et un soir de colère, il s’en prend violemment à Rick et, dans sa rage, frappe même Therese. Le lendemain, rentrant de son travail, il découvre que Therese l’a quitté. Roger colle alors sur sa porte d’entrée l’autocollant de ceux qui luttent contre l’omniprésence des hubots dans la société: "Äkta människor" (Véritables humains). Pendant ce temps, tandis que deux flics de l’EHURB (unité de police chargée des crimes et délits liés aux hubots), Beatrice Novak et Ove Holm, commencent leur enquête sur l’assassinat du couple de vieillards, Léo abandonne ses compagnons de fuite pour revenir en ville à la recherche de Mimi.

 

Äkta människor est une série -européenne!- susceptible d’éveiller la curiosité des lecteurs d’Isaac Asimov (il y est d’ailleurs explicitement fait référence à cet auteur, les lois de la robotique qu’il a énoncées entrant dans la programmation des hubots), et plus largement des amateurs de ce qu’on appelait fut un temps la speculative fiction. En effet, cette série de SF, plutôt que de miser sur le spectaculaire d’effets spéciaux ou sur les super capacités de ses héros -qui constituent souvent le fond de nombreuses "œuvres" du genre qu’on nous propose aujourd'hui-, se plaçant dans un environnement quotidien, banal, entre banlieue morose et ville ordinaire, s’attache à montrer les problèmes que pose la présence grandissante de robots humanoïdes à la programmation sophistiquée, dotés du langage et de bien d’autres aptitudes les rapprochant toujours plus des humains, dans le fonctionnement d’une société, et surtout à explorer les attitudes des hommes et femmes vis-à-vis de ces hubots qu’ils côtoient désormais tous les jours.

La série va ainsi soulever plusieursAkta Manniskor 01 problématiques engendrées par cette situation inédite: juridiques concernant les droits des hubots, sociales avec la mise au chômage d’hommes remplacés par ces robots bien plus rentables et efficaces, politiques avec le mouvement anti-hubots qui lui donne son nom, philosophico-morales s’agissant de définir ce qui fondamentalement fait l’humain (versus la machine, une question aux réminiscences dickiennes, cf. par exemple Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques?  (Do androïds dream of electric sheep?- 1968), etc. Si cette série a l’intelligence de ne pas se borner à une représentation à la simplification réductrice de ces questions, malheureusement, toutes ces passionnantes pistes de réflexion n’y sont pas explorées aussi loin qu’on pourrait l’espérer, parfois à peine soulevées/esquissées et déjà abandonnées.

Cette absence de manichéisme se retrouve dans la variété des personnages de la série. S’attachant aux réactions individuelles de ses protagonistes humains, elle expose une diversité de comportements et de sentiments que provoque la présenceAkta Manniskor 02 jusque dans les foyers de ces machines trop humanisées, du rejet complet à l’affection amoureuse. Et une même diversité des conduites se retrouve côté hubots, selon le degré de sophistication de leur programmation. Ainsi, loin d’opposer deux camps, Äkta människor propose un regard ambivalent, complexe, tant sur les uns ou les autres que sur les relations qui se tissent entre eux. De telle sorte que, très vite, cette pluralité des rapports humains/hubots suspend tout jugement moral global de la part du spectateur et refreine toute prise de parti catégorique; une ambiguïté de positionnement qui est l’un des aspects les plus séduisants de cette série.

Un autre intérêt de Äkta människorAkta Manniskor 05 est de faire percevoir "entre les images", sans toutefois être ouvertement critique, une Suède ne répondant pas vraiment au modèle idéal qu’on a bien voulu y voir (même si la famille Engman est par trop proprette). Par ailleurs, les mœurs sexuelles (prostitution, éveil de la sexualité adolescente et sexualité des vieillards, homosexualité -ici d’une femme-prêtre dont l’orientation sexuelle ne l’empêche en rien d’exercer son ministère et est acceptée de tous... sauf d’une hubot-bimbo!-) y sont montrées sans tabou, assez naturellement, et ne constituent pas des enjeux de société (à l’inverse de ce qu’elles sont bien trop souvent -ou pire- lorsque abordées dans les séries US).

Moins originale dans sa construction, Äkta människor répond à ce qui semble constituer la norme de nombreuses séries actuelles: une multiplication des fils narratifs (la famille Engman avec Mimi/Anita; Lennart et son nouvel hubot -une espèceAkta Manniskor 03 de froide et sévère Madame Doubfire-; Roger et le mouvement Äkta människor; son ex-femme Denise et ses rapports avec Rick; les deux flics dans leur enquête; la quête de Léo; la fuite des ses compagnons hubots) qui avancent alternativement ou se croisent, pas tous également passionnants ou partant parfois vers des voies inutiles et/ou tournant court. Au sein de ceux-ci vont venir s’intercaler des rêveries/flashes back de Léo livrant au fur et à mesure l’explication de ses liens avec Mimi et l’origine des hubots rebelles, séquences à la dramaturgie un peu lourde et à la mise en scène plutôt convenue. Mais dans l’ensemble cependant, la mise en images de Äkta människor, même si elle n’est guère novatrice -et paraît révéler par instants n’avoir pas disposé des moyens de ses ambitions-, est de qualité pour une série TV, et concernant son découpage, elle réussit à ne pas -trop- abuser des cliffhangers, de même que son scénario ne se laisse heureusement aller qu’à peu de coups de théâtre. Toutefois, on pourra regretter que dans son déroulement, cette première saison s’oriente dans ses derniers épisodes -faisant intervenir les services secrets- vers des péripéties plus classiques, avec notamment un MacGuffin guère palpitant (comme tous les MacGuffins!), même si elle parvient encore à surprendre en sacrifiant (pour un temps? compte tenu des pistes suggérées pour une saison 2) de façon inattendue certains de ses personnages principaux.

Enfin, plus remarquable est (à une ou deux exceptions près) la qualité d’interprétation générale:Akta Manniskor 04 les acteurs-hubots sont crédibles (rapidement, on ne guette plus le petit truc qui trahirait le comédien derrière le hubot), parvenant à être intrigants, et, s’agissant des rôles humains, tous sont réalistement incarnés et on apprécie d’y voir des physiques ordinaires (loin des fliquettes/bimbo ou des baroudeurs brushingués qu’on croisent ailleurs...).

Au global, Äkta människorest une série dont l’intelligence, l’originalité et l’ambition du propos portent à l’indulgence vis-à-vis de ses aspects les moins réussis, et dont le potentiel incite à quelque espoir pour une saison 2 plus novatrice encore dans l'approche de ses thématiques.

Par One More Blog in the Ghetto - Publié dans : Séries
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Samedi 5 janvier 2013 6 05 /01 /Jan /2013 10:22

 

La grande horloge (The big clock – 1948), de John Farrow, avec Ray Milland, Charles Laughton, Maureen O’Sullivan, George Macready, Rita Johson, Elsa Lanchester.

 

the-big-clock.jpgGeorge Stoud est éditeur en chef de Crimeways, l’un des nombreux magazines appartenant au magnat de la presse Earl Janoth qui dirige son empire du haut d’un building réglé par une énorme horloge. George Stoud et ses collaborateurs ont mis au point une méthode -le système de l’indice hors sujet- qui leur permet de débusquer avant la police des suspects en cavale et d’en faire des unes à succès. Ainsi, George reçoit un appel d’un correspondant lui apprenant qu’il a retrouvé la trace d’un fuyard, Fleming. Janoth, satisfait par la perspective de voir les ventes grimper avec cette affaire, intime à George de la suivre personnellement. Mais celui-ci est bien décidé à partir enfin en vacances avec femme et enfant. Face à son refus, Janoth menace de le virer. George s’entête et, oubliant les siens qui l’attendent à la gare, s’offre une nuit de beuverie en compagnie de Pauline York, la maîtresse de Janoth. Au matin, celle-ci l’enjoint de quitter son appartement avant le retour de Janoth. Ce dernier, sortant de l’ascenseur, aperçoit une silhouette s’enfuyant par l’escalier, sans toutefois reconnaître George. Une dispute s’ensuit entre Janoth et Pauline et, dans un geste de colère, celui-là tue celle-ci avec un cadran solaire massif qu’elle et George avaient ramené d’un bar durant leur nuit d’alcoolisation. Janoth se réfugie ensuite chez Hagen, son bras droit, lui avouant son crime. Hagen se rend chez Pauline pour nettoyer les traces du passage de Janoth et remarque, inscrit sous le socle du cadran solaire/arme du crime, le nom du bar d’où il provient. Janoth et lui élaborent alors un plan pour faire accuser l’inconnu qu’il a vu sortir de chez Pauline. Mais il faut le trouver avant que le meurtre ne soit découvert par la police. Ils téléphonent à George, qui entre-temps a rejoint sa famille dans un chalet de villégiature, et cherchent à le convaincre de revenir se lancer sur la piste d’un soi-disant important escroc en fuite, lui révélant les premiers indices dont ils disposent: l’homme aurait été vu en compagnie d’une blonde dans un bar -bar qui est celui où George et la blonde Pauline ont passé une partie de la nuit- et lui révèlent son nom -nom que George sait être le pseudonyme utilisé par un acteur de ses amis rencontré dans ce même bar-. Troublé par ces éléments, George accepte de mener la chasse. De retour à son poste, il comprend vite que l’homme qu’il doit rechercher, c’est lui-même.

 

Le nom du scénariste, l’auteur de polars Jonathan Latimer, et la première séquence, scène archi-vue d’un homme traqué dont la voix off, se demandant comment il a pu en arriver là, introduit le long flash back constituant le film, laissent augurer d’un classique noir. Mais dès les séquences suivantes, le spectateur se voit détromper: la tonalité du film va en effet ensuite emprunter durant un long moment à la comédie avant d’effectivement basculer vers le noir. Oscillant entre différents genres, The big clock s’avère être en réalité une œuvre un peu bancale; et pourtant de bout en bout plaisante à regarder.

Sa première partie lorgne donc du côté de la comédie; mais sans en poser d’emblée les bases, ni s’y livrer pleinement. En effet, les premières scènes se déroulant presque exclusivement dans le gratte-ciel où sont conçus les magazines de Janoth[1] montrent sur un mode plutôt neutre la ruche qu’est ce building (même si s’y glisse une scène humoristique dans un ascenseur). Outre de présenter ainsi l’empire Janoth, c’est aussi l’occasion de poser l’opposition de personnalités entre la vivacité et l’humanité de l’endetté George Stroud et la froideur impitoyable du richissime Janoth. Ce n’est qu’ensuite, une fois hors de l’immeuble des publications Janoth, avec la rencontre entre George et Pauline, la maîtresse de Janoth, -et en arrière-fond la femme de George l’attendant, puis ne l’attendant plus, pour leur départ en vacance- que se mettent en place les éléments d’une situation propice à une comédie (à la limite de la screwballs comedy) qui culminera avec leur nuit de beuverie The-big-clock_01.jpg et les rencontres farfelues qu’il y feront. Mais pour autant, le film ne se laisse aller pleinement au genre: ainsi, tout dans cette partie du film pourrait faire de George Stoud un personnage à la Cary Grant, mais Ray Milland interprète ce rôle avec une certaine réserve, se gardant de forcer son jeu qui en aurait fait un vrai personnage de comédie. Et de fait, la situation vaudevillesque n’est pas poussée plus avant et tout rentre dans l’ordre lorsque George rejoint sa femme, se justifiant auprès d’elle avec une certaine lâche hypocrisie qu’il accompagne cette fois-ci de quelques vraies mimiques -relativement- sobres et brèves de comédie (mais quasi adressées directement au spectateur) ayant pour but de "faire passer la pilule" auprès dudit spectateur et donc de sa femme (car le fait est que, même si rien n’est suggéré et encore moins explicitement montré, il n’en demeure pas moins que celui-ci s’est réveillé au matin –même si c’est sur le canapé- dans l’appartement de Pauline).

Avec le meurtre de Pauline perpétré par Janoth, The big clock change de ton et donne vers le film noir. Et à cet instant, le piège se refermant sur George est tout à fait jubilatoire The big clock 04 pour l’amateur du genre qui, seul à posséder tous les tenants du drame, peut donc -avec la perversité d’un amateur du genre- se réjouir de l’inextricable situation de George. Vers le noir, mais non pas dans le noir, car malgré sa belle mécanique, cette seconde partie du film perd vite l’aura tragique des grands films noirs: en effet, les éléments commençant de se dénouer, on ne craint rapidement plus pour George, convaincu que l’issue en sera heureuse pour lui et simplement intéressé alors par la façon dont le film parviendra à cette fin certaine. De plus, comme un écho de la partie précédente, viennent s’y glisser des interventions comiques (à travers de véritables personnages de comédie tel celui tenue par Elsa Lanchester ou ceux des barmen) qui éclaircissent, voire pervertissent (parfois un peu étrangement –cf. la scène de l’antiquaire avec la caravane-) la noirceur attendue/espérée.

Et pourtant, petit miracle, tout se tient dans ce film à la bizarre alchimie hétéroclite, et on se laisse tout du long plaisamment prendre au jeu. Le talent du metteur en scène y est peut-être pour quelque chose?

La réalisation de John Farrow, d’une apparente simplicité, révèle effectivement, à y regarder d’un peu plus près, une intelligence de mise en scène: de nombreux plan-séquences -pouvant être à la limite de la discrète prouesse technique (voir le plan inaugural ou la The-big-clock_05.jpg séquence dans l’ascenseur)-, avec des protagonistes souvent en mouvement, une caméra fréquemment mobile qui les suit dans leurs déplacements ou, dans des plans multipliant acteurs et figurants situés à divers degrés du champ, s’en approche souplement pour les isoler et les saisir en action, tout cela donne à l’ensemble dynamisme et fluidité, et suscite un véritable sentiment de vie y compris hors cadre. (A noter même, dans certains plans, de rapides attitudes ou brefs regards desdits figurants leur conférant instantanément une existence propre qui vient renforcer encore l’impression de vitalité). Et l’on mettra en avant la séquence finale de chasse à l’homme dans l’immeuble de Janoth où Farrow parvient à provoquer une assez désorientante sensation labyrinthique.

S’agissant des acteurs, le solide Ray Milland parvient, par la sobriété de son jeu, à naviguer entre les deux eaux de la comédie et du film noir en demeurant crédible. En revanche, Maureen O’Sullivan, dans un rôle d’épouse modèle (mais pas dupe) offrant peu de perspectives, y est relativement fade. Identiquement, Rita Johnson en Pauline York n’a, hormis dans une ou deux scènes, pas assez -à mon goût- le loisir de s’exprimer pour donner la mesure de son personnage de femme de tête entretenue tout en cérébrale séduction. Et si The big clock 03 George Macready est un Hagen de peu de relief, à l’inverse, Elsa Lanchester, en peintre un peu fofolle (et total personnage de comédie), est plus qu’à la limite du cabotinage -personnellement, à elle, je lui pardonne tout-. Mais l’un des bonheurs de ce film est de se délecter du jeu de l’immense Charles Laughton dans une de ses compositions d’infâme salaud dont il était coutumier. Il campe ici tout en distinction méprisante un insensible glaçant patron-monarque, un vrai régal d’amoral despote capitaliste, un tyran toujours tiré à quatre épingles craint de ses employés sans jamais hausser le ton tout en prenant soin de paraître -hypocritement- s’intéresser à eux, capable de virer quiconque sur l’instant pour un motif futile (proche en cela d’avoir sur eux une forme de droit de vie et de mort), contrôlant tout son empire (notamment par un système d’écoute des bureaux de ses employés) et obsédé par le temps (qui est de l’argent).

En poussant un peu la lecture, ce personnage incarne -volontairement ?- à lui seul une forme de dénonciation d’un système à son paroxysme, un capitalisme ayant la mainmise sur le monde (résumé ici au building des publications Janoth où se déroule l’essentiel du film), dont The big clock 02 le profit est l’exclusive -et partagée par tous- vocation (nul -y compris George lui-même- ne remet en cause la moralité de sa méthode pour trouver les criminels avant la police afin de les interviewer tant elle permet un accroissement des ventes) et s’étant arrogé les fonctions régaliennes de police (la police "traditionnelle" est de fait totalement absente du film, son rôle étant assurée par des gardes privés sous la férule de Janoth qui se voient accorder par exemple le pouvoir de contrôler les identités de toute une foule de visiteurs avant de les autoriser à sortir du bâtiment, ou celui de traquer un homme) et de justice (les mêmes gardes sont sommés par Janoth d’abattre à vue ledit homme). Et l’on pourrait voir dans cette fameuse grande horloge trônant dans le hall de l’immeuble et le contrôlant[2] le symbole de la déshumanisation, de la mécanisation de cet homme/machine, de cet individu/système qu’est Janoth, emprisonné dans le chronométrage permanent de chaque instant de sa vie; et que George, l’homme à la libre relation au temps (il voyage dans le temps: en introduisant le flash back du film, il passe d’une certaine façon du présent au passé; ou laisse le temps filer, lorsqu’il rate son rendez-vous à la gare avec sa femme), une fois libéré de l’emprise de son emploi, "dérègle" par deux fois: d’abord quand Janoth tue Pauline dans un geste de rage avec le cadran solaire -objet d’un autre temps- ramené par George; puis lors de l’interruption un instant par George du fonctionnement de la grande horloge qui, entraînant l’arrêt de toutes les pendules de l’immeuble, déchaîne la furie de Janoth contre un simple réveil. Deux moments où Janoth, perdant tout contrôle, est submergé par une humaine colère et qui entraîneront le détraquage de l’ensemble de la machinerie Janoth.

The big clock est un film au déroulement un peu "bâtard" qui peut décevoir, ne procurant pas les émotions que donnent généralement les genres avec lesquels il fraye (ne permettant guère d’identification). Pourtant, il recèle de qualités de réalisation et d’interprétations, et d’une richesse thématique à même de tenir le spectateur tout du long de son visionnage. Et de toute façon, tout film avec Charles Laughton à son générique mérite un coup d’œil!

 

[1] Immeuble qui rappelle singulièrement celui décrit par Per Wahlöö dans son roman Meurtre au 31e étage (Mors pa 31 :a vaningen – 1964) dont on causait ici.

 

[2] Une descendante de celle qui règle la cité du Métropolis (Id – 1927) de Fritz Lang.

 

Un autre point de vue sur ce film chez DVDClassik

Par One More Blog in the Ghetto - Publié dans : Cinéma: cinémathèque noire - Communauté : Culture Polar
Ecrire un commentaire - Voir les 1 commentaires
Mardi 1 janvier 2013 2 01 /01 /Jan /2013 17:19

PaL 2013

 

Une très bonne année 2013 à tous les archarné(e)s lecteurs/trices,

auditeurs/trices et spectateurs/trices.

Et que débordent pour notre plus grand bonheur nos PàL, PàE et PàV!

Par One More Blog in the Ghetto - Publié dans : Infos
Ecrire un commentaire - Voir les 2 commentaires
Dimanche 23 décembre 2012 7 23 /12 /Déc /2012 10:22

 

Bois mort (Cypress Grove – 2003) de James Sallis, traduit de l’anglais (américain) par Stéphanie Estournet et Sean Seago. Editions Gallimard, 2006.

 

Bois-mort_James-Sallis_2.jpgTurner a été flic; puis taulard; puis thérapeute; puis... puis, fatigué du monde et surtout de lui-même, il s’est retiré s’installer pas très loin d’où il a passé son enfance, dans une baraque près d’un lac, aux alentours d’une petite bourgade du Tennessee où il ne se passe habituellement pas grand chose; et où tout se sait très vite. Un jour, le shérif local débarque chez lui pour faire connaissance, mais d’abord et avant tout pour faire appel à ses services: dans un lotissement inoccupé de la ville, un vagabond a été trouvé mort, attaché par des câbles à une espèce de treille, un pieu en pleine poitrine, et à ses côtés une sacoche contenant des lettres interceptées qui étaient destinées au maire. Dépassé par ce meurtre, le shérif embauche Turner comme consultant. Turner va se laisser aller à enquêter.

 

Bois mort est le premier volet d’une trilogie que Sallis a consacré au personnage de Turner. Contrairement au chroniqueur qui en entama la lecture par le deuxième volet (Cripple Creek, dont on causait ici), on conseille plutôt au lecteur potentiel une lecture du cycle dans l’ordre.

 

"Ah ouais! Un bouseux de shérif, largué face à un crime de psychopathe, qui demande l’aide d’un superflic qui s’est rangé mais qui, après avoir rechigné, va finir par se mettre à enquêter pour découvrir qu’un supertueur etc.; je vois le genre!", pourrait être tenté de se dire, à la lecture du résumé ci-dessus, l’amateur de polars ignorant des écrits de Sallis... et pourrait difficilement plus se fourvoyer; parce que ce genre de synopsis stéréotypé n’a rien à voir avec ce qu’est réellement ce roman de Sallis. Si enquête sur un crime il y a bien, elle n’occupe qu’un part restreinte de ce roman et est traitée de façon lâche, discontinue, ne donnant en rien lieu à des rebondissements ou coups de théâtre "haletants". Elle n’est que prétexte à une mise en situation de Turner et n’intéressera que de façon très secondaire le lecteur.

Car ce dont traite ce livre, c’est d’un homme, Turner, qui, progressivement, revient vers la vie. Constitué de brefs chapitres alternant moments présents -où l’enquête n’occupe même pas une place essentielle!- et flashes back où Turner revit de courtes séquences de son passé de flic en patrouille, de taulard, de thérapeute, il révèle par pièces un homme qui en a trop vu, en a trop fait; un ex flic pour lequel, contrairement à ce que tendent à nous faire gober nombre de films et romans, sortir son arme, user de son arme (comme il a été amené à le faire) n’est pas anodin; un vieux type, un "man of constant sorrow", dont les souvenirs sont pesants et qui cherchait à s’exiler du monde, et avant tout de lui-même: "Des années plus tard, Lonnie Bates me reprocherait de dépenser trop d’énergie à tenter de garder mes distances avec l’homme que j’avais été."

Cette thématique peut elle aussi sembler guère originale, voire rabâchée. Oui... mais non. Bois mort tient le lecteur de bout en bout, est d’un constant plaisir de lecture. Parce que la vérité n’est pas dans ce qui est raconté mais dans la manière dont cela l’est; tout tient dans la qualité de l’écriture de Sallis: une écriture sobre, sans pathos, sans analyse, elliptique parfois, qui expose avec brièveté des moments troubles de la vie passée de Turner non pas avec détachement -loin de là-, mais avec distance, histoires tragiques profondément marquantes à propos desquelles chacun pourra se risquer -ou non- à tirer une illusoire leçon. Sallis, lui, ne livre pas explicitement le ressenti du personnage, se garde de tout exhibitionnisme affectif ou de toute banale morale. Faisant appel à l’intelligence du lecteur, c’est par la simple description des actions, au simple comportement des personnages, à leurs paroles qu’entre les lignes l’émotion passe.

La qualité de partage de ce roman repose aussi dans l’art de Sallis, avec un grand sens du détail et des dialogues, pour faire exister tous les autres personnages aux yeux du lecteur, et donc de Turner; un regard marqué d’humanité, de l’acceptation élémentaire des gens comme ils sont. Et Turner d’en venir à s’impliquer doucement dans cette petite communauté (idéalisée?) qui vit encore avec certaines valeurs dépassées (ringardes?) telles que le sens de l’entraide, la solidarité: "En fait, j’étais en train de me demander si j’étais toujours aux Etats-Unis. Ceci ne pouvait pas être le même pays que celui que je voyais aux infos, dans les émissions de télé, les romans du moment. (...) Thoreau, Zarathoustra, le surhomme de Philip Wylie seul et impuissant au sommet de sa montagne –dans le monde d’aujourd’hui, ils seraient tous au courant des shows en compétition pour la grille de rentrée, ils connaîtraient le dernier créateur de mode en vogue, la dernière star adolescente préfabriquée. Mais des gens qui prennent soin des enfants de leurs amis comme si c’étaient les leurs? Un frère adolescent qui assume la responsabilité de l’enfant de sa sœur?". Turner ne pourra s’empêcher de prendre en considération ces gens; de ressentir. Et à l’image du traitement par Sallis de la relation toute personnelle que Turner noue avec le personnage féminin de Val, ce sera par des non-dits, tout en suggestion, avec réserve, retenue, que les choses prendront corps. Turner voulait échapper à la vie ("Tout à fait entre nous, dis-je au bout d’un moment, je ne suis pas sûr de réussir à me retrouver là-bas, que cela ait même été possible. Peut-être que tout ce que je faisais, c’était m’effacer."), mais celle-ci, que ce soit autour de lui ou en lui, est la plus forte: "J’étais venu ici pour m’absenter, (...), pour me retirer plus encore du monde. Au lieu de quoi, je le rejoignais."

Un roman qui démontre une fois de plus, -si besoin en était!-, que peu importe l’histoire racontée; tout se résume à comment la raconter. Sallis fait passer la complexité du monde par une écriture modeste; c’est souvent un signe de talent.

 

D'autres points de vue chez Noirs Desseins ou sur le Noir Bazar.

Par One More Blog in the Ghetto - Publié dans : Littérature: Polars anglosaxons - Communauté : Culture Polar
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Dimanche 2 décembre 2012 7 02 /12 /Déc /2012 13:17

Arrêtez-moi là! (The cab driver – 2010) de Iain Levison, traduit de l’anglais (américain) par Fanchita Gonzalez Batlle. Editions Liana Levi, 2011.

 

Arretez-moi-la_Iain-Levison.jpgJeff Sutton est chauffeur de taxi à Dallas, Texas. Un soir, vers la fin de son service, il prend en charge une femme à l’aéroport et la conduit dans la riche banlieue où elle réside. Une fois arrivés, elle lui demande de l’attendre le temps d’aller chercher chez elle de quoi régler la course. Jeff en profite pour la prier de pouvoir utiliser sa salle de bains. Patientant ensuite pendant que la femme est au téléphone, il furète un peu dans la maison par curiosité. Puis, sur le chemin du retour au dépôt, Jeff ramène gracieusement chez elles deux jeunes étudiantes en état d’ébriété tellement avancé que l’une d’elle vomit sur son siège arrière. Au dépôt, il nettoie consciencieusement son taxi avant de rentrer chez lui. Le lendemain matin, deux inspecteurs se présentent à son domicile et, sans lui fournir aucune explication, l’embarquent brutalement pour l’interroger au poste de police. Là, au bout d’un certain temps d’interrogatoire mené sans ménagement, Jeff finit par comprendre qu’il est soupçonné d’avoir enlevé la fillette de douze ans de la femme qu’il avait chargée la veille au soir. Et comme indices à son encontre, ses empreintes laissées dans la maison et le fait qu’il ait nettoyé son taxi -bien sûr pour faire disparaître les traces laissées par l’enfant-. Inculpé, Jeff est incarcéré en attendant son procès.

 

Dans ses précédents romans, Iain Levison s’en prenait déjà à certains dysfonctionnements de l’Amérique, singulièrement ceux engendrant toujours plus de précarité, mais usait d’un ton humoristique pour mettre en action des individus contraints à la débrouille pour survivre -petite mise à distance de son sujet peut-être due au fait que Levison lui-même a été amené à pas mal "petits-bouloter"?-. Dans ce Arrêtez-moi là!, même s’il conserve son écriture limpide et fluide d’une grande lisibilité et se garde de toute grandiloquente dramatisation, il ne rit plus.

Rédigé à la première personne, ce roman nous fait partager les tourments de Jeff Sutton, accusé à tord d’un crime communément haut placé dans l’échelle de l’odieux, et narre comment ce quidam moyen devient une sorte de Joseph K au Texas dévoré par la machine judiciaire américaine. Dans un premier temps, devant la brutalité de ce qui arrive à Jeff, le lecteur se demande si Levison ne force pas le trait. Mais le Texas (choix évidemment pas innocent de l’auteur) n’est-il pas déjà en soi une caricature?

Quoiqu’il en soit, sûr de son bon droit et confiant dans le fonctionnement de la justice, Jeff croit d’abord que cette erreur va se résoudre rapidement. Avant de prendre conscience de la leurrante image de cette institution qu’il s’était forgée, via notamment les média: "La télévision m’avait donné cette impression, et avec elle des notions irréalistes sur le fonctionnement de la police et de la justice. On devrait afficher une mise en garde sur les postes de télévision, comme on en a sur les paquets de cigarettes: Attention! Cet appareil nuit à votre vision du réel." (Levison reviendra d’ailleurs à plusieurs reprises sur les croyances stupides et informations déformées que la Tv ou les journaux instillent dans les cerveaux). La réalité fera comprendre à Jeff que le système a faim et peut le broyer sans sourciller, son innocence n’étant en définitive qu’un élément assez secondaire: "(...) ça m’a donné un aperçu du fonctionnement réel du système. (...) Ils n’ont jamais vraiment cherché à arrêter le véritable coupable... ils voulaient juste quelqu’un susceptible de l’être, qui n’avait ni les ressources ni la famille pour faire des histoires. Quelqu’un pour empêcher les medias, les parents de la victime et les résidents de Westboro de leur reprocher de ne pas faire leur travail. Ç'aurait été super d’arrêter le vrai coupable, mais ça n’était pas une nécessité. Quand une fillette de douze ans est enlevée à sa riche famille, vous ne pouvez pas ne pas exhiber quelqu’un."

Alors, dans l’attente de son procès -auquel il doit arriver vivant!-, Jeff est incarcéré dans un lieu où la surveillance est la plus stricte et où sa vie ne sera donc pas mise en danger par des condamnés "ordinaires": le couloir de la mort. Là, dans cet environnement où il est totalement déplacé, il doit apprendre les règles indispensables à sa survie ("La paranoïa et le sentiment d’infériorité vous hantent."). Mais, enfermé seul vingt-trois heures sur vingt-quatre, prédominent l’écrasante solitude et l’ennui: solitude qui pousse Jeff à ne pouvoir s’empêcher de recréer des rapports de simple humanité y compris avec les pires individus; ennui entraînant Jeff dans le courant de pensées rongeantes qui viennent altérer ses certitudes les mieux établies: sa situation est en effet d’une telle dissonance cognitive qu’il en arrive même à douter de sa propre innocence. Outre de réussir à nous faire avaler cette improbable idée -car ON SAIT que Jeff n’est pas coupable-, le talent de Levison est que jusqu’au terme du procès, le lecteur ne peut dire s’il en résultera condamnation ou acquittement; le tout sans jamais verser dans le larmoyant apitoiement.

Et pendant que Jeff est coupé du monde, celui-ci continue de s’agiter; y compris à son sujet. Cependant Jeff –et le lecteur- n’en reçoit que des informations éparses (à travers par exemple son apparemment médiocre avocat commis d’office), bribes fragmentaires et après-coup qui suscitent en lui soit espoir, soit colère, mais à propos desquels il ne peut rien faire, ne peut se défendre. Son sort se joue sans lui et une autre réussite de Levison est de nous faire ressentir cette impuissance qui mène à la résignation. Tout ce que peut faire Jeff, c’est attendre.

Quand le procès viendra enfin, il sera loin de mettre un terme au roman ni, quel qu’en soit l’issue, aux affres de Jeff. Car ensuite, à travers le personnage du nouvel avocat prenant en mains la situation de Jeff, Levison mettra au jour l’incroyable perversité polymorphe du système et montrera que définitivement, justice et morale n’ont rien à faire dans cette histoire. Et après un détour qui donnera à l'auteur l’occasion d’enfourcher son "cheval de bataille" (la précarité) en livrant quelques formidables passages sur de désespérantes conséquences humaines de la crise des subprimes, le livre s’achèvera dans l’amertume.

Au final, si une bonne part de ce roman se passe dans le lieu de réclusion de Jeff, Arrêtez-moi là! n’est pas un "vrai" livre de prison[1]. Le propos de l’auteur est autre, plus axé sur l’aveuglement –volontaire?-, la soumission à d’autres puissances (particulièrement celle médiatique) et l’inhumanité du fonctionnement d’un système, que sur la férocité du monde carcéral en lui-même; et sur l’insignifiance de l’individu face à ce système. "La vérité, c’est qu’une fois que vous savez que d’autres êtres humains peuvent vous mettre dans une cage, vous comprenez que votre liberté, et tout ce que vous tenez pour acquis dans votre vie, dépendent entièrement du caprice de quelqu’un de plus puissant que vous."

 

[1] comme le sont par exemple La Bête contre les murs (Animal factory – 1977) de Edward Bunker ou Qu’on lui jette la première pierre (Cast the first stone – 1952) de Chester Himes .

 

D'autres chroniques de ce livre chez Encore du Noir, L'Accoudoir, Passion Polar Noirs Desseins.

Par One More Blog in the Ghetto - Publié dans : Littérature: Anglosaxonne - Communauté : Culture Polar
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Dimanche 4 novembre 2012 7 04 /11 /Nov /2012 17:45

Un requiem allemand (A german requiem – 1991) de Philip Kerr, traduit de l’anglais par Gilles Berton. Editions du Masque, 2008.

 

Un-requiem-allemand_Philip-Kerr.jpg1947. Berlin en ruines est toujours occupée par les alliés qui ont divisé la ville en quatre secteurs. Bernie Gunther, revenu de la guerre après avoir combattu sur le front de l’Est et été prisonnier dans un camp russe, y vivote grâce à sa femme Kirsten, serveuse dans un bar réservé aux soldats américains, et a repris son activité de détective privé. Après avoir rapidement réglé une affaire qui l’a conduit à l’Est de l’Allemagne et l’a contraint à tuer un soldat de l’Armée Rouge, il est contacté par le colonel Poroshin, des services secrets soviétiques. Celui-ci lui apprend qu’Emil Becker, un ancien collègue supérieur direct de Bernie à la Kriminalpolizei puis officier SS pendant la guerre, qui se livre aujourd’hui à de la contrebande, a été arrêté à Vienne et inculpé pour le meurtre d’un officier américain. Le colonel Poroshin se prétend persuadé qu’Emil Becker, à qui il dit devoir la vie, n’est pas l’assassin et propose à Bernie 5000 dollars pour qu’il mène sa propre enquête sur ce crime. Bernie, accablé depuis qu’il a découvert que sa femme obtenait de quoi ravitailler son foyer en offrant plus que ses talents de serveuse aux soldats américains, finit par accepter la proposition de Poroshin et part pour Vienne.

 

Faisant suite à L'été de cristal et à La pâle figure, Philip Kerr clôt avec Un requiem allemand sa trilogie berlinoise consacrée aux aventures de son détective privé Bernie Gunther[1].

C’est un Bernie plutôt mal en point que l’on retrouve dans ce troisième volet. Amaigri, blessé, tâchant de subsister par tous les moyens -y compris illégaux-, il est à l’image du Berlin que décrit Kerr, une ville dévastée et miséreuse ("Une dévastation à l’échelle wagnérienne") dont les habitants survivent mal grâce au marché noir, prêts à tout pour obtenir des armées d’occupation quelques denrées alimentaires et produits de base dont ces derniers disposent à foison et profitent, "(...) militaires en proie au désir sexuel le plus brutal, exacerber encore par le fait de se trouver en pays étranger, les poches bourrées de cigarettes et de chocolat, au milieu de femmes affamées." Kerr brosse un sombre tableau de l’attitude des occupants -en particulier des soldats russes- à l’égard des berlinois -et singulièrement des berlinoises-, occupants pour qui la notion d’alliés n’est plus qu’un souvenir et qui se tirent volontiers dans les pattes. L’Allemagne nazie vaincue, la coopération entre les vainqueurs se délite, les alliances se retournent et une nouvelle guerre -dite froide- s’installe.

Bernie débarque donc dans une Vienne au cœur de ce nouveau conflit en gestation; une Vienne découpée et dirigée elle aussi par les (ex) alliés mais qui a moins subi les dommages de la guerre que la capitale allemande; une Vienne "au sentimentalisme sirupeux" que Bernie n’apprécie guère et qui paraît volontiers s’exonérer de sa part de responsabilité dans l’avènement nazi. Là, son enquête va très vite l’immerger dans le monde grouillant et souterrain de cette guerre froide naissante, une guerre dans laquelle les espions ont pris le pas sur les militaires. Bernie va devoir naviguer à vue dans cet univers d’agents doubles, de manipulations, d’infiltrations, de retournements, d’organisations et réseaux secrets dont il ignore les codes. Car derrière le meurtre de l’officier américain et l’arrestation de Becker va se révéler une histoire de transferts d’archives secrètes -authentiques ou fabriquées-, nouvelles armes dans cette guerre qui ne dit pas encore son nom entre Russes et Américains et pour laquelle certains anciens dignitaires nazis ayant échappé à la justice, devenus précieux pions pour chaque camp, sont désormais objets de compromission, marquant la prééminence de la realpolitik sur la morale.

L’avancée de son enquête va amener un Bernie un peu déboussolé par le monde nouveau qui se met en place et dans lequel il est plongé ("(Avant) (...) je savais où j’allais et dans quel but. (...) Je savais où était le bien. Mais à présent, tout est flou (...)") à s’interroger sur lui-même, à regarder son passé et à prendre conscience de la culpabilité -qu’il réalise probablement partagée par une bonne part de la population allemande- qui le ronge: "Je n’avais rien dit, je n’avais pas levé le petit doigt contre les nazis." Ce sera là, dans cette plaie de sa conscience, qu’il trouvera le moteur pour mener à son terme ses investigations, poussé avant tout par la quête de sa propre rédemption.

La partie viennoise du roman, qui en occupe la plus grande part et qui, on l’aura compris, lorgne plus du côté du roman d’espionnage que du polar, est embrouillée à souhait et offre son lot de rebondissements. Mais elle ne parvient toutefois pas complètement à séduire, ayant un goût de déjà vu/déjà lu (et en mieux), même si l’on pourra y apprécier ça et là trilogie-berlinoise-philip-kerrquelques sarcastiques "viennoiseries" de la part de Bernie. Et au final, si Un requiem allemand a conservé dans sa forme le charme de cette écriture hardboiled imagée qui prête à sourire ("Il avait un tel accent bavarois que ses paroles semblaient surmontées d’un faux-col de mousse.") et qui redonne assez vite à Bernie ses traits archétypaux de privé tombeur de femmes et aux coups de poings faciles, et si Philip Kerr a parfaitement su y restituer l’ambiance désolée et les conditions de vie pitoyables d’un pays dévasté par la guerre, cette enquête/immersion dans l’environnement trouble, fallacieux et amoral des services secrets n’a toutefois pas cette tension, ce sentiment de constant danger qui flottait à la lecture des deux précédents volumes.

 

PS. En complément, on conseille de voir ou revoir La scandaleuse de Berlin (A foreign affair – 1948) de Billy Wilder, Berlin Express (Id – 1948) de Jacques Tourneur (dont on parlait Ici) et bien sûr Le troisième homme (The third man – 1949) de Carol Reed, film auquel Kerr se réfère explicitement au cours de son récit.

 

[1] Provisoirement, puisqu’il redonnera vie à son personnage quinze ans plus tard avec La mort, entre autre (The one from the other-2006) qui marquera le début d’une nouvelle série d’enquêtes.

 

Un autre point de vue sur ce roman chez Pol'Art Noir.

Par One More Blog in the Ghetto - Publié dans : Littérature: Polars anglosaxons - Communauté : Culture Polar
Ecrire un commentaire - Voir les 2 commentaires

Derniers Commentaires

Sites & Blogs

Sites d'auteurs (en français)

Présentation

Profil

Syndication

  • Flux RSS des articles

Partager

Créer un Blog

 
Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus - Articles les plus commentés